22.03.2005
ÊTRE
Nous sommes le 2 janvier 2005. Le ciel au-dessus de Paris est d’un bleu estival, à peine traversé par quelques cirrus. Le soleil baigne la partie supérieure de l’immeuble qui fait face à celui où Arsenal du Midi vit depuis quelques mois.
En voulant réhabiliter une suprématie, ou du moins une maîtrise du Moi sur le chaos physico-psychique, Freud et ses fidèles n’ont atteint – mais c’est déjà une belle victoire – qu’à cette vérité : un individu désire être cohérent, dans la mesure où la société où il doit vivre a par essence en horreur l’incohérence, le désordre. Or la plupart des individus n’atteignent un semblant de cohérence qu’à l’âge dit de la retraite, en développant une relation nostalgique avec les lieux et la mémoire de leur enfance. Il ne s’agit pas d’une unification de l’âme mais plutôt, face à l’angoisse que peut ou pourrait susciter la mort, en tant qu’idée de la fin du Moi, d’une projection de l’affect dans une région spatio-temporelle où le Moi se croyait éternel.
À l’âge de trente-trois ans, Arsenal reste surpris de la capacité de la plupart des humains à souffrir à partir de considérations purement représentatives. Il soupçonne que l’angoisse et la souffrance qui dérivent de ces représentations n’est pas due à leur signifié (par exemple : « Je ne trouve pas l’amour », ou bien : « Je ne m’accomplis pas dans mon travail »), mais au mimétisme dont ces représentations tirent leur origine. C’est ce qui distingue les êtres dits en bonne santé mentale des fous. Les fous, ceux qu’on appelle tels, ont au moins l’originalité de faire reposer leur angoisse sur des représentations moins convenues (par exemple : « J’ai peur que ma bouche mange ma main droite »). Bien entendu, la psychiatrie s’emploie à intégrer ces représentations marginales dans le système mimétique commun (par exemple en expliquant la phobie précédente comme une peur de la castration paternelle). Son mérite est de démontrer au fou qu’une originalité subie est une réponse erronée au dressage social.
Arsenal se dit que l’espèce humaine sait qu’elle va mourir depuis longtemps, mais que la conscience de la mort n’est pas un invariant. Il lui semble qu’à chaque période de l’Histoire humaine correspond une conscience de la mort différente. Il accepte l’hypothèse que ce début de 21ème siècle occidental continue de vivre sous un régime hypertrophique de la conscience de la mort (connu sous le nom de nihilisme), un régime probablement inhibiteur, comme Nietzsche plus que tout autre l’a diagnostiqué. L’hypertrophie de la conscience de la mort semble empêcher, tant au niveau individuel que collectif, la réalisation de grands projets, le travail patient, et rendre l’humanité tributaire d’un mode d’énergie impulsif. Freud appelait ce mode d’énergie libido. Il semblait croire que cette énergie était la seule source où l’humain pouvait puiser ses forces. En même temps, il reconnaissait à demi-mot l’existence d’un autre type d’énergie, car comment comprendre autrement le processus de sublimation ?
Il est possible qu’il existe au moins deux types de sublimation. Une sublimation de type calculateur, que l’on peut appeler Volonté de Puissance, et qui n’est que l’association de la libido et de la ruse, et une seconde forme de sublimation qui tend vers une singularité hors le Moi, qu’Arsenal nomme appel de la Puissance, comme d’autres, inspirés par la lecture de Heidegger, ont pu parler d’appel de l’Être. Ou, devrait-on dire, appel d’Être. Dans ce second cas, l’individu ne situe pas l’origine de la Puissance en lui, il ne se croit pas moteur de l’action : il ne fait que rejoindre l’Etre par l’émotion, l’intuition, la parole, l’acte, Être que certains appellent Amour. Selon ce mode d’existence, cette stase active (transe ?) dans la sphère de l’appel de la Puissance, la mort n’est plus source d’angoisse mais peut passer pour la manifestation évidente de l’Etre, de la Vie par excellence. Si la vie est désir, la Mort, qui finit par obtenir tout ce qu’elle désire, manifesterait la présence du plus haut degré de la vie. Cela, les tenants de la Volonté de Puissance eux-mêmes devraient le reconnaître, à moins qu’ils n’y voient un argument de pure logomachie, se dit Arsenal du Midi.
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