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28.02.2005

IDENTITÉ - scénario de court-métrage

Un homme est assis sur une plage déserte, les yeux tournés vers la mer. Il porte des jeans, est torse nu. D’une buvette à l’abandon, derrière-lui, un autre homme, en costard-cravate, l’observe avec des jumelles. Passe au bord de l’eau une belle et jeune femme avec un immense cerf-volant représentant un dragon.

Mais l’attention de l’homme assis sur la plage est fixée sur un hors-bord qui s’approche du rivage, piloté par un homme portant, outre des jeans, une casquette de marin et un tee-shirt blanc rayé de noir taché de sang. Cet homme quitte son canot et marche vers l’homme torse nu d’un pas hypnotique. La femme s’éloigne le long de l’eau, sans se retourner. Lorsque l’homme au tee-shirt rayé rejoint l’homme assis sur le sable, on s’aperçoit que leurs visages sont presque identiques.

L’HOMME AU TEE-SHIRT RAYÉ
Vous êtes prêt ?

L’autre répond par un sourire et se lève. Les deux hommes marchent en direction du hors-bord, observés par les jumelles de l’homme à la cravate. Dans un coin du canot repose une boîte de chaussures en carton. Le bateau s’éloigne avec ses deux passagers à quelque deux cent mètres du rivage. C’est une journée ensoleillée, la mer est calme.

Le pilote arrête le canot, ce qui n’a pas l’air de surprendre son passager, pas plus que l’homme qui les observe à distance. Il saisit la boîte de chaussures, d’où il sort un petit revolver métallisé. Debout face à l’homme torse nu, sans fermer les yeux, il pose le revolver sur sa tempe. De loin, à travers les jumelles, on voit son corps s’effondrer. L’homme torse nu sort un chiffon de la boîte à chaussures et tente de nettoyer la tête du suicidé, mais il y a trop de sang. Il lui enlève son tee-shirt, qu’il enfile à son tour, et revêt la casquette de marin qui était tombée dans un coin du canot. Il fait passer le corps du suicidé par-dessus bord.

Au même moment, arrive à la buvette, auprès de l’homme au costard-cravate un homme en jeans, torse nu, ressemblant fortement aux deux autres. L’homme au costard-cravate lui serre la main avec un sourire professionnel.

L’HOMME AU COSTARD
Vous avez la somme ?

Le nouvel arrivé sort de sa poche un billet de cent, qu’il tend à l’homme à la cravate.

L’HOMME AU COSTARD
Vous serez satisfait.

Le nouvel arrivé va s’asseoir sur la plage. Simultanément, il voit passer la femme au cerf-volant, qui a fait demi-tour et revient sur ses pas, et s’approcher le hors-bord avec son nouveau pilote, arborant son tee-shirt rayé noir taché de sang et sa casquette de marin. Celui-ci quitte son canot et s’approche de l’homme torse nu, le regard vide.

L’HOMME AU TEE-SHIRT RAYÉ
Vous êtes prêt ?

A cet instant, les jumelles de l’homme au costard décellent que la femme au cerf-volant, qui déjà s’éloignait, s’arrête et tourne la tête en direction des deux hommes.

L’HOMME TORSE NU
(Regardant la femme)
Non !

Il se lève et court en direction de la femme au cerf-volant, qui disparaît au moment où il croit se rapprocher d’elle. Sourire de l’homme aux jumelles. Désemparé, l’homme torse nu revient et suit son double sur le canot.

Le hors-bord s’éloigne dans la mer.

13:05 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

26.02.2005

Quand lire tue

Lire tue, me déclara hier mon ami Anatole, enfiévré. Non seulement lire tue, ajouta-t-il, mais lire assassine, élimine, occis, bousille, bute, liquide, étrangle, lynche, décime. Lire ruine, éreinte, neutralise. Lire n’est pas bon pour la santé – le problème, c’est que j’ai mis vingt-huit ans à m’en apercevoir.

