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04.03.2005

La tombe du ministre

Cela commença par un insecte. L'araignée percuta en glissant l'embout de l'aspirateur. Elle s'engouffra dans le conduit. Le sol était incliné et les meubles de la chambre dérivaient lentement vers le vide. L'immeuble s'effondrait. Voitures, passants, feux de signalisation, pavés, blocs de béton, panneaux publicitaires, vitres, chaises, tout fut lentement aspiré vers un même point, comme si le monde procédait à sa propre succion. J'étais moi-même en voie d'absorption, mais cela avait peu d'importance face à l'ampleur du phénomène.

Je disparus, pour me retrouver de nouveau dans ma chambre, observant l'araignée. La bête avançait en ligne droite en direction du poste de télévision, où défilaient les images ternes de l'enterrement officiel d'un ministre. J'avais encore le souvenir précis d'avoir été aspiré, et le monde avec. Ce n'était pas un rêve. Mais pourquoi, une fois absorbé, m'étais-je retrouvé dans le même état qu'auparavant. Tout était revenu dans l'ordre, en apparence. Pourtant, mon instinct me disait que quelque chose faisait défaut.

Je regardais autour de moi. Les mêmes meubles datant de mon enfance. Le canapé-lit où je dormais. Et le chat abyssin dormant sur le radiateur. Dehors, la pluie continuait de tomber sur les pavés des rues familières et assoupies. Toutes les choses semblaient rentrées dans leur ordre premier.

Soudain, tournant la tête en direction de la télévision, je perçus une première anomalie. L'araignée était passée de l'autre côté de l'écran, où sa taille avait triplé. Elle marchait sur la tombe du ministre. Regard horrifié des témoins. M'approchant de l'écran, je vis ma main passer à travers et s'agiter, tentaculaire, sous le nez des personnalités officielles. Certains commençaient à s'écarter, d'autres, affolés, couraient en direction de leur véhicule aux vitres teintées.

Je ne rêvais toujours pas. À la suite de l'araignée, mon corps venait de passer tout entier du côté de l'enterrement du ministre. Je me retrouvais seul devant la tombe abandonnée. Quelques personnes, vêtues d'élégants habits noirs, me regardaient de loin. Je m'entendis leur dire :

"N'ayez pas peur. Un ministre qui meurt, ce n'est pas encore un État qui s'effondre."

09:55 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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