23.01.2005
LIBERTÉ
Pourquoi ne sommes-nous pas libres, mes frères, demanda Arsenal du Midi ?
Il n'y a pas mille réponses mais une seule : les élites nous oppressent. Un jour, pour accéder au pouvoir, des êtres faibles, c'est-à-dire incapables d'avoir un destin individuel, singulier, se lient entre eux et compensent leur absence d'honneur, de fierté et de dignité individuelle en créant un groupement d'intérêts, classe sociale, parti, revue intellectuelle, entreprise, etc. Ce groupement produira des biens consommables en apparence, mais la plus grande énergie des membres du groupe servira à construire l'idéologie asservissante : des contes quotidiens servant à légitimer la morgue et l'orgueil de ce groupuscule, autoproclamé élitiste. Comme l'union fait la force, on devine ce qui se passe ensuite...
Mais la responsabilité de notre manque de liberté nous appartient aussi à chacun, singulièrement. Nous ne sommes pas libres parce que nous ne pensons pas à être libres. Nous ne sommes pas libres parce que nous vivons dans un monde de codes et de lois dont nous ne nous autorisons pas à éprouver l'arbitraire absolu. Nous ne sommes pas libres car nous sommes paresseux. Et pourquoi sommes-nous paresseux ? Car nous aimons la vie, les petits riens, respirer, regarder le soleil, partager un repas entre amis, faire l'amour ou une promenade.
Voilà la terrible vérité : nous ne sommes pas libres parce que nous sommes libres ! La plupart des personnes qui ne cherchent pas le pouvoir, qui ne cherchent pas à se coaliser pour former un groupe idéologique, qui n'ont pas de méchanceté ni de volonté de revanche en eux sont des contemplatifs. Et parce qu'ils sont contemplatifs, la plupart des hommes oublient de réclamer leur dû : une totale liberté !
Cet état de fait doit changer, mes frères, poursuivit Arsenal après une pause. Vous ne pouvez plus laisser les richesses de ce monde aux méchants et aux frustrés. Dites-vous bien qu'ils ne vous sont pas supérieurs. Ils ont juste su se regrouper, mentir et propager leur haine. À votre tour de vous regrouper, de dire la vérité, de propager votre fier amour de la liberté et des hommes libres.
Boycottez les dominants ! Ne lisez plus leurs revues ! N'élisez plus leurs candidats politiques ! Ne lisez plus leurs livres en essayant de comprendre le soit-disant génie de leurs auteurs ! Le bourgeois vous empoisonne la vie depuis deux siècles avec ses gamineries, ses mensonges et son goût de pacotille. Libérez-vous de sa méchanceté ! Tout ce qu'il désire, c'est ressembler à l'aristocrate qui pendant des siècles l'a humilié. Alors le bourgeois s'invente une méritocratie fallacieuse, qui en réalité repose sur le népotisme et la cooptation. Mais le problème, c'est que le bourgeois ne sera jamais digne. Son essence est basée sur le mensonge marchand, pas sur l'honnêteté. Il a tout fait pour établir son empire : il est allé jusqu'à inventer l'Homme et ses Droits, soit disant par idéalisme mais en réalité pour nous vendre sa nature tordue comme universelle.
Mais ne soyez plus dupes, mes frères, ajouta Arsenal : les vices des bourgeois ne sont pas universels. Laissons-leur la folie de tout privatiser, y compris la grâce ! Laissons-leur la haine de la nature ! Laissons-leur le ressentiment vis à vis des plaisirs charnels ! Laissons-leur la perversité qui désormais est leur seul moteur ! Laissons-leur l'idéologie du progrès, qui crée un temps linéaire ! Laissons-leur leur servitude volontaire !
Arsenal s'interrompit et regarda autour de lui. Il soupira, puis dit, la voix brisée : mes frères, vous habitez un pays qui a choisi pour devise trois mots, liberté, égalité, fraternité, que vous connaissez par coeur, mais que vous ne connaissez pas avec votre coeur.
11:10 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
21.01.2005
AVENIR
Un soir de janvier, plus précisément le jeudi 20 de l'une des premières années d’un nouveau siècle, Personne se dit : ça ne peut pas être que ça, la vie.
