24.03.2005
LE MAL DE TERRE
Les histoires ne débutent jamais au moment où on le croit. C’est que nous sommes un peu aveugles, très borgnes et que le plus souvent nous ne parlons de rien. Ce qui est normal, puisque nous ne sommes pas grand-chose. Moi, j’étais le plus souvent muet devant la bêtise humaine, faute de me sentir au-dessus. Je me taisais. Je prenais des mines fatiguées et finissais vraiment par l’être. Parfois, j’allumais une cigarette et je m’endormais pendant les repas. Ma vie n’était pas grand-chose et mes repas en société, de toute façon, peu nombreux, vu que j’étais au chômage depuis deux ans.
Lorsque Paloma, ma voisine, m’invitait à dîner, elle me disait : « Cinq, ton problème c’est que tu manques d'imagination. » Elle n’avait pas tort. Je n’avais pas reçu ce don en héritage de ma mère, qui elle devait bien en avoir un peu, d’imagination, puisqu’elle m’avait appelé Cinq. C’est qu’elle avait rêvé, jeune, d’avoir cinq enfants. Des complications à l’accouchement l’empêchèrent d’aller au-delà du fils unique ; elle m’avait appelé Cinq.
Paloma, elle, ne me semblait pourtant pas très imaginative, à part sa manie des bougies, qui occupaient les trois-quarts de son appartement. « Va me chercher une bougie, mon Cinq, et tu pourras garder la monnaie. » Alors j’y allais, mais je ne gardais jamais la monnaie. J’avais ma fierté et mes allocations. Je croyais du moins être un homme assez fier, mais de quoi ? La fierté ne s’expliquait pas, elle se chevauchait comme un cheval sauvage. Depuis quelque temps, j’avais l’impression d’avoir laissé mon cheval partir sans moi.
De temps en temps, Paloma me consolait, mais elle n’était pas mon genre. La plupart du temps, je restais seul assis sur mon canapé à imaginer des projets de conquête. Je n’avais rien d’un Quichotte, mais je ne reconnaissais plus grand-chose autour de moi. Le monde, au plus loin que ma mémoire remontait, m’avait toujours paru un lieu étranger. Certaines personnes me disaient : « Cinq, tu ne vis pas dans le bon siècle. » Est-ce qu’elles voulaient dire que ce siècle était mauvais, ou bien que j’y étais un anachronisme vivant ? Peu importait, puisqu’il me semblait qu’à terre, je ne m’étais encore senti en symbiose avec personne. C’est comme ça qu’ils disaient : « En symbiose. »
Alors j’avais voyagé très jeune, travaillant comme mécanicien à bord de pétroliers jusqu’à la trentaine. Deux ans plus tôt, on m’avait licencié pour cause de naufrage. Je n’y étais pour rien et ils n’avaient pas prétendu le contraire. Mais les effectifs étaient, paraît-il en surnombre.
Mon licenciement ne m’avait pas attristé. Il m’avait surpris. Qu’est-ce que j’allais pouvoir faire à terre, après quatorze ans en mer – bien sûr, il y avait eu les escales, mais elles avaient été trop courtes pour penser à autre chose qu’à prendre du bon temps. Alors j’avais pris une petite chambre, rue Dunois, non loin de la place d’Italie et depuis vingt-quatre mois, je réfléchissais à ce que j’allais bien pouvoir faire des décennies qu’en théorie, il me restait à vivre. Ça ne m’aurait pas trop dérangé de mourir, ça me semblait même cohérent, mais je n’étais pas un suicidaire. J’aimais assez la vie, même si je n’y comprenais plus grand-chose. Tout ce que je savais, c’était que je n’avais plus la force de reprendre la mer, puisqu’elle m’avait rejeté. « Vas dans le monde, m’avait-elle dit, je n’ai plus besoin de toi. » Alors me voilà, monde. Me voilà depuis vingt-quatre mois. Et tu sembles bien t’en foutre.
C’était curieux comme sur terre, on perdait ses repères. Je m’étais cru plutôt déluré comme garçon. Mais j’avais juste été un petit mécano qui allait voir les putes les soirs d’arrimage. Je ne savais pas faire grand chose d’autre, à part réparer des moteurs et dialoguer avec l’eau. La mer, je la connaissais bien, elle me parlait. Mais la terre, elle ne me disait rien. Ou alors je ne savais pas écouter.
10:35 Ecrit par | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




Ecrire un commentaire
NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.