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26.03.2005

Le mainteneur - épisode 2

La clé restait attachée à mon cou, balançant dans le vide. M’étais-je réellement comporté comme un débauché ? Je n’en avais plus aucun souvenir. De nouveau j’entendis la voix dans le haut-parleur : « Matt, vous avez osé remettre en cause la véracité du Darwinisme. » C’était donc cela. Ils avaient pris au sérieux ma remarque sur le homard bleu, postée une semaine plus tôt sur mon blog.

J’avais emprunté mes sources au "Journal of Physical chemistry" de l’université du Connecticut. Selon le docteur Harry A. Franck, un homard sur un million avait la carapace bleue du fait d’une mutation génétique. Celle-ci s’expliquait par un dérèglement de la molécule d’astaxanthine. Le résultat était un meilleur camouflage avec la mer et un aspect moins comestible.

D’où ma question : si la mutation bleue des homards permet de mieux se fondre avec l’Océan, si elle octroie un avantage compétitif pour la survie de l’espèce, comment expliquer qu’avec le temps, et si l’on suivait toujours la théorie de Darwin, tous les homards ne fussent pas devenus bleus ? À moins que la Nature fût moins darwinienne qu’on le clamait ?

C’était une question de néophyte. Ils étaient tombés dessus et avaient décidé de me punir, probablement pour l’exemple.

20:50 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

Le mainteneur - épisode 1

Je sus que je venais de me réveiller en tâtant de la main droite le mitigeur thermostatique qu’ils avaient fixé sur mon crâne. Ils avaient mis leur menace à exécution, avaient appliqué à la lettre leurs métaphores malades. Pour l’instant, je ne parvenais plus à penser, ne savais même plus ce que penser voulait dire. Mon corps était endolori. Je n’étais pas moelleusement étendu. J’étais une épave au fond d’un lit.

Nu. Seule une clé pendait à mon cou par un fil de laine vert. C’était une clé minuscule, de celles qui ouvrent les mallettes. Alors un haut-parleur cracha une voix monocorde et synthétique : « Bonjour. Nous allons amorcer le processus de descente. »

La chambre où je me trouvais avait une apparence grand-guignolesque. Quelqu’un avait collé au mur des flocons de coton, de façon à dessiner un mandala. Au plafond, on avait fait peindre un perroquet doté d’un immense jabot. Il faisait chaud comme dans un fourneau.

Pourtant je ne cherchai pas à m’échapper. L’envie me faisait défaut. Je m’étais comporté comme un débauché et il était naturel qu’ils me reconditionnent. Lorsque, dix secondes plus tard, les infirmiers firent leur apparition pour m’attacher les chevilles, je me laissai faire en détournant la tête. Peu après, le sol s’affaissa et je me retrouvai suspendu par les jambes. Il ne restait plus qu’à ouvrir le mitigeur et les représentations s’écouleraient, les jugements froids mêlés à la ménagerie des phénomènes mentaux asociaux.

La clé restait attachée à mon cou , balançant dans le vide...

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20.03.2005

Le plus court chemin

Avant d’arriver en terre des Métamorphoses, Arsenal avait voyagé trois semaines à dos d’âne, sous le soleil, revenant du monastère de la Montagne Creuse. Là, il avait effectué une retraite d’un an, parmi des moines qui cherchaient l’immortalité dans le repos des affects. Arsenal du Midi ne croyait pas en Dieu, mais il avait apprécié l’autodiscipline avec laquelle ce séjour lui avait permis de renouer. En arrivant près du bosquet, une odeur d’eucalyptus lui rappela les alentours du monastère où il bêchait la terre, à l’aube.