Personne avait trente-trois ans, habitait la capitale de l’un des plus riches pays de la planète terre sans être lui-même, comment dire, nanti – quoique nanti ne soit pas le mot juste, car son emploi pourrait supposer un euphémisme -, disons que Personne était très loin d’être riche. Comme tant d’autres humains, il était arrivé à un âge de sa vie où il estimait avoir fait le tour de la plupart des expériences communes réservées à l’homme ces derniers temps : l’amour, la haine, la joie, le désespoir, l’euphorie, la dépression, l’aventure, l’ennui, bref, la liste malgré tout était relativement longue. Chacun à l’époque où vivait Personne aurait su la compléter sans trop de mal.
Mais voilà, se disait-il : outre que les mots sur cette liste seraient à peu près les mêmes pour la majorité des êtres humains n’ayant pas eu droit à un destin exceptionnel, tout cela laissait finalement un goût d’inachevé, d’incomplétude.
C’était un jeudi comme un autre, à première vue. Et pourtant pas tout à fait comme un autre, puisque Personne s’était dit : ça ne peut pas être que ça…
Il ne se sentait pas abattu, ni déprimé. Son état d’esprit était plutôt teinté de curiosité ; quelque chose, une lueur, s’était allumée dans son cerveau. Même s’il était passé par des périodes nihilistes dans sa vie, ce n’était plus le cas. Sa vie était désormais plutôt agréable, plutôt satisfaisante, relativement normale. Lorsqu’il considérait son emploi du temps, il ne se sentait pas particulièrement frustré, ni enthousiaste. Tout en éprouvant la sensation d’être relativement joyeux, ou disons sans grande angoisse, aucune passion dévorante ne l’aveuglait. Il ne croyait pas en Dieu, mais n’était pas farouchement opposé aux croyants. Il n’espérait pas la gloire, mais comprenait que certains en fissent une drogue. Il ne se sentait investi d’aucune grande mission pour les quelques années, ou décennies, qu’il lui restait à passer sur terre. Mais il était d’une nature curieuse, plus curieuse peut-être que la moyenne, et peut-être était-ce pour cela qu’il s’était dit, ce soir-là : ça ne peut pas être que ça, la vie.
Qu’entendait-il par "ça" ? Sous ce mot Personne aurait probablement placé bien des choses. On ne pouvait tout de même pas naître, puis travailler, lutter, se battre, entrer en compétition avec les autres, puis mourir. C’était un peu idiot. On ne pouvait tout de même pas de contenter de certains euphorisants, comme l’amour ou le sexe, tout en acceptant que ces euphorisants soient accessibles avec une certaine rareté. On ne pouvait tout de même pas se contenter de la chasse à l’argent et aux sensations fortes, avec ses hauts et ses bas. Cela avait quelque chose d’absurde, de risible même, notamment parce que cela représentait une incroyable perte de temps et d’énergie.
Non, se dit Personne, je suis sûr qu’il existe une raison à notre passage sur terre, quelque chose qui vaille la peine d’être poursuivi, vécu, entretenu, quelque chose qui justifie que l'on croie à l’avenir malgré la fugacité des choses.
Mais quoi ?
Soudain Personne se senti joyeux. Un petit événement inattendu se produisait enfin dans sa vie : il avait envie d’en savoir plus, il avait envie de répondre à cette question : si la vie ce n’est pas que ça, alors quoi ?
09:35 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
19.01.2005
MUTATION
Les temps changent, et je suis le dernier prévenu. Pourtant, ma voisine m'a alerté hier. Son chat essayait de s'infiltrer chez moi pour renifler le mien, mais Taïwan est un peu craintif ces temps-ci. Je pense l'avoir mal élevé. J'en ai fait un être émasculé.
Ma voisine m'a parlé d'une certaine Vanessa Paradis. Je ne connais pas. Elle m'a dit (avec un fort accent slave) : mon neveu veut être artiste, mais il ne sait pas qu'ils sont tous malhonnêtes, qu'il faut connaître des gens pour percer, que nous les petits on n'y arrive jamais, alors je voudrais pas qu'il culpabilise plus tard, ou qu'il se dise que s'il n'a pas réussi, c'est parce qu'il n'a pas de talent.
Une pause tragique, et ma voisine continua, encouragée par le fait que je regardais avec intérêt son oeil gauche injecté de sang : j'ai vu un extrait du dernier film de Vanessa Paradis et c'est pas bon du tout. C'est de la merde, a ajouté m'a voisine en regardant le plafond du hall de l'étage et en levant les mains au ciel, comme si elle m'annonçait la fin du monde.
Parlons-en de la fin du monde. Il paraît que c'était une fausse nouvelle. En réalité, l'humain mute. Des tas de gens mutent chaque jour autour de nous sans qu'on sans aperçoive, car leur transformation est spirituelle. D'après certains commentateurs, ces quelques millions d'humains éclairés deviennent des dieux. À quoi reconnaît-on un Dieu ? Il achète des produits issus de l'agriculture biologique et ne croit pas à sa propre mort.
