03.07.2009
Le siècle ne sera pas badiousien
Alain Badiou. Ce nom est devenu aujourd’hui synonyme de philosophie en France, voire même à l’étranger. Ses consonances évoqueraient tout à la fois des idées de rigueur, de vérité et d’engagement politique. Pour ce qui est de l’engagement politique, soit, nul ne saurait le contester. L’homme a publié récemment de savoureux livres, tantôt sur Sarkozy, tantôt pour réhabiliter vaillamment et probablement inutilement un mot pour le moins chargé, le communisme.
En revanche, ce que l’on remet moins en question, dans certains milieux ou dans les médias, c’est la prétention du système badiousien à dire l’être. Et pour cause : combien parmi les idolâtres de Badiou ont lu réellement L’être et l’événement, son opus magnum ? Beaucoup se contentent de répandre par ouï-dire cette assertion : pour Badiou, l’être, ce sont les mathématiques. Or, il suffit de lire L’être et l’événement, ainsi que de faire une petite enquête parmi des mathématiciens de formation pour s’apercevoir que les soit disant démonstrations mathématiques de Badiou pour adapter la théorie des ensembles à la société relèvent d’un rigide flou artistique.
L’être et l’événément est un beau livre, quoique d’un style un peu austère. On y retrouve la rigueur formelle du normalien. Mais pour ce qui est de la thèse (être = mathématiques), il faut en conclure ceci : Badiou est un métaphoricien qui s’ignore. Un poète qui se prendrait pour le gardien de l’être.
Il joue en effet sans cesse sur la polysémie des termes mathématiques (ensemble, multiple, forçage, vide…) pour nous faire croire que l’on peut transposer le langage et la logique des nombres et des ensembles à la vie humaine. Un peu comme si l’on prenait des termes évocateurs de la physique quantique (attracteurs étranges, sensibilité aux conditions initiales, principe d’incertitude, etc.) pour les transposer au champ social. Pourquoi pas, mais alors en disant honnêtement que le projet procède de la métaphore. Ce qui ne serait pas le dévaluer pour autant, puisqu’on sait depuis au moins Freud que les métaphores sont puissantes et tissent notre réalité, qu’elles ne sont pas que des figures de style, mais ce par quoi la libido se sublime pour forger des mondes.
Tout cela n’aurait pas vraiment d’importance si l’illusion badiousienne ne reposait, en même temps, sur une injustice faire à un philosophe français radicalement opposé à l’idée d’un mathématisme à la Badiou : Gilles Deleuze. Badiou a écrit un livre sur Deleuze (« La clameur de l’Être », Hachette, Paris, 1997) qui est l’une des plus partiales lectures que l’on puisse faire du philosophe de la différence. Ce qui est curieux, c’est que Badiou reproche à Deleuze précisément ce dont il s’est rendu coupable dans son être et l’événement, à savoir de ne pas dépasser le stade des « fortes métaphores ».
Badiou et Deleuze, donc. Les deux hommes n’ont pas toujours été d’accord. Deleuze fut un temps un maître combattu par Badiou. Ce dernier avoue d’ailleurs philosopher « vis-à-vis de Deleuze », lequel à partir des années 1976 lui a pourtant donné, semble-t-il, quelques signes de bienveillance. Mais Badiou persistera à se montrer quelque peu ingrat. Il déclare : « La parution de L’être et l’événement, en 1988, parachève – selon moi – l’entrée de la nouvelle période. Je me rends compte peu à peu que, en développant une ontologie du multiple, c’est vis-à-vis de Deleuze que j’inscris ma tentative, et de nul autre. Car la pensée du multiple opère sous deux paradigmes, le paradigme ‘vital’ (ou ‘animal’) des multiplicités ouvertes (dans la filiation bergsonienne), et le paradigme mathématisé des ensembles (...). »
Entre 1991 et 1994, les deux penseurs, sans jamais se rencontrer, entament une correspondance épistolaire faite d’oppositions et de clarifications de leur vision. Deleuze ensuite se serait opposé à la publication de cette correspondance, qu’il jugeait, aux dires de Badiou, trop abstraite. Remarque amusante que l’on ne peut s’empêcher de comprendre ainsi : c’est Badiou qui est trop abstrait.
