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20.03.2005

Le plus court chemin

Avant d’arriver en terre des Métamorphoses, Arsenal avait voyagé trois semaines à dos d’âne, sous le soleil, revenant du monastère de la Montagne Creuse. Là, il avait effectué une retraite d’un an, parmi des moines qui cherchaient l’immortalité dans le repos des affects. Arsenal du Midi ne croyait pas en Dieu, mais il avait apprécié l’autodiscipline avec laquelle ce séjour lui avait permis de renouer. En arrivant près du bosquet, une odeur d’eucalyptus lui rappela les alentours du monastère où il bêchait la terre, à l’aube.

À ce moment, un mouton tomba du Ciel et vint s’écraser aux pieds d’Arsenal dans une mare de sang. Ce dernier soupira. Il savait que le principe qui gouvernait le Royaume se moquait de lui, cherchait à détourner son attention de la raison, l’unique raison, pour laquelle il était là ; il ne devait jamais perdre de vue que c’était le centre du Royaume qu’il cherchait, et que ce centre était probablement d’une nature tout autre que le reste du territoire – il devait obéir à d’autres lois. Ce mouton était-il une diversion ou un indice ? Arsenal l’ignorait. L’animal agonisait, éventré, les os brisés. Il ne semblait pas avoir été tondu depuis plusieurs mois.

Arsenal leva la tête. Il avait remarqué plus tôt que le ciel changeait régulièrement de couleur, passant par toutes les teintes de manière irrégulière, mais à des intervalles qui excédaient la minute. Il avait noté que les oiseaux y surgissaient comme régurgités du vide ou d’une doublure cachée de l’éther. Mais l’heure n’était pas à l’analyse ; les éléments manquaient. Le peu de livres de la bibliothèque du monastère de la Montagne Creuse qui faisaient allusion au Royaume des Métamorphoses insistaient sur la nécessité de ne pas y dresser de conclusions hâtives. Les signes n’étaient peut-être pas là où on les attendait, à supposer que le système logique des signes fonctionnât à l’intérieur du Royaume.

À la place du mouton, il y avait maintenant une mare de lait, d’où poussa en quelques secondes un tournesol de près d’un mètre de hauteur. Quelques taches rouges sur les immenses pétales laissaient entendre que la fleur s’était peut-être nourrie du sang de l’ovin. Arsenal ne bougea pas, se contentant d’observer, sans s’irriter, sans arrière-pensée. Il se souvint de ses méditations quotidiennes au monastère, combien il lui avait été difficile d’apprendre à libérer son esprit, à fixer un objet ou un être en mouvement sans aucune intention ni réflexion parasite. Au bout de quelques mois, il savait se libérer du Monologue Intérieur. C’était probablement une pratique à renouveler là où il était à présent, s’il ne voulait pas finir comme les trois orfèvres. Eux aussi, bien qu’ils ne l’eussent pas avoué, étaient probablement arrivés ici, un jour, en quête du Centre. Mais les Métamorphoses avaient eu raison d’eux, et depuis ils fouillaient la boue en croyant y voir des pierres précieuses.

Il fallait rester vigilant. C’est pourquoi Arsenal ne s’inquiéta pas de la disparition du bosquet. Il soupçonnait en outre que la direction de sa marche importait peu. Suivre une règle, par exemple avancer tout droit, quoi qu’il arrivât, ne lui paraissait pas approprié – la géométrie euclidienne ne gouvernant pas le Royaume. Une droite n’y était pas le plus court chemin entre deux points.

 

23:00 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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