À ce moment, un mouton tomba du Ciel et vint s’écraser aux pieds d’Arsenal dans une mare de sang. Ce dernier soupira. Il savait que le principe qui gouvernait le Royaume se moquait de lui, cherchait à détourner son attention de la raison, l’unique raison, pour laquelle il était là ; il ne devait jamais perdre de vue que c’était le centre du Royaume qu’il cherchait, et que ce centre était probablement d’une nature tout autre que le reste du territoire – il devait obéir à d’autres lois. Ce mouton était-il une diversion ou un indice ? Arsenal l’ignorait. L’animal agonisait, éventré, les os brisés. Il ne semblait pas avoir été tondu depuis plusieurs mois.

Arsenal leva la tête. Il avait remarqué plus tôt que le ciel changeait régulièrement de couleur, passant par toutes les teintes de manière irrégulière, mais à des intervalles qui excédaient la minute. Il avait noté que les oiseaux y surgissaient comme régurgités du vide ou d’une doublure cachée de l’éther. Mais l’heure n’était pas à l’analyse ; les éléments manquaient. Le peu de livres de la bibliothèque du monastère de la Montagne Creuse qui faisaient allusion au Royaume des Métamorphoses insistaient sur la nécessité de ne pas y dresser de conclusions hâtives. Les signes n’étaient peut-être pas là où on les attendait, à supposer que le système logique des signes fonctionnât à l’intérieur du Royaume.

À la place du mouton, il y avait maintenant une mare de lait, d’où poussa en quelques secondes un tournesol de près d’un mètre de hauteur. Quelques taches rouges sur les immenses pétales laissaient entendre que la fleur s’était peut-être nourrie du sang de l’ovin. Arsenal ne bougea pas, se contentant d’observer, sans s’irriter, sans arrière-pensée. Il se souvint de ses méditations quotidiennes au monastère, combien il lui avait été difficile d’apprendre à libérer son esprit, à fixer un objet ou un être en mouvement sans aucune intention ni réflexion parasite. Au bout de quelques mois, il savait se libérer du Monologue Intérieur. C’était probablement une pratique à renouveler là où il était à présent, s’il ne voulait pas finir comme les trois orfèvres. Eux aussi, bien qu’ils ne l’eussent pas avoué, étaient probablement arrivés ici, un jour, en quête du Centre. Mais les Métamorphoses avaient eu raison d’eux, et depuis ils fouillaient la boue en croyant y voir des pierres précieuses.

Il fallait rester vigilant. C’est pourquoi Arsenal ne s’inquiéta pas de la disparition du bosquet. Il soupçonnait en outre que la direction de sa marche importait peu. Suivre une règle, par exemple avancer tout droit, quoi qu’il arrivât, ne lui paraissait pas approprié – la géométrie euclidienne ne gouvernant pas le Royaume. Une droite n’y était pas le plus court chemin entre deux points.

 

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08.03.2005

Le royaume des métamorphoses

La chute dura à peine quelques secondes, pendant lesquelles Arsenal se sentit voler. En réalité, il n’avait pas changé de place. Un aigle avait agrippé le col de son long manteau noir au moment du saut, semblant annoncer un voyage dans les airs. Mais l’oiseau s’avéra n’être qu’une branche d’arbre, et le précipice un bassin de piscine désaffectée. Arsenal respira l’odeur de chlore qui suintait des azulejos tapissant le sol. Il n’oubliait pas sa mission : trouver le centre du Royaume des Métamorphoses, où disait-on se concentraient les essences des êtres.

Le ciel était bas. Y planaient quelques corbeaux qui faisaient entendre des sifflements plaintifs. Arsenal, une fois de plus, crut être seul. Mais une voix derrière son épaule l’invita à s’approcher ; trois artisans étaient assis à leur table de travail, au pied de la piscine. Arsenal quitta le bassin par une échelle rouillée.