L’ouvrage de Badiou sur Deleuze semble correspondre à une tentative d’enterrement. Prétendant faire l’exposé de la philosophie de l’auteur de Différence et répétition, Badiou affirme que loin de développer une ontologie du multiple pur, Deleuze in fine est un chantre de « l’Un-Tout ». Il cite Deleuze : « Une seule et même voix pour tout le multiple aux mille voix, un seul et même Océan pour toutes les gouttes, une seule clameur de l’Être pour tous les étants. » (Différence et répétition, p. 389). Selon Badiou, le problème fondamental de Deleuze n’est pas de libérer le multiple, mais d’en plier la pensée à un concept renouvelé de l’Un. La question deviendrait donc, écrit Badiou : « Que doit être l’Un pour que le multiple y soit intégralement pensable comme production de simulacres ? Ou encore : comment déterminer le Tout pour que l’existence de chaque portion de ce tout, loin d’être en situation d’indépendance, ou de surgissement imprévisible, n’y soit qu’un profil expressif de la puissante vie non organique qui enserre le monde » ?
Ces assertions ont de quoi surprendre. À lire attentivement Différence et répétition, la différence deleuzienne ne nous frappe pas par son besoin d’unification de l’être, mais plutôt par l’équation être=différence. Et la différence, ce sont des devenirs monstrueux et disparates. Il n’est pas du tout dit qu’il faille identifier la différence deleuzienne à l’Un comme ensemble unique. D’ailleurs Deleuze parlera plus volontiers de « Chaosmos » que d’Un : l’être, alias la vie, c’est la « disparation » libre et créatrice qui compose le tissu de la matière. En cela Deleuze s’inspire en effet de Bergson.
La différence deleuzienne est un magma vital réel, nullement une figure de style. La disparation, le prurit du fond de l’âme, le « monstre » est pour Deleuze plus vivant que les phénomènes. L’Un ne concerne pas vraiment la différence, dans la mesure où il est déjà un nombre, une représentation logique. Deleuze préfère parler d’univocité, comme il le fait en conclusion de Différence et répétition. L’univocité de l’être, c’est précisément qu’il est hors nombre, hors existence partes extra partes. Le nombre, l’ordre, le numérisme, c’est la geste humaine, c’est l’économie puis la science : le discours, diraient Foucault ou Lacan. C’est ce qui nous distingue de l’animal : nous ordonnons consciemment le chaos autour de langages. L’action utile nous pousse à faire des coupes signifiantes dans la vie chaotique. Il n’y a pas de cycles des planètes, de lois naturelles intrinsèques. C’est l’illusion suprême de l’homme que de confondre la logique de son regard ordonnant avec l’ordre naturel des choses. L’être n’est pas écrit en langage mathématique. Les bouddhistes par exemple savaient déjà que la nature n’est qu’impermanence. « Métamorphoses » incessantes, dirait un Ovide. Un flux que nous fétichisons en nommant, classant, mathématisant. Assez proche en cela de Deleuze, Derrida parlera lui, pour désigner l’être, de dissémination (au sens d’éparpillement et d’ensemencement). Les mathématiques en revanche sont une convention, un découpage logique dans l’océan de l’être. Elles n’ont pas d’existence indépendamment d’un regard humain, d’une intention logiciste.