J’aurais dû écouter ma grand-mère, dit Anatole : je n’avais pas dix ans qu’elle me disait déjà de ne pas tant lire, que j’allais m’abîmer les yeux. Aujourd’hui, à trente-trois ans, je ne porte toujours pas de lunettes, mais je me suis définitivement abîmé le cerveau ; lire m’a rendu fou, dégénéré. Lire a fait de moi un homme fini, inapte à toute vie sociale ou sexuelle épanouie. Lire m’a rendu hautain, désespéré, désaxé, décalé, morose, maniaco-dépressif, solitaire. Très solitaire : la personne à qui je parle le plus est mon chat Aristote.

Le pire, poursuivit Anatole, c’est que lorsque je vais travailler, je ne cesse pas de lire : je suis éditeur. De toute façon, lire est devenu pour moi comme une drogue. Je lis partout. À tout moment il peut m’arriver de saisir un livre pour vérifier quelque chose ou – plus fréquemment – parce que je ne supporte pas les temps morts : je lis au petit-déjeuner, dans le métro, dans l’ascenseur, au cinéma (au dernier rang, avec une lampe de poche), dans les toilettes des boîtes de nuit.

Les temps morts me sont insupportables, me confia Anatole. J’ai de l’ennui une peur métaphysique, et quand je lis, ça me calme. Reste que la lecture, si elle me sauve de l’angoisse, est en train de détruire ma vie. Tant de livres auraient pu pourtant me rendre sage – c’est tout le contraire qui est arrivé. Car à force de lire on ne devient pas plus intelligent, mais au contraire moins sûr de soi et rempli de doutes. On devient velléitaire, lâche, flou, vague, faible, veule, couard, incapable d’avoir une opinion personnelle – personnel ? Ce mot ne veut plus rien dire pour moi. J’ai désormais mille identités, les jours où je crois aux identités, et les autres jours je suis un chaos de pensées contradictoires reposant toutes sur un principe philosophique valable, sur les lignes d’un auteur respecté ou maudit. Malraux disait que le siècle qui vient de commencer serait spirituel ou ne serait pas. Pour moi, dit Anatole, il ne sera pas.

Avant, lire était une joie – les premières années, lorsque je croyais encore que la sagesse était dans les livres. Aujourd’hui, tout ce que je sais, c’est que si je ne possède pas sur moi, constamment, quelque chose à lire (fût-ce le dos d’un bulletin de loto), je suis pris de vertiges et je manque m’évanouir.

Tout cela, chuchota Anatole, aurait pu vraiment mal tourner, si je n’avais découvert depuis quelques jours, par hasard, qu’une autre activité pouvait calmer mon angoisse : l’assassinat de lecteur.

09:45 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | |  Imprimer

25.02.2005

Le sage et l'idiot

Selon un proverbe chinois, "lorsque le sage montre la lune, l'idiot regarde le doigt". Nous nous demandons si ce proverbe est authentique, ou parodique. En effet, quel intérêt y aurait-il à montrer la lune à un idiot ?

Le sage n'avait-il pas autre chose à faire ? D'où la pertinence de l'idiot, qui se dit : "Il ne se peut que cet homme, qui est sage, me montre la lune, que n'importe quel idiot a déjà vu mille fois. Donc en réalité, c'est un piège." D'où l'intérêt pour le doigt, qui reflète un réel souci du détail, une curiosité de bon aloi.

Mais ne sous-estimons pas nos collègues d'Orient. Il n'est pas impossible que le proverbe contienne déjà les réserves qui précèdent. Peut-être dit-il la difficulté de regarder simplement la lune quand on vous montre la lune, avec un esprit détaché de jugement et de curiosité mal placée. Dès lors, la sagesse, ici, ne doit pas être entendue comme un savoir exceptionnel, le monopole d'une vérité cachée sur la lune, mais au contraire, la simple capacité à s'étonner encore des phénomènes les plus éculés.

Certes le sage néglige les bonnes manières, car on ne montre pas du doigt, fût-ce la lune. Mais là encore, il serait idiot de s'en offusquer. Observons le geste du sage avec naturel. Posons qu'il n'est pas sage a priori, mais sage parce qu'il montre la lune. Qu'elle sagesse peut-il y avoir à montrer la lune du doigt ? L'impulsion de nous rappeler de ne pas oublier la lune ? De ne pas penser qu'à la terre ? D'oublier un temps l'humain ? Mettons que ce soit l'un des sens possibles de ce proverbe : un rappel que l'homme n'est pas la mesure de toutes choses...

