28.02.2010
RECRÉATION
Une seule chose était certaine : il venait de se réveiller dans le Cube Noir du Grand Désert de Sel. Ce qui voulait dire que tout était à refaire. À partir de presque rien. Et ce presque était encore plus difficile, car la mémoire du dernier Monde Antérieur, il le savait, viendrait parasiter sa Recréation.
Régulièrement, tous les deux siècles environ, il se réveillait dans le Cube Noir. Serait-il possible cette fois-ci de briser le cycle ? Lui serait-il possible de créer un monde dont il ne finît pas expulsé, faute de s’y sentir tout à fait chez lui ? Il avait essayé toutes les méthodes, se dit-il, sauf une : celle de retarder la Recréation. À chaque nouveau réveil, il s’était mis presque aussitôt à rebâtir. Cette fois-ci, il attendrait.
Observerait. Retiendrait les apparitions avant de les nommer. Car il avait l’intuition que si ses mondes finissaient par lui échapper, c’était qu’ils n’était pas purs, qu’ils étaient composés d’autant d’éléments hérités des Mondes Antérieurs, par la voie de la mémoire, que d’éléments nouveaux. Pouvait-il en être autrement ?
Dès le premier jour il du résister à l’assaut des tentations disponibles. Il savait qu’à peu de frais il pouvait se donner l’illusion de régler certaines questions : la Guilde des bâtisseurs proposait officieusement, au marché noir, des solutions mécaniques qui ressemblaient fugacement à la vie. On pouvait ainsi, contre une somme d’argent élevée mais pas ruineuse, se voir livrer des automates de chair qui ne demandaient qu’à démultiplier leur présence envahissante. Mais les ersatz de vie ne communiquaient par vraiment entre eux. Ils étaient nés de l’argent et ne connaissaient que ce langage. On ne peuple pas un monde sain avec des marchandises, se dit-il.
20:17 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
26.02.2010
UNE RENCONTRE HORS DU COMMUN
Il pleut légèrement sur la ville et le macadam brille. Les néons des bars se reflètent sur les trottoirs en traînées rouges, vertes, bleues. Un sac plastique emporté par le vent vient s’accrocher à la branche sans feuilles d’un arbre. Au pied de l’immeuble où vit Elba, il y a une aire de jeux pour enfants, avec ses structures à ressorts peintes de couleurs primaires. L’endroit est désert, même s’il n’est pas triste. Elba, à vingt-cinq ans, n’a pas d’enfant. C’est une jeune femme célibataire qui vit seule à Paris, sans chat ni amertume, dans un logement social. Elle travaille l’après-midi, non loin de chez elle, comme bibliothécaire à mi-temps, mais considère ce travail comme provisoire. Jusqu’ici d’ailleurs, se dit-elle, tout est provisoire dans sa vie, comme si son destin ne s’était pas encore manifesté. Mais elle sent que cette année, tout va changer. Elle le veut, elle s’y attend.
Si tout, sur terre, s’accélérait en même temps, s’en rendrait-on compte ?, se demande-t-elle.Il est possible que les événements les plus extraordinaires soient ceux dont on ne se rend même pas compte, tant ils échappent à notre réalité. Mais Elba n’a plus envie de réfléchir, elle souhaite vivre, agir, éprouver. Aussi s’habille-t-elle ce matin-là, notamment d’une écharpe à rayures, et va s’installer à une table du café des Espérances, à quelques pas de la place d’Italie. Un homme d’environ quatre-vingts ans, l’air malicieux, vêtu d’une veste de sport à l’emblème d’une équipe de football américain, est assis à côté d’elle, un plan de Paris à la main. Elle le regarde, intriguée, et se décide à intervenir :
– Votre plan est à l’envers.
Il lève la tête, visiblement amusé et dit avec un accent américain presque caricatural :
– Je sais mademoiselle. J’ai fait expres.
– Comment ?
– My name is James Arthur Lovell. Appelez-moi Jim.
– Votre nom me dit quelque chose. Mais pourquoi regardez-vous ce plan à l’envers ?
