24.03.2005

DE CORPS ET D'ESPRIT

Il était probable que nous désirions être en bonne santé. Les journaux l’affirmaient. Les philosophes l’avaient écrit. Techniquement, c’était possible, mais moralement, ou mentalement, plus problématique. C’était comme une équation à résoudre, où les inconnues ne manquaient pas, où les inconnues surgissaient même à chaque seconde du chaos originel, l’une chassant l’autre, comme par génération spontanée. Glinglin était comme les autres : il souhaitait devenir un esprit sain dans un corps sain. Il ne voulait pas autre chose : être sain de corps comme d’esprit. Il n’y était pas arrivé, malgré plusieurs années de tentatives confuses, mais il gardait bon espoir. La santé. L’énergie. L’harmonie. Plus rien de cancérigène en soi. La vie seule et pleine. Gorgé de vie, se répétait Glinglin. Sain. Sain comme une lumière rouge au-dessus d’une porte de clinique sur laquelle serait inscrit le mot Exit, sain comme une piscine de riche, sain comme un chat abyssin. Il fallait se mettre au travail.

C’était une question d’autodiscipline. Glinglin devait bien manger. Glinglin devait faire du sport. Devait cesser de fumer, même à doses infimes. Avoir une sexualité épanouie, sans pratiques masturbatoires. Il fallait avoir des amis, un métier enrichissant, et posséder un sens de l’humour consensuel. Il estimait que toutes ces pratiques lui faisaient défaut, mais ce n’était pas une raison pour se décourager. Les hommes avaient été capables de conquêtes plus hautes. Magellan avait eu son détroit. Glinglin aurait la santé. De corps comme d’esprit.

Il devrait apprendre à mieux respirer, ainsi qu’à écouter le destin, l’accompagner ou le forcer (il l’ignorait, puisqu’il n’était pas encore sain). Avoir de l’ascendant sur ses pulsions autodestructrices. C’était tout de même étonnant, se dit Glinglin, que les hommes soient si autodestructeurs. C’était fascinant, ce besoin de se mettre dans la poisse sans l’aide de personne. Comme si la santé faisait peur.

Ce qu’il lui fallait, c’étaient des modèles. Un maître, du moins. Quel humain autour de moi était sain de corps et d’esprit, se demanda-t-il ? Difficile à dire. Surtout qu’au moment où Glinglin se posait la question, il souffrait d’un désagréable mal de tête pour avoir trop bu de vodka la veille. La piscine municipale ouvrait dans vingt minutes – et s’il commençait par aller nager ? « No pain, no gain », disaient les anglo-saxons. Pour être sain de corps comme d’esprit, il fallait souffrir. Il fallait se priver, faire un effort. Pour être sain et fier de l’être. Plus sain qu’un dauphin ou qu’une belle femme rieuse. Glinglin aimait bien les dauphins. Mais les belles femmes rieuses l’énervaient un peu. Ce qui, il le sentait confusément, n’était pas très sain.

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