Qui a dit que la lune était un symbole de féminité ?

10:25 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

22.02.2005

À la deuxième personne du singulier

Ta rétine épluche la ville en écorces amères.

Ton œil ne jouit plus des surfaces planes, il numérise dans les normes les résidus de tes brûlures coagulées, celles de tes disparus, celles des fouets à venir.

La matière n’est plus que l’éponge de ton mal, et tu tentes de marcher sur le feu depuis que le turf vital s’est arrêté. Et comment ne pourrait-il s’arrêter tôt ou tard ?

Presque rien n’anime tes artifices. Tes mots ont perdu leur sol, et s’envolent, ridicules, ici comme ailleurs. Tu ne digéres plus l’amour qui s’éfile aux angles des cartes de crédit.

L’avenir est rétréci par les focales de l'abandon. Devant tes yeux, les hommes prennent des bains de crachats. La mort étend son domaine. Nous gravons en rires sur notre sang le cancer du rien.

Tu es peut-être magnifique mais tu ne le crois pas, quand bien même une voix douce te le murmurerait.

Car il n’y a jamais que deux ou trois voix pour te soutenir. Tu agites tes membres dans la cage invisible qui te retient sans attaches.

Et par erreur, tu dis "nous" lorsque que tu veux parler de toi.

Tu dis : "Plus nous subissons les pamoisons de l’idiotie, plus notre coeur pèse, sans fuite."

Tu dis : "Plus notre monde s’est déconstruit, plus nos tripes se sont alourdies, gémissantes, tremblantes dans l’attente d’un miracle sans foi."

Tu dis : "Nous nous accrochons aux mots comme à des bouées, retardant l’asphyxie, la rendant à peine plus lente. Les sons nous arrivent par problèmes, quanta d’indigestions.

Nous regardons en sursis ce qu’il reste de nos corps pour les autres. Cinq millions d’hématies, à peine trois cent mille plaquettes par millimètre cube."

Mais tu oublies que les mystères ne tiennent pas qu’une seconde.

Depuis l’annonce de la mort de Dieu, tu survis accroché à des mantras vitalistes, pucerons de la chevelure du destin affamé.

Ton âme, qui n'est plus qu’un souvenir, se déplace lourdement sur l’échiquier de la réversibilité.

Mais toi tu crois détenir la vérité.

Tu dis, morose : "Nous avalons des liquides qui nous apaisent quelques secondes, fumons notre angoisse et murmurons des paroles usées.

Notre détresse est ridicule car elle a déjà été vécue.

Nos espoirs le sont encore plus, car ils ne sont qu’une fuite.

Nous n’avons pas tout, sauf un manque. Nous manquons de tout, et marchandons notre lucidité en vies reflétées."

Tu demandes : "Et s’il en avait été autrement ?"

09:25 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

07.02.2005

La métaphore de notre époque, dit Arsenal du Midi, c'est le lancer de nains

La métaphore de notre époque, dit Arsenal du Midi en souriant, c'est le lancer de nains.

Des nains enfantins qui lancent des nains au bout de cordes rongées par l'envie. Des nains pour qui l'humilité est une marque de vaporisateurs, dit-il.

Oui, mes frères, je vous sais d'accord avec ces dernières affirmations, mais que faites-vous pour briser l'époque ? demanda Arsenal. Quelle sorte de vie, quelle intensité de générosité autoritaire laissez-vous couler dans vos veines pour que les faux nains rougissent de honte et rentrent dans leur tanière, la queue entre les jambes ?

Il n'est plus temps de se laisser ronger par le fiel, vous qui vous savez grands. Vous avez laissé assez de mort sucer votre sang, vous avez assez retourné contre vous-mêmes ce que vous appelez votre excès d'énergie.

Oui, mes frères, ajouta Arsenal, s'il reste encore en vous assez de vie, surmontez votre dégoût et devenez les maîtres des nains, afin qu'ils enfantent non pas des géants, mais des êtres à la hauteur de la vie, à la hauteur de la Terre.

Ainsi parlait Arsenal du Midi, qui sans doute avait lu Nietzsche.