Nous voilà loin de l’austérité scientiste de Badiou et de sa naturalisation des mathématiques. La différence deleuzienne est le multiple pré-arithmétique, pré-ordinal. Pour Deleuze, ce n’est pas le fond de la vie qui est être (comme le croyait Platon), mais le fond de l’être qui est vie, grouillement dionysiaque (comme le croyait Nietzsche). La clameur de l’être est en effet animale, ou plutôt pourrait-on écrire, infranimale. Lorsque Deleuze écrit que « c’est la même chose qui arrive et qui se dit » (Logique du sens, p. 211), il veut dire que le monstre de pré-impressions chaotiques qui compose la vie doit passer par le sujet pour devenir un phénomène au sein d’un discours. Il ne veut pas dire que l’être et la pensée sont une seule et même chose, comme le fait Badiou. La pensée mathématique, aussi séduisante soit-elle, est de l’être arraisonné pour la représentation logique, de l’être appauvrit déjà. Se réclamer des mathématiques pour se faire le porte-parole de l’être, comme le fait Badiou, ne peut relever que d’une stratégie de pouvoir et d’intimidation. Une stratégie qui, soit dit en passant, est habile, tant la plupart des philosophes (Badiou l’admet lui-même dans l’introduction de l’être et l’évènement) et des « honnêtes hommes » sont au fond terrorisés par l’idée que la science les dépasse en véracité.
Nous sommes d’accord avec Badiou lorsqu’il énonce : « L’univocité ne signifie pas d’abord que l’être soit numériquement un, ce qui est une assertion vide. L’Un n’est pas ici celui du compte ou de l’identité. » Mais cela devrait pousser Badiou a renoncer, pour penser Deleuze, au terme d’Un. Lorsque Deleuze parle d’univocité, c’est au sens où un Héraclite disait que tout s’écoule. D’ailleurs Deleuze parle aussi d’équivocité et de « sens collectif » de l’être (Différence et répétition, p. 387) : « L’être n’a de sens commun que distributif. » Ce qui est « ontologiquement un », ce n’est pas l’Un mais la différence, la disparation, le flux disséminal. Badiou semble avoir du mal à accepter la vie comme une force tangible, sensuelle, charnelle, un devenir non logique, plongé qu’il est dans sa volonté de décrire le monde à partir de la logique et d’un certain langage mathématique. Mais le don de l’être, selon Deleuze, n’a rien de logique, c’est le monstre, c’est l’aforme, c’est le grouillement de chair originelle, c’est la prolifération des plis (Leibniz), c’est le désir, c’est Dionysos, ce n’est pas d’abord Apollon. Le désir peut créer les mathématiques, mais les mathématiques ne créeront jamais le désir.
Deleuze n’est nullement platonicien, c’est même à notre avis le plus grand contresens qu’on puisse faire que de le suspecter comme le fait Badiou de néoplatonisme. L’être n’est pas idéel mais pleinement vivant. On ne passe pas avec Deleuze des étants à l’être par une décantation de la chair du monde – c’est l’inverse. Les idées ont moins de chair et de vérité que l’être. Elles sont une métaphore représentée de la chair du monde, une contemplation de chair qui certes peu engendrer des mondes, mais des mondes relatifs et donc politiquement recomposables. Les simulacres phénoménaux sont moins vivants que la différence, car temporels. Les étants ne sont pas des cas équivoques de l’univocité, mais des moments représentés et unitaires de l’équivocité différentielle originelle. L’idée n’est pas plus pure que l’impression, l’idée est une formalisation ponctuelle à partir d’impressions premières (nous dit Deleuze relisant Hume). Ce n’est pas la nature qui est mathématique et l’homme anarchique. C’est l’inverse. La nature est la liberté absolue et vivante. L’homme découpe, pour survivre, dans ce chaos pour se tailler des costumes logiques qui l’aideront à édifier des mondes habitables plus ou moins fidèles à son désir. Sa liberté n’est pas spontanée mais s’aménage.
En somme, la mathématique, c’est l’homme, bien que l’homme soit aussi un animal anti-mathématique, par son appartenance à l’être (en cela il a accès, non sans effort, à une existence libre). Lorsque Deleuze écrit que « l’Être univoque est neutre » (Logique du sens, p. 211.), il veut dire qu’il n’est pas orienté. Le grand orientateur, c’est l’homme, et les mathématiques sont une orientation parmi d’autres. Or si l’Un n’est pas orienté, il n’y a aucune raison de l’appeler Un avec une majuscule. La différence est en deçà du bien et du mal, en deçà de la finalité. Elle est pure et impure immanence multiple.
