31.03.2005

LE CHAMP DES POSSIBLES

Tout semblait prêt. C’était une manière de parler. Tout devait être prêt. Le chat tournait après sa queue. Un souffle recouvrait la ville, mélange de bruits d’hélicoptère, de métro aérien, de vent dans les arbres, de musique dans les autres appartements. Nous vivions dans des grottes qui faisaient face à d’autres grottes. La plupart d’entre nous étaient sourds et aveugles, c’est-à-dire que nous voyions toujours et entendions les mêmes choses. Pourtant quelque chose se préparait, c’était une certitude qu’à une autre époque, j’aurais pu accueillir avec moins de calme.

Je suivais mon chemin, ferme, sans surprise inutile. Avec le temps, j’étais parvenu à me dépouiller d’une partie du superflu. Je comptais moins, je calculais minimalement. J’étais moins fatigué sans raison. Je ne me sentais plus à la fin d’un cycle mais au seuil d’un parcours vierge où quelque chose, inévitablement, allait arriver. Ce n’était pas simple de faire arriver les choses. Ou plutôt, il était fréquent de les voir arriver, mais moins de les vivre. Plus on ouvrait de grands yeux en les voyant arriver, moins on les vivait ensuite. Ce n’était pas une règle. Plutôt une tendance.

Mon rythme pourtant était devenu plus lent, plus massif. Je ne me mouvais plus comme un chimpanzé, hystérique, mais comme un grand félin, posé, presque nonchalant. Il y avait tellement d’heures inutiles, de phrases. Et à côté, des champs vierges où les possibles n’attendaient qu’à éclore. Je ne croyais plus beaucoup en l’humanité telle qu’en elle-même. Mais elle devait être capable, encore, de faire un pas de côté. Elle n’était pas très loin de la vérité, marchait même à-côté, tout près, consciente mentalement mais pas physiquement. Tant que le corps ne marche pas dans le champ des possibles, l’individu est énervé, un rameau de souffrances et de vaine violence.

Nous autres contemporains ne trouvons plus aucune consolation dans Homère, encore trop humain avec son polythéisme enchanté. Nous sommes d’après les catastrophes et attendons, avec joie, appréhension ou indifférence, le post-humain. Nous sommes d’après les métaphysiques et d’après la philosophie. Nous sommes d’après les contes qui bercent les enfants. Nous ne sommes pas las pourtant, ni nihilistes. Nous sommes d’après le nihilisme et ce qui nous habite, c’est une certitude d’habiter notre corps et le corps de la terre, certains qu’ainsi quelque chose va arriver, croître à partir des possibles et chasser la gangrène des humanoïdes énervés.

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30.03.2005

LES NŒUDS

Le temps est proche où Arsenal prendra conscience de sa propre structure. Les éléments du passé comme du présent les plus disparates, les plus anodins en apparence, commencent déjà à émerger, se bousculer, bouillir dans son cerveau, n’attendant que le jaillissement de leur sens. Le multiple est sur le point de montrer son visage.

L’Un qui précède le multiple est une fiction religieuse pour timorés.

Le multiple pur sans Un est la solution des jouisseurs minuscules.

Mais les quelques Uns qui naissent du multiple, c’est l’éclosion des Élus par eux-mêmes, le festin de ceux qui se sont unifiés en luttant contre leurs douces faiblesses, devenus des voyants, ou comme l’écrivait notre Ami, des philosophes-artistes, suffisamment généreux encore pour tolérer la présence glorieuse d’autres unifiés et en rire, ajouta Arsenal en souriant. Savoureux polythéisme...

Maintenant que toutes les choses petites ont cessé de piailler dans le poulailler des phénomènes, nous entrevoyons se rejoindre en une forme sublime les lucioles des petites choses, dessiner une constellation qui ne sera pas qu’un visage, mais une pensée aussi, un monde. Les impressions du passé sont la cartographie de notre transmutation, dit Arsenal. Pas les souvenirs que l’on cherche, supposés importants, mais ceux qui remontent à la surface sans effort, sans intérêt apparent, sans enjeu visible, encore encombrés de leurs artifices d’époque.

