31.03.2005
LE CHAMP DES POSSIBLES
Tout semblait prêt. C’était une manière de parler. Tout devait être prêt. Le chat tournait après sa queue. Un souffle recouvrait la ville, mélange de bruits d’hélicoptère, de métro aérien, de vent dans les arbres, de musique dans les autres appartements. Nous vivions dans des grottes qui faisaient face à d’autres grottes. La plupart d’entre nous étaient sourds et aveugles, c’est-à-dire que nous voyions toujours et entendions les mêmes choses. Pourtant quelque chose se préparait, c’était une certitude qu’à une autre époque, j’aurais pu accueillir avec moins de calme.
Je suivais mon chemin, ferme, sans surprise inutile. Avec le temps, j’étais parvenu à me dépouiller d’une partie du superflu. Je comptais moins, je calculais minimalement. J’étais moins fatigué sans raison. Je ne me sentais plus à la fin d’un cycle mais au seuil d’un parcours vierge où quelque chose, inévitablement, allait arriver. Ce n’était pas simple de faire arriver les choses. Ou plutôt, il était fréquent de les voir arriver, mais moins de les vivre. Plus on ouvrait de grands yeux en les voyant arriver, moins on les vivait ensuite. Ce n’était pas une règle. Plutôt une tendance.
Mon rythme pourtant était devenu plus lent, plus massif. Je ne me mouvais plus comme un chimpanzé, hystérique, mais comme un grand félin, posé, presque nonchalant. Il y avait tellement d’heures inutiles, de phrases. Et à côté, des champs vierges où les possibles n’attendaient qu’à éclore. Je ne croyais plus beaucoup en l’humanité telle qu’en elle-même. Mais elle devait être capable, encore, de faire un pas de côté. Elle n’était pas très loin de la vérité, marchait même à-côté, tout près, consciente mentalement mais pas physiquement. Tant que le corps ne marche pas dans le champ des possibles, l’individu est énervé, un rameau de souffrances et de vaine violence.
Nous autres contemporains ne trouvons plus aucune consolation dans Homère, encore trop humain avec son polythéisme enchanté. Nous sommes d’après les catastrophes et attendons, avec joie, appréhension ou indifférence, le post-humain. Nous sommes d’après les métaphysiques et d’après la philosophie. Nous sommes d’après les contes qui bercent les enfants. Nous ne sommes pas las pourtant, ni nihilistes. Nous sommes d’après le nihilisme et ce qui nous habite, c’est une certitude d’habiter notre corps et le corps de la terre, certains qu’ainsi quelque chose va arriver, croître à partir des possibles et chasser la gangrène des humanoïdes énervés.
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