23:05 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
DÉSIR
Arsenal du Midi, par le passé, avait vécu quelques temps avec une jeune et belle disciple, Kamlia.
Ce qui distingue les hommes, dit un matin Kamlia, c’est leur allure, dépressive, enjouée, mitigée ; la plupart marche d’un pas mitigé, croyant en Dieu le lundi, à la jouissance le mardi, oubliant tout le reste du temps.
À quelques mois d’avoir vingt-trois ans, la vie m’apparaît comme une joyeuse décomposition, insista Kamlia en souriant respectueusement. Joyeuse décomposition, car la mort nous désire, c’est notre plus ardente amante, poursuivit-elle, enflammée. Elle nous désire si fort qu’elle nous aura, même si nous la trouvons laide et, comme cela arrive souvent, n’aimerions pour rien au monde partager son lit.
Arsenal jeta un coup d’oeil au lit qu'il partageait parfois avec Kamlia.
Rejeter la mort est une inélégance, continua Kamlia. Et même une absurdité logique, lança-t-elle fièrement en fouettant l’air avec sa fine main droite. Car aimer la vie, c’est aimer le désir. Or, puisque la mort est la plus grande force de désir au monde, capable d’obtenir tout ce qu’elle veut, aimer la vie ce doit être respecter par-dessus tout la mort. Si on reconnaît un être vivant à sa capacité de désirer et de satisfaire ses désirs, il n’y a rien de plus vivant que la mort, répéta Kamlia. Quant aux hommes, leur plus grand bonheur est d’être désirés, et ils ne le seront jamais autant que par la mort, qui ne se fatigue jamais de ses conquêtes, depuis l’aube des temps.
Kamlia resta silencieuse, attendant l'approbation d'Arsenal, qui la regardait en souriant.
La mort, ajouta Kamlia d’un air triomphant, a un désir si puissant qu’elle a probablement créé la vie (et qu’elle la recrée sans cesse), afin de pouvoir exercer son désir. C’est pourquoi le désir fait si peur à tant de personnes : instinctivement, ils ont compris que le désir est l’affaire de la mort, non de la vie.
La seule façon de réfuter tout ce qui précède, conclut Kamlia en minaudant, est de poser que l’essence de la vie n’est pas le désir, ce qui est une absurdité.
Arsenal, pour toute réponse, s'approcha de Kamlia, la dénuda, puis la caressa. Il embrassa sa peau et ils firent l'amour.
10:55 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
18.01.2005
AIGLE
Arsenal du Midi considéra l'Histoire des Hommes. Chacun sait qu'en apparence le monde se désacralise, se désenchante peu à peu. Le catholicisme a tué quelques Dieux naturels et païens, le protestantisme a tenté d'erradiquer ceux qui restaient, le scientisme a supprimé Dieu le père, et aujourd'hui, le seul Dieu est le Moi, déjà mal en point.
Il serait absurde d'en pleurer, et de souhaiter un retour du sacré. Le mouvement est inexorable, les hommes quittent la Terre, lui sont de plus en plus infidèles. Bientôt ils peupleront Mars de leur pourriture conviviale.
Pourquoi ne pas prendre de la hauteur ? La bourbe humaine est tellement puante qu'un mouvement ascendant ne pourra te faire que du bien. Seulement l'escalade n'est permise qu'à quelques-uns, les autres préférant continuer à jouer les porcs-épics, se frottant les uns aux autres pour en retirer un peu de chaleur.
Envole-toi, comme l'aigle, rendant par ton élévation la plupart des choses minuscules.
09:50 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17.01.2005
HÉROS
Ceux qui me lisent et me sont fidèles sont des chevaliers, dit Arsenal du Midi. Et lorsqu'ils parleront à leur tour, qu'ils s'adressent aux seuls chevaliers ! Qu'ils ne tentent pas de séduire le peuple ; l'instinct du peuple est d'aimer le ridicule, de le favoriser. Il feint d'aimer la joie, mais c'est l'idiotie qu'il apprécie, notamment lorsque celle-ci est manifestée par une caste prétendument supérieure.
