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08.03.2005

Le royaume des métamorphoses

La chute dura à peine quelques secondes, pendant lesquelles Arsenal se sentit voler. En réalité, il n’avait pas changé de place. Un aigle avait agrippé le col de son long manteau noir au moment du saut, semblant annoncer un voyage dans les airs. Mais l’oiseau s’avéra n’être qu’une branche d’arbre, et le précipice un bassin de piscine désaffectée. Arsenal respira l’odeur de chlore qui suintait des azulejos tapissant le sol. Il n’oubliait pas sa mission : trouver le centre du Royaume des Métamorphoses, où disait-on se concentraient les essences des êtres.

Le ciel était bas. Y planaient quelques corbeaux qui faisaient entendre des sifflements plaintifs. Arsenal, une fois de plus, crut être seul. Mais une voix derrière son épaule l’invita à s’approcher ; trois artisans étaient assis à leur table de travail, au pied de la piscine. Arsenal quitta le bassin par une échelle rouillée.

Le plus jeune des trois hommes, exhibant un visage rond sous un crâne chauve, se présenta :
– Jean Quarteau, tailleur de diamants.
Sa main, dont Arsenal remarqua la finesse, désigna l’homme au visage émacié et à la barbe blanche situé à son côté :
– Et voilà notre maître, Zarastro. Il ne peut pas vous entendre. Ou peut-être faudrait-il dire qu’il ne le veut pas.
Le vieil homme, appliqué à observer à la loupe un tas de terre, ne leva pas la tête. Arsenal eut l’impression qu’il venait de se recroqueviller sur son tabouret.
– Vous souhaitez acheter une pierre précieuse ?, demanda Jean Quarteau. Dans ce cas, auriez-vous l’obligeance de repasser demain.
– Je cherche autre chose que des diamants ou de l’or, répondit Arsenal sans hostilité.
– Bien entendu, bien entendu, fit l’homme. À votre allure, vous devez être de ceux qui cherchent le centre du Royaume.

Le vieil homme à la barbe blanche émit ce qui ressemblait à un gloussement. Le troisième homme, qui jusqu’ici s’était contenté d’observer distraitement Arsenal tout en lissant de la main son épaisse chevelure rousse, bailla.
– Ce n’est pas très sain de chercher le centre, ajouta Quarteau, vous devez le savoir.
À ces mots, Arsenal éclata de rire. Il s’apprêtait à passer son chemin lorsque l’homme roux désigna l’horizon, en direction d’un bosquet d’arbres nains. Il parla d’une voix nasillarde et fatiguée :
– Vous n’avez qu’à aller dans cette direction. De toute façon, ça n’a aucune importance. Il n’y a pas de pôle Nord au Royaume des Métamorphoses. C’est pour ça, ajouta-t-il en maugréant, que les diamants se changent rapidement en terre.

Le vieil homme posa sa loupe et regarda son collègue roux avec une expression qu’Arsenal prit pour de la pitié. Dans le ciel, les corbeaux avaient formé un arc de cercle au-dessus des trois orfèvres. Arsenal les remercia et commença à marcher en direction du bosquet. Il se retourna quelques mètres plus loin et fut surpris de constater que les artisans étaient toujours là, à présent accroupis sous leurs tables, occupés à fouiller la boue.

09:05 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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