23.03.2005

HOMME

Arsenal du Midi évoqua la silhouette ironique de Diogène, circulant de plein jour au milieu de l'agora athénienne, bousculant d'un air concentré les clients des étals, une lanterne à la main : "Je cherche un homme."

Il faut invoquer ce fantôme, le respecter, commenta Arsenal. Sa quête reste pertinente. Diogène a eu le mérite de l'appliquer à soi-même. Se dépouillant peu à peu, avec le feu de la passion, le souffle qu'inspire la foi en la puissante vérité de la vie, se débarrassant des breloques du quotidien, il ne faisait pas que rêver d'un monde allant à l'essentiel : il l'incarnait.

Voyant un matin un enfant boire dans le creux de sa main, Diogène brise son écuelle : "Cet enfant m'apprend que je conserve encore du superflu." Et nous ? Nous sommes comme des chats ayant passés trop de journées à somnoler prêt du radiateur : mous, infantiles, indolents, fragiles, perturbés, inquiets, mesquins, trop tendres et trop ivres de malins plaisirs.

Cherchons notre homme, et d'abord en nous-mêmes. Nous avons assez tendu la joue droite, espérant recevoir une caresse. Nous avons assez supporté les humiliations par amour d'une vérité que nous croyions devoir recevoir par surabondance de passivité, alors que nous ne sommes pas faits pour une contemplation émasculée. Nous sommes devenus réactifs par amour : parce que le groupe nous exortait à être "gentil, tolérant, cool, proche, convivial, chaleureux..." Mais cet amour était haine de soi, car rien n'est plus froid que le monstre froid du groupe.

Aujourd'hui, clama Arsenal, le temps est venu de redresser la tête, d'aller au-devant de nous-mêmes, de réinventer l'action. Soyons des bâtisseurs plutôt que des reproducteurs. Imaginons en acte. Aimons avec la virulence du principe mâle. Protégeons les faibles en les remettant sur pied plutôt que de les laisser s'embourber dans le cloaque du divertissement plaintif.

Il ne sert à rien non plus de se lamenter, en miaulant férocement, sur la décadence actuelle. Ce n'était pas d'ailleurs la démarche de Diogène. Qui critique espére encore, alors qu'il faut se rendre à l'évidence : depuis le 20e siècle au moins, l'Occident traverse un nouvel âge obscur. Les Lumières furent le dernier cri d'une digne élite au pouvoir avant que la masse sans colonne vertébrale ne vienne imposer sa jouissance de basse-cour.

Mais n'accablons pas le peuple, ajouta Arsenal. Il rêve aussi d'idéal. Sa bassesse est la seule façon qu'il connaisse de se plaindre de l'absence d'une aristocratie de coeur. Alors nous, les rares hommes qui n'ont pas, assaillis par la férocité utérine de notre temps qui tout avale et idiotise, perdu leur vertu glorieuse, aimons bien et châtions de même.

Mes frères, conclut Arsenal avant de se retirer pour dormir — car quelques heures plus tôt il avait senti le baiser de la mort et savait que si son heure n'était pas venue, sa mission n'étant pas accomplie, il devait se reposer —, mes frères, allez à l'essentiel : devenez des hommes, car les faibles, sans guides, deviennent plus vils que des cloportes.

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