Deleuze ne cherche pas non plus à instituer un dualisme de l’être et de l’apparence. Ce serait une autre erreur que laisser supposer un monstre souterrain, situé dans un arrière-monde. En réalité, il n’y a qu’un seul monde, le monde du devenir impressionnel. L’esprit est un point de vue actuel sur le kaléidoscope de la matière, de l’intérieur de la vie. Lorsque Deleuze parle de l’être, il parle de la vie, pas d’une nappe phréatique cachée sous terre. Et pas non plus d’une formule mathématique.
Il ne nous paraît donc pas juste de dire, comme le fait Badiou, que la philosophie de Deleuze maintient une forme de « transcendance », un « au-delà », un « en-dessous » des simulacres » (ce serait plutôt Badiou le platonicien). La différence est tout, non pas comme « ensemble vide », mais comme ensemble vie. Et encore ce jeu de mot est-il en partie inexact, car la différence n’est pas un ensemble, mais un éclatement ouvert, une pure dissémination : « Si le tout n’est pas donnable, c’est parce qu’il est l’Ouvert, et qu’il lui appartient de changer sans cesse ou de faire surgir quelque chose de nouveau, bref de durer » (Cinéma 1- L’Image-Mouvement, p. 20., Minuit, Paris, 1983.), écrit Deleuze sous l’influence de Bergson. La vérité est un « délire » non-systématique. Le chaos pré-formel n’est pas une abstraction logique : « Dans l’éternel retour, la chaos-errance s’oppose à la cohérence de la représentation. » (Différence et répétition, p. 80).
Badiou, inflexible, se demande ensuite, dans un chapitre intitulé Le temps et la vérité, si le virtuel comme fond peut être le garant d’une possible vérité intuitive. Ce qui est sûr, c’est que cette vérité, qui pour Deleuze est plutôt vie que mathématique, n’est pas le « triomphe de l’Un », mais bien au contraire le règne de la différence toujours multiple et disparante. « Si l’éternel retour est un cercle, c’est la Différence qui est au centre, et le Même seulement au pourtour – cercle à chaque instant décentré constamment tortueux, qui ne tourne qu’autour de l’inégal. » (Différence et répétition, p. 78.) Badiou croit que la notion de puissance chez Deleuze est de type aristotélicienne, virtuelle par opposition à formelle, alors qu’elle est sensitive, excluant la séparation de nature entre un virtuel et un actuel. Le virtuel, c’est la matière (qui n’est solide et fixe que pour un usage et un regard momentanés). L’actuel, c’est l’esprit, qui relève de l’action, de la praxis.
Badiou est capable de voir que pour Deleuze le Tout est Relation, et persiste pourtant à parler d’une idée deleuzienne du Tout comme Un, ce qui est une pure illusion nominaliste. Le principe d’identité relève déjà d’une ligne de coupure, la ligne de coupure logique dans laquelle Badiou croît voir l’essence de l’être.
« Un jour, peut-être, le siècle sera Deleuzien », a rêvé Foucault. Et en effet, le XXIe siècle, c’est probable, verra la mort du galiléisme et de toute prétention à croire que l’ordre et les mathématiques sont la loi première de l’être tandis que l’humain ne serait qu’une errance capable au mieux de faire événement par hasard en trouant le déterminisme. Non, c’est tout l’inverse. La nature est un chaos libre et créateur – le réel est un créel. Et l’homme est son « principe ordinateur », comme disait Foucault. Ce qui ne veut pas dire qu’il doive mettre la nature au pas. Trop d’ordre pétrifie l’être et entrave l’existence. L’événement, c’est plutôt le geyser émanant de la source vitale chaotique dans l’existence humaine, l’émergence du dionysiaque, qui ne se fait pas sans la conjonction d’une autodiscipline et d’un désir. Bref, une ascèse inscrite dans le champ social, une persévérance, une fidélité à un idéal de cohérence et de joie à la fois.
En cela, Badiou et Deleuze se rejoignent : normal, ce sont deux poètes. Deleuze est notre poète du Vrai. Et Badiou, celui du Faux.
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