Le plus jeune des trois hommes, exhibant un visage rond sous un crâne chauve, se présenta :
– Jean Quarteau, tailleur de diamants.
Sa main, dont Arsenal remarqua la finesse, désigna l’homme au visage émacié et à la barbe blanche situé à son côté :
– Et voilà notre maître, Zarastro. Il ne peut pas vous entendre. Ou peut-être faudrait-il dire qu’il ne le veut pas.
Le vieil homme, appliqué à observer à la loupe un tas de terre, ne leva pas la tête. Arsenal eut l’impression qu’il venait de se recroqueviller sur son tabouret.
– Vous souhaitez acheter une pierre précieuse ?, demanda Jean Quarteau. Dans ce cas, auriez-vous l’obligeance de repasser demain.
– Je cherche autre chose que des diamants ou de l’or, répondit Arsenal sans hostilité.
– Bien entendu, bien entendu, fit l’homme. À votre allure, vous devez être de ceux qui cherchent le centre du Royaume.

Le vieil homme à la barbe blanche émit ce qui ressemblait à un gloussement. Le troisième homme, qui jusqu’ici s’était contenté d’observer distraitement Arsenal tout en lissant de la main son épaisse chevelure rousse, bailla.
– Ce n’est pas très sain de chercher le centre, ajouta Quarteau, vous devez le savoir.
À ces mots, Arsenal éclata de rire. Il s’apprêtait à passer son chemin lorsque l’homme roux désigna l’horizon, en direction d’un bosquet d’arbres nains. Il parla d’une voix nasillarde et fatiguée :
– Vous n’avez qu’à aller dans cette direction. De toute façon, ça n’a aucune importance. Il n’y a pas de pôle Nord au Royaume des Métamorphoses. C’est pour ça, ajouta-t-il en maugréant, que les diamants se changent rapidement en terre.

Le vieil homme posa sa loupe et regarda son collègue roux avec une expression qu’Arsenal prit pour de la pitié. Dans le ciel, les corbeaux avaient formé un arc de cercle au-dessus des trois orfèvres. Arsenal les remercia et commença à marcher en direction du bosquet. Il se retourna quelques mètres plus loin et fut surpris de constater que les artisans étaient toujours là, à présent accroupis sous leurs tables, occupés à fouiller la boue.

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04.03.2005

La tombe du ministre

Cela commença par un insecte. L'araignée percuta en glissant l'embout de l'aspirateur. Elle s'engouffra dans le conduit. Le sol était incliné et les meubles de la chambre dérivaient lentement vers le vide. L'immeuble s'effondrait. Voitures, passants, feux de signalisation, pavés, blocs de béton, panneaux publicitaires, vitres, chaises, tout fut lentement aspiré vers un même point, comme si le monde procédait à sa propre succion. J'étais moi-même en voie d'absorption, mais cela avait peu d'importance face à l'ampleur du phénomène.

Je disparus, pour me retrouver de nouveau dans ma chambre, observant l'araignée. La bête avançait en ligne droite en direction du poste de télévision, où défilaient les images ternes de l'enterrement officiel d'un ministre. J'avais encore le souvenir précis d'avoir été aspiré, et le monde avec. Ce n'était pas un rêve. Mais pourquoi, une fois absorbé, m'étais-je retrouvé dans le même état qu'auparavant. Tout était revenu dans l'ordre, en apparence. Pourtant, mon instinct me disait que quelque chose faisait défaut.

Je regardais autour de moi. Les mêmes meubles datant de mon enfance. Le canapé-lit où je dormais. Et le chat abyssin dormant sur le radiateur. Dehors, la pluie continuait de tomber sur les pavés des rues familières et assoupies. Toutes les choses semblaient rentrées dans leur ordre premier.

Soudain, tournant la tête en direction de la télévision, je perçus une première anomalie. L'araignée était passée de l'autre côté de l'écran, où sa taille avait triplé. Elle marchait sur la tombe du ministre. Regard horrifié des témoins. M'approchant de l'écran, je vis ma main passer à travers et s'agiter, tentaculaire, sous le nez des personnalités officielles. Certains commençaient à s'écarter, d'autres, affolés, couraient en direction de leur véhicule aux vitres teintées.