11:15 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

02.02.2005

L'Empire du Temps perdu

Tous les feux de signalisation de l’Empire du Temps Perdu étaient au rouge. Ils ne passaient jamais au vert. Seule la volonté du conducteur déterminait à quel moment il convenait de franchir le passage piéton. Les accidents étaient nombreux, surtout depuis que des spots publicitaires invitaient les citoyens à lire au volant, non pas n’importe quel livre ou revue, mais 'Veni, Vidi, Vinci', l'un des rares ouvrages défendus par le Régime. La presse voyait dans ce récit du professeur White une nouvelle Bible de l'imaginaire, dont les pages inspirées parvenaient à être aussi troublantes qu'inoffensives. La légitimité de White n’était plus à prouver : il avait été président du Congrès Ubutopique pendant dix ans, exercé en tant que professeur de Philonomie à l’Université Universelle, et était à soixante-quatre ans père de vingt-trois enfants éparpillés à travers les quatre régions de la Géomachine, à une époque où seul un mâle sur cinq possédait un sperme fertile.

Ce matin-là, sous le jet de la douche, je réfléchis à une manière de récupérer mon véhicule ainsi que mon exemplaire de 'Veni, Vidi, Vinci' oublié sur la banquette arrière. J’avais négligé de me rendre trois jours plus tôt à la Kinéprojection obligatoire du dimanche, oubliant que j’avais déjà dépassé mon quota de Dérives pour le mois en cours. On me confisqua donc ma voiture, comme la loi l’exigeait, pour un délai de sept jours, qui pouvait être réduit si l’on répondait avec succès aux dix questions du Concours Civique quotidien. Mais les questions portaient sur l’oeuvre de la chanteuse Mazona, l’histoire de la télévision ou les innovations marketing de la Décennie Glorieuse : j’avais jusqu’ici échoué chaque fois que j’avais pris le téléphone, composé le Numéro Civique et tenté de franchir pas à pas les étapes du quiz.

En essuyant mon corps à la serviette encore humide, j’envisageai un moment de téléphoner à une connaissance appartenant au corps des Soldats Sympathistes, responsable des fourrières de la capitale, mais c’était trop risqué. Le mieux était encore de circuler en tramway pendant quelques jours. J’avalai avec ma troisième tasse de café une pilule mnésique pour ne pas oublier le Club Autodérisoire du soir, m’assurant que l’objectif de la caméra numérique posée sur le frigidaire me visait selon les normes, c’est-à-dire en plan américain.

Je me sentis soudain rempli d'une immense joie, et, fixant la caméra, m'entendis crier : "Longue vie à l'Empire du Temps Perdu !"

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01.02.2005

Donnez votre corps à la conscience

Je crois que le déclenchement de ton trouble mental, me dit Arsenal du Midi, si toutefois tu es troublé mentalement, ce dont je doute, remonte à la période où tu étais un spermatozoïde. En effet, depuis tout petit tu dessines au coin des cahiers, prospectus publicitaires ou tracts politiques, une forme qui ressemble de près à un spermatozoïde annelé se terminant en vulve de femme. De loin, on peut aussi songer à une tornade.

Mais après tout, il ne s’agit peut-être pas d’un spermatozoïde, ni d’un ouragan. Peut-être est-ce le résultat graphique de ton intuition inconsciente concernant la structure invisible et vibratoire de l’univers. L’avenir de la science le dira.

En ce qui te concerne, précisa Arsenal, le problème majeur, c’est que tu as eu un père et une mère. C’est peu. En dessous de dix pères et vingt mères, l’individu se sent frustré de ne pas recevoir assez d’amour. Bien sûr, certains n’ont jamais connu leur père ou leur mère et croient en souffrir. Ce n’est pas à nous de les juger ; ils ont sûrement leurs raisons.

La première fois que tu es entré en communication avec ton propre esprit, mais sans t’identifier à lui, ce fut en regardant un petit flacon de liquide vaisselle jaune posé entre l’évier et la fenêtre de ta cuisine. Tes yeux contemplaient ce récipient de 500 millilitres, de marque Ultra, dont l’étiquette représentait un verre brillant à côté duquel flottait une moitié de citron. À cet instant, souviens-toi, tu t'es dit sans sourciller : Je donne mon corps à la conscience.

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