– Je voulais changer de perspective, un peu comme dans l’espace. Vous savez, je connais bien Paris, j’y suis venu quinze fois au cours des quarante dernières années. Parfois, il faut savoir retourner une carte pour être surpris. Car la carte n’est pas le territoire.
– Mais oui, vous êtes l’astronaute ! On parlait de vous dans un film.
– Oui, j’ai commandé la mission Apollo 13. C’était en 1970, dans une autre vie. Paris est une ville un peu plus sûre que l’espace.
– Je me souviens du film : vous avez fait le tour de la lune sans vous poser. Mais pourquoi aimez-vous tant Paris ?
– Parce que c’est la ville de l’aventure. Pour moi en tous cas. C’est seulement lorsque que je viens à Paris que j’ai le courage de quitter mes habitudes de pensée. Ici je me dit que tout est possible. Même de rencontrer une belle femme comme vous, à mon âge. Comment-vous appelez-vous ?
Elba sourit en révélant son prénom. Ce n’est pas la première fois qu’elle rencontre un individu excentrique, et d’ailleurs qui ne l’est pas à quatre-vingts ans. Mais elle a fait beaucoup de rencontres étranges. C’est une grande richesse, mais cela ne suffit pas à construire un destin. Elle a vraiment besoin de se sentir agir. Le problème, c’est qu’elle n’a aucun projet.
L’ancien astronaute ne semble pas décider à laisser passer une si belle occasion de côtoyer une jeune femme :
– Vous voulez m’accompagner au musée de la Pinacothèque, près de la madeleine ?
– Pour quoi faire ?
– Pour voir un tableau peint en 1800 par Carnicero Mancio, L’Espérance soutient le malheureux jusqu’au tombeau.
– Et qu’a-t-il de particulier ?
– Je ne sais pas, je ne l’ai jamais vu.
Pourquoi pas ?, se dit-elle. Après tout, elle est libre jusqu’à quatorze heures. Dix minutes plus tard, elle descend les escaliers d’une bouche de métro en compagnie de l’ancien astronaute, qui se soutient à son bras. Ils marchent à 3 km/h. Elle se dit qu’il y a des formes d’action plus palpitantes, mais près tout, tout est relatif. Pour le vieux Jim, marcher avec Elba semble être aussi palpitant que de tourner autour de la lune, si l’on en juge par sa mine réjouie. Dans le métro, les passagers ressemblent à des silhouettes taciturnes. C’est manifestement, pour eux, un jour comme un autre. Mais à regarder plus attentivement les visages, on pourrait avoir l’impression que chacun attend, en y croyant plus ou moins, l’étincelle qui ferait que leur vie prenne les couleurs de la passion, ou bien que l’imprévu, la chance, les emporte et les soulève au-dessus de la routine absurde.
– À quoi pensez-vous, demande Jim.
– À la routine.
– Ah, j’aime beaucoup la routine, en tant normal.
– Comment ça ? Ce n’est pas ce que j’avais compris.
– Paris est ma parenthèse aventureuse, mais lorsque je retourne à Miami, je suis toujours très heureux de retrouver mes habitudes. Il y a une grande sagesse à faire tous les jours la même chose, comme une planète qui tourne toujours autour du même axe.
– La sagesse m’ennuie. Je veux de l’action.
– Je peux vous comprendre. J’étais comme vous avant de tourner autour de la lune. La mission Apollo 13 m’a un peu calmé.
Jim part d’un petit rire nerveux, comme s’il venait de faire une bonne blague, et les usagers du métro continuent de les regarder, se dit-elle, peut-être comme un grand-père accompagné de sa petite fille.
Mais soudain, une station plus tard, il se renfrogne :
– Mademoiselle Elba. Et si nous n’allions pas à cette exposition. Et si nous partions plutôt en Haute-Normandie, aujourd’hui même ?
– Ah non ! Je veux bien être sympathique et ouverte, mais vous changez trop souvent d’avis. Je commençais à avoir envie de voir ce tableau. Et puis qu’y a-t-il de si urgent en Haute-Normandie ?
– Mes ancêtres templiers.
– Je vous croyais totalement américain.
