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02.02.2005

L'Empire du Temps perdu

Tous les feux de signalisation de l’Empire du Temps Perdu étaient au rouge. Ils ne passaient jamais au vert. Seule la volonté du conducteur déterminait à quel moment il convenait de franchir le passage piéton. Les accidents étaient nombreux, surtout depuis que des spots publicitaires invitaient les citoyens à lire au volant, non pas n’importe quel livre ou revue, mais 'Veni, Vidi, Vinci', l'un des rares ouvrages défendus par le Régime. La presse voyait dans ce récit du professeur White une nouvelle Bible de l'imaginaire, dont les pages inspirées parvenaient à être aussi troublantes qu'inoffensives. La légitimité de White n’était plus à prouver : il avait été président du Congrès Ubutopique pendant dix ans, exercé en tant que professeur de Philonomie à l’Université Universelle, et était à soixante-quatre ans père de vingt-trois enfants éparpillés à travers les quatre régions de la Géomachine, à une époque où seul un mâle sur cinq possédait un sperme fertile.

Ce matin-là, sous le jet de la douche, je réfléchis à une manière de récupérer mon véhicule ainsi que mon exemplaire de 'Veni, Vidi, Vinci' oublié sur la banquette arrière. J’avais négligé de me rendre trois jours plus tôt à la Kinéprojection obligatoire du dimanche, oubliant que j’avais déjà dépassé mon quota de Dérives pour le mois en cours. On me confisqua donc ma voiture, comme la loi l’exigeait, pour un délai de sept jours, qui pouvait être réduit si l’on répondait avec succès aux dix questions du Concours Civique quotidien. Mais les questions portaient sur l’oeuvre de la chanteuse Mazona, l’histoire de la télévision ou les innovations marketing de la Décennie Glorieuse : j’avais jusqu’ici échoué chaque fois que j’avais pris le téléphone, composé le Numéro Civique et tenté de franchir pas à pas les étapes du quiz.

En essuyant mon corps à la serviette encore humide, j’envisageai un moment de téléphoner à une connaissance appartenant au corps des Soldats Sympathistes, responsable des fourrières de la capitale, mais c’était trop risqué. Le mieux était encore de circuler en tramway pendant quelques jours. J’avalai avec ma troisième tasse de café une pilule mnésique pour ne pas oublier le Club Autodérisoire du soir, m’assurant que l’objectif de la caméra numérique posée sur le frigidaire me visait selon les normes, c’est-à-dire en plan américain.

Je me sentis soudain rempli d'une immense joie, et, fixant la caméra, m'entendis crier : "Longue vie à l'Empire du Temps Perdu !"

09:50 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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