Arsenal ajouta : j'ai été accusé récemment par une femme entendant mes paroles déformées par une autre bouche d'être un privilégié. Vous, frères chevaliers, qui me connaissez, savez que je suis le fils de la Terre, que j'ai grandi comme une mauvaise plante et que ce n'est qu'à force d'autodiscipline, et avec l'aide du destin, que je suis devenu un maître. C'est ainsi qu'il m'est permis de conspuer le peuple, car c'est de sa boue que j'ai émergé. Que le peuple s'élève comme moi de la boue, et je le chérirai plus que tout.
En attendant, dit Arsenal à ses chevaliers, ne nous reposons pas. Il nous faudra encore provoquer beaucoup d'épreuves pour éviter l'apathie et la molesse. Soyons forts, mes frères, héroïques. Ne dormons pas avec les fantômes de l'époque. Et ne devenons pas, comme la plupart des insatisfaits, des crevettes de haine, des cafards frustrés, des revanchards au sang mauvais.
Vous êtes superbes, mes chevaliers, car à la prouesse vous associez le sens du sacré.
12:20 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
12.01.2005
VIOLENCE
Combien de mécanismes sociaux n'ont pas déjà été dévoilés, lança Arsenal du Midi ce jour-là. Parlons de la violence. Ce mot suffit à déclencher aujourd'hui chez les individus conditionnés un rictus désapprobateur. Il n'est pas souhaité que la violence soit centrale dans nos sociétés. Elle doit écumer les marges, la périphérie des cercles sociaux. La violence ne doit pas être extrême, disent-ils, et en attendant ce sont les extrêmes qui sont violents : embryons ou foetus éradiqués à raison de 1 million par an en Europe (on nomme cela d'un terme qui rappelle la boulimie : interruption volontaire de grossesse), suicides hivernaux, dépression massive, précaires de l'euro ou de l'affect... Pour fonctionner, une société dénature en continu le principe d'Héraclite, selon lequel les opposés se touchent, en tentant d'éloigner le bien-être de la violence. Au centre, le bien-être : enfants des grandes écoles, autoérotisme mental... À la périphérie, vide et déchets nihilistes.
Voilà pour une description superficielle. Mais bien entendu, la violence ne se laisse pas ainsi séparer du plaisir. Il faut donc supposer qu'elle prenne des formes masquées, déguisées, voire qu'elle se grime en son contraire, mais – et tout cela est connu, précisa Arsenal en soupirant, trop connu pour être vu – la violence ne disparaît jamais des zones centrales. Des exemples de violence déguisée en plaisir ? La cigarette, les renvois d'ascenseur, l'abstinence sexuelle des femmes, l'alimentation rapide, le cinéma mimétique. Tout cela participe d'un sado-masochisme infantile qui est l'une des formes par lesquelles la violence peuple les zones centrales de la société.
Mais nous devons aller au-delà, ajouta Arsenal en fermant les yeux. Nous connaissons tous les explications qui précèdent, et pourtant nous répétons chaque jour des attitudes contradictoires : nous condamnons la violence alors que nous la distillons à doses essoufflées.
Ils cherchent à nous frustrer ? Nous serons bientôt au-dessus des frustrations et des envies. Pour cela, nous ne devons pas éteindre notre flamme intérieure mais au contraire en faire un immense feu de joie. Car la violence n'est pas nécessairement une mauvaise chose, voilà ce que vous avez oublié, affirma Arsenal en levant la tête, le regard limpide. La violence en son sommet est maîtrise et c'est cette maîtrise que vous avez oublié.
Car vous avez désormais le souffle court. Reprenez votre souffle, réapprenez à expirer des vents chauds, à inspirer des aquilons. Un jour nous fûmes maîtres et amoureux de la nature, nous dialoguions avec elle, étions l'ami des loups et des aigles. Aujourd'hui nous sommes les esclaves d'une antinature surgelée.
Et Arsenal du Midi ajouta avant de se retirer : mes frères, réapprenons la violence qui est plus violente que la haine ! Ce ne sera pas facile. Il faudra unir nos forces pour fonder la dynastie des Titans de l'Amour.
11:35 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
10.01.2005
IDENTITÉ
Un individu porte avec lui tant de points de vue, d'éthiques, de pulsions contraires, commença Arsenal du Midi, qui ce jour-là préférait les questions aux réponses. S'ils en suivaient un rigoureusement plutôt qu'un autre, un destin bien différent serait-il ainsi tracé ? Parfois ces points de vue sont inconscients, c'est le cas des individus qui disent avoir des émotions : en réalité, dit Arsenal, ils ne parviennent peut-être pas à déterminer les variations de point de vue qui déterminent ces affects. Ceux qui en sont conscients ne sont pas plus heureux tant qu'ils n'ont pas réussi à cesser de flotter d'un point de vue à l'autre.