– Et donc, comme tout américain, j’ai des ancêtres ailleurs dans le monde. Mon nom de famille Lovell vient de Val-de-la-Haye, le bourg où habitait mon arrière grand-père, qui appartenait à la commanderie de Sainte-Vaubourg, l’une des plus anciennes de l’Ordre du Temple. Je possède un petit château là-bas.
Elba tente, en vain, de cacher sa surprise :
– Un château ?
– Ou plutôt un manoir.
– Et pourquoi vous accompagnerai-je en Normandie dans votre château ? Vous avez beau avoir été célèbre et vu la face cachée de la lune, je vous connais à peine.
– Vous avez raison, Elba. Je dois vous paraître bien excentrique, ou pire, vicieux. J’ai tendance à oublier mon âge, cette enveloppe charnelle toute ridée à cause des effets du temps et de la gravité, ce qui revient un peu au même.
La jeune femme et le vieil homme quittent les souterrains du métro à la station Madeleine. Entre-temps, il s’est mis à pleuvoir et Jim sort un petit bâton de plastique de sa poche, qui une fois un bouton activé, se déploie en un immense parapluie :
– Certains inventeurs m’envoient de temps en temps un gadget à tester. C’est comme ça que j’arrondis ma retraite : en acceptant de faire de la pub. Mais je ne choisis que les produits réellement utiles, comme ce parapluie. Et encore, ça ne me gênerait pas trop de marcher sous la pluie, à mon âge.
– Vous pourriez attraper un rhume.
– Et alors ? Vous savez, Elba, j’ai déjà échappé à la mort plusieurs fois. Elle m’indiffère aujourd’hui. Parfois même elle m’attire. Tenez, voilà la Pinacothèque.
Elba s’arrête pour observer le bâtiment, un immeuble haussmannien transformé en musée. Elle se sent envahie par un pressentiment désagréable, comme une injonction à ne pas voir ce tableau. Jim s’est arrêté, et tient le parapluie au-dessus de la tête de la jeune femme. Elle le regarde avec une lueur d’absence dans les yeux :
– C’est loin, la Haute-Normandie ?
– Pas plus loin que Pont-lès-Bonfays.
– Comment ? Ce n’est pas le Val-de-Lovell ?
– Le Val-de-la-Haye.
– Mais pourquoi parlez-vous de Pont-les-Bonnes-fées ?
– Parce que c’est là que mon arrière grand-mère est née, en Lorraine.
– Jim, vous êtes un homme adorable. Mais il va falloir que j’aille travailler, finalement. Je veux déjeuner chez moi avant.
– Vous m’invitez ?
Ce n’est pas exactement de la pitié que ressent en cet instant Elba. Plutôt une impression d’évidence. Elle n’a ni envie d’accepter, ni de refuser. Elle n’éprouve à l’égard de Jim ni attirance ni répulsion. Cet ancien cosmonaute de quatre-vingts ans au regard espiègle vient de lui demander de déjeuner avec elle, là, au pied de la Madeleine, et elle repense au titre de ce tableau qu’elle ne verra peut-être jamais, L’Espérance soutient le malheureux jusqu’au tombeau. Elle est en train de ressentir comme une impression d’abandon, de libération, de compassion sans pitié. Un être humain un peu fantasque lui demande un peu de chaleur humaine et elle se dit qu’elle n’a aucune raison de refuser. Elle y voit même une manière de vivre quelque chose qu’elle n’a jamais vécu, un acte gratuit, sans aucune motivation. Peu lui importe que Jim se révèle un peu pervers, car il n’a pas l’air bien méchant. Elle sent qu’au fond, il ne lui demande rien, qu’il ne s’accroche pas à elle, mais qu’il ne la fuit pas non plus. C’est pour elle une rencontre, sans désir sexuel, sans intérêt professionnel. Et refuse-t-on d’inviter à déjeuner un homme qui a fait le tour de la lune ? Elle répond :
– D’accord, si vous me dites comment est la face cachée de la lune ?
– Bleue comme un iceberg la nuit, avec des reflets anthracite comme le bore.
10:21 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



