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26.02.2005

Quand lire tue

Lire tue, me déclara hier mon ami Anatole, enfiévré. Non seulement lire tue, ajouta-t-il, mais lire assassine, élimine, occis, bousille, bute, liquide, étrangle, lynche, décime. Lire ruine, éreinte, neutralise. Lire n’est pas bon pour la santé – le problème, c’est que j’ai mis vingt-huit ans à m’en apercevoir.

J’aurais dû écouter ma grand-mère, dit Anatole : je n’avais pas dix ans qu’elle me disait déjà de ne pas tant lire, que j’allais m’abîmer les yeux. Aujourd’hui, à trente-trois ans, je ne porte toujours pas de lunettes, mais je me suis définitivement abîmé le cerveau ; lire m’a rendu fou, dégénéré. Lire a fait de moi un homme fini, inapte à toute vie sociale ou sexuelle épanouie. Lire m’a rendu hautain, désespéré, désaxé, décalé, morose, maniaco-dépressif, solitaire. Très solitaire : la personne à qui je parle le plus est mon chat Aristote.

Le pire, poursuivit Anatole, c’est que lorsque je vais travailler, je ne cesse pas de lire : je suis éditeur. De toute façon, lire est devenu pour moi comme une drogue. Je lis partout. À tout moment il peut m’arriver de saisir un livre pour vérifier quelque chose ou – plus fréquemment – parce que je ne supporte pas les temps morts : je lis au petit-déjeuner, dans le métro, dans l’ascenseur, au cinéma (au dernier rang, avec une lampe de poche), dans les toilettes des boîtes de nuit.

Les temps morts me sont insupportables, me confia Anatole. J’ai de l’ennui une peur métaphysique, et quand je lis, ça me calme. Reste que la lecture, si elle me sauve de l’angoisse, est en train de détruire ma vie. Tant de livres auraient pu pourtant me rendre sage – c’est tout le contraire qui est arrivé. Car à force de lire on ne devient pas plus intelligent, mais au contraire moins sûr de soi et rempli de doutes. On devient velléitaire, lâche, flou, vague, faible, veule, couard, incapable d’avoir une opinion personnelle – personnel ? Ce mot ne veut plus rien dire pour moi. J’ai désormais mille identités, les jours où je crois aux identités, et les autres jours je suis un chaos de pensées contradictoires reposant toutes sur un principe philosophique valable, sur les lignes d’un auteur respecté ou maudit. Malraux disait que le siècle qui vient de commencer serait spirituel ou ne serait pas. Pour moi, dit Anatole, il ne sera pas.

Avant, lire était une joie – les premières années, lorsque je croyais encore que la sagesse était dans les livres. Aujourd’hui, tout ce que je sais, c’est que si je ne possède pas sur moi, constamment, quelque chose à lire (fût-ce le dos d’un bulletin de loto), je suis pris de vertiges et je manque m’évanouir.

Tout cela, chuchota Anatole, aurait pu vraiment mal tourner, si je n’avais découvert depuis quelques jours, par hasard, qu’une autre activité pouvait calmer mon angoisse : l’assassinat de lecteur.

09:45 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | |  Imprimer

Commentaires

Assassinat de lecteur ? La lecture est le plaisir des élites. Ce n'est pas se libérer d'elle, mais du sentiment d'élitisme.

Écrit par : Marie-Gabrielle Montant | 12.01.2011

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