Je ne rêvais toujours pas. À la suite de l'araignée, mon corps venait de passer tout entier du côté de l'enterrement du ministre. Je me retrouvais seul devant la tombe abandonnée. Quelques personnes, vêtues d'élégants habits noirs, me regardaient de loin. Je m'entendis leur dire :

"N'ayez pas peur. Un ministre qui meurt, ce n'est pas encore un État qui s'effondre."

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02.03.2005

Avant de partir

Tu t’apprêtes à entreprendre un voyage comme tu n’en as jamais entrepris. Un voyage dans l’espace. Un voyage où seuls quelques éléments terrestres subsisteront : la flamme des bougies, une voix de femme chantant, un rythme.

C’est ici que tu quittes les choses connues. Les asservissements. Les mimétismes. C’est ici que tu quittes les mots. Du moins tenteras-tu de le faire. Il n’est pas dit que le monde ne parvienne pas à te retenir. Avec ses incitations à la compétition, à la survie, au combat, à l'effort.

Tu quittes tout. C’est du moins le voyage que tu tentes. Devenir l’univers. Dire adieu au particulier. Le temps ne compte plus, et encore moins les routines humaines, les évidences constatées par tous. Rien n’est évident. Il n’est pas dit que tu doives encore dormir plus d’une poignée d’heures par nuit. Il n’est pas dit que tu doives encore te faire comprendre.

Ton voyage ne fait que commencer. Tes mots sont encore simples, naïfs puisque tu as quitté le monde de la distinction et du goût pour un monde que tu ne connais pas encore.

Tu es en chemin. Et déjà, je le vois à ton sourire, il est trop tard pour revenir en arrière.

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01.03.2005

Sermon de Midi

Aujourd'hui, dit Arsenal du Midi à quelques touristes échoués par hasard devant sa grotte, dont j'étais, nous allons faire un petit stage post-humain. L'enjeu est de vous désencrasser, et Dieu sait que vous en avez besoin (pardon ? Oui, bien entendu, Dieu est mort, c'était une figure de style vaguement ironique, mais je vous félicite d'être attentifs).

Bien. Il y a du pain sur la planche, ajouta Arsenal en regardant le groupe inquiet amassé à ses pieds, et en s'arrêtant un instant sur ma pauvre personne. Par exemple, vous êtes venus avec votre corps éponge, vos sentiments circulaires, votre méchanceté frustrée et envieuse. Laissez tout cela au vestiaire, voulez-vous ? Le vestiaire coûte 2 euros : c'est à peu près ce que valent ces sentiments.

Vous êtes venus avec votre admirable don d'imitation. C'est fou ce que vous imitez bien, dit Arsenal. Mais vous ne savez pas tout imiter. Il semblerait que les mimiques grasses vous soient plus aisées que les esquisses aériennes (oui, vous pouvez poser vos gigantesques sacs à dos). Les expressions idiotes, vous en raffolez. Quoique le terme de "raffoler" ne soit pas adéquat, car de la folie vous êtes aussi éloignés que l'éléphant du papillon (parlons-en de votre mémoire hypertrophiée et craintive).

Vous êtes aussi gracieux que des blocs de granit. Vous êtes aussi généreux et créatifs (et oui, c'est presque la même chose, tandis que vous persistez à croire que le créateur est égoïste) que des parois en béton. La preuve, c'est que dans votre groupe de vingt vous n'êtes à présent plus que trois à m'écouter.

Attention, précisa Arsenal en me regardant, je ne vous insulte pas. Je suis très gentil, au contraire. Seulement, vous avez perdu la grandeur d'encaisser avec joie la saine dureté, la grâce virile de chorégraphier la lutte joueuse vers un ailleurs plus grand, plus sec et frais, où l'on respire plus profondément. Ne grognez pas : vous n'aviez qu'à rester dans le circuit réglementaire, plutôt que de faire un détour par ma grotte.

Décidément, cet Arsenal qui se prenait pour Zarathoustra m'importunait...

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