À chaque instant nous déterminons notre destin. Mais puisque nous sommes incapables de choisir avec détermination un point de vue, une esthétique, un Moi parmi tous ceux qui nous sont possibles, notre destin n'est petit à petit qu'une sorte de moyenne entre des mode d'être différents, parfois connexes, parfois contradictoires. Nous sommes un puzzle identitaire.
Pourquoi avons nous plusieurs Moi ? Et doit-on appeler Moi ces identités fugitives, cette polyvalence de points de vue, cette incapacité à se fixer à un seul masque, ou à un seul mode d'être ? Est-ce parce que nous manquons d'honnêteté ? Mais quel critère autoréflexif permet de juger de cette honnêteté ? Si la vie est un chemin entrecoupé de carrefours, quel sens interne nous permet de distinguer la bonne voie de l'erreur ?
Dans la préface de son troublant et burlesque roman, "L'Homme-dé", Luke Rhinehart écrit : "Le style fait l'homme, dit un jour Richard Nixon, et il passa sa vie à ennuyer ses lecteurs... Mais que faire si l'homme un, le style unique sont introuvables ?" Comment réussir sa vie, cette question aujourd'hui semble d'autant plus complexe que l'individu à l'impression de plusieurs choix de vie possible. Mais nous n'avons toujours qu'une vie. Quels sont les critères de réussite d'une vie ? La question mérite toujours d'être posée. Elle se dédouble de cette autre question : comment savoir que SA vie, même réussie, est bien la sienne ?
Dans un monde sans valeur dominante UNE, comme celle que la foi en Dieu pouvait déterminer, comment l'individu peut-il tracer son existence avec certitude, une certitude équivalente à la foi ?
10:50 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
08.01.2005
MIROIR
Ton stock disponible de présence, chante Arsenal du Midi, ne doit pas se dilater, se laisser trouer de vacuoles. Nulle fumée ne doit se glisser entre les interstices de ton corps. Compacte doit être ton âme. Toutes les croyances s'évaporeront le jour où tu saurais occuper le moins d'espace possible, te concentrer en un point sans dispersion. L'homme n'est encore qu'un projet, voilà la bonne nouvelle. Tabula rasa ? Non, plutôt concentration en un point d'où tous les artifices tomberont par excès.
Les mots nous asservissent, poursuit Arsenal, nous commandent. Chaque mot est maître de cent, mille, un million d'hommes hypnotisés par le verbe. Mais le verbe sera la dernière chose à tomber lorsque l'homme de l'avenir se dénudera, ni fatigué de tout ni prêt à exploser.
Et voilà déjà que l'ennui ne nous atteint plus, nous guérissons sans cure de nos maladies, nous ne sommes plus assoiffés de désordre, éperdus d'expériences antinomiques. Nous ne philosophons plus que par jeu.
Une seule chose peut encore nous détruire : la réflexivité.
18:35 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
SOLITUDE
A présent que l'homme avec qui la jeune femme d'en face vivait lui avait annoncé qu’ils étaient trop différents pour s’entendre, elle croyait attendre leur séparation avec impatience. Il ne lui raconterait plus ses rêves au matin, ne lui lirait plus son horoscope, inquiet de l’avenir. Elle n’entendrait plus sa voix, qu’au fond elle aimait tant, peut-être à cause de sa fragilité.
Le matin qui suivit, raconta Arsenal, la jeune femme sortit acheter le journal, seule. Au retour, devant le hall de son immeuble, elle aperçut un escargot, mollusque dont il avait oublié l’existence. L’animal exposait son corps longiligne au danger des passants. Elle se demanda si le destin lui demandait en cet instant d’avancer plus lentement, ou s’il l’encourageait à continuer seule malgré les risques d’écrasement. Elle avait aimé l'homme avec qui elle vivait depuis deux ans. Mais l’amour n’avait pas suffit à peupler les territoires qui les séparaient.
Nerveuse, elle regarda par la fenêtre du salon. Paris lui apparut comme un réseau de contraintes où la fantaisie se brisait les os au premier mur d’immeuble, baissait la tête au premier feu rouge. Le monde entier était un système carcéral. Elle eut envie de pousser un long cri, mais comme sa gorge restait serrée elle prit une feuille de papier, un crayon, et allongée sur le sol, la paume de la main gauche plaquée contre le parquet comme pour se retenir de tomber plus bas, la jeune femme d'en face commença à pleurer.
15:00 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