Nous approchons du détroit. Il ne nous reste plus qu’à tirer le fil des souvenirs anodins. Car ils sont les nœuds qui matérialisent la corde qui nous relie à notre véritable visage-monde.

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27.03.2005

LE MAINTENEUR 3

C’était une question de néophyte. Ils étaient tombés dessus et avaient décidé de me punir, probablement pour l’exemple. Ils m’avaient donc suspendu, et je ne pouvais m’accrocher qu’à ma détestation de toute forme d’emprisonnement. J’affirmais depuis l’âge de vingt ans vouloir être un homme libre. Je ne voulais aucune clé autour de mon cou – je resterai indéfiniment l’étudiant de ma propre liberté, afin de la cerner sous chacun de ses angles : c’est en criant de telles phrases, absurdes, que je continuais suspendu au-dessus du vide. « Pourquoi écrivez-vous, pour atteindre à cette liberté ? », demanda la voix du haut-parleur. Non, par démence, probablement. Ou, si vous voulez, pour atteindre au style suprême, qui est cessation de toute graphomanie, de toute forme d’écriture. La littérature, hurlais-je à présent dans le noir, la tête rouge de sang, n’est qu’une fuite en avant en direction du style. Ne l’atteint que celui qui se tait. « Alors taisez-vous », cria la voix dans le haut-parleur, et aussitôt je sentis que des bras me hissaient.

Je retrouvai ma literie d’hôpital. Les draps étaient propres.

Je ne me sentais pas si mal. Il y avait bien cette clé autour de mon cou, mais au moins je ne me sentais plus sain. L’atmosphère clinique qui m’environnait me sortait de cette léthargie molle qui ronge les êtres trop sains. La santé est ce mélange de la plus dure folie avec la plus bestiale des endurances. Le psychotique, lui, est plus lucide, mais aussi plus fragile. Le sommeil lui manque.

Au moment où j’avais formulé ces phrases par la pensée, je n’y croyais plus. Je regardai mes mains. Caressai du bout des doigts de la main droite la paume de la main gauche. Il fallait que j’accepte de perdre bien des choses, pourvu que je sauve ma peau.

22:50 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

CONTRACTION

Ils m’avaient annoncé ton départ. Ils m’avaient dit elle part, inutile d’attendre qu’elle revienne. J’avais dit OK. Je ne voulais rien imaginer de l’avenir. Je ne voulais rien répondre, il me suffisait de savoir que tu n’étais pas morte. Mais je ne savais pas si j’aurais la force de te délivrer. J’avais tellement à faire avec mon environnement. Il faut que tu comprennes que tout se contractait. J’avais quitté le monde, mais il me rappelait pour sauver une vie. Ce n’était pas cohérent. Quelque chose clochait. Tu me mentais, ils me mentaient.

D’ailleurs, tu n’es pas morte. Six mois plus tard, tu resurgis, simplement plus dépressive. Je m’ennuie de moi-même, dis-tu. Je réponds que ça, c’est quand les possibles sont trop ouverts. Regarde, mon environnement se contracte, je ne m’ennuie plus. Le café du matin prend des proportions infinitésimales. Les autres n’existent plus que comme une dilatation dans mon espace temporel. Des ombres parfois souriantes. Ils ne me dérangent pas. Tout ce qu’ils peuvent dire sur nous ne me dérange plus. Je t’ai offert des billes, pourquoi ne joues tu pas, ne serait-ce que par nostalgie ? Je sais, je suis con. Je ferme les yeux. Mais il m’est arrivé de les ouvrir, et je ne récoltais que la distance et la mort.

Marchons un peu. Laissons passer le vent qui voudrait nous faire taire. Donne-moi ta main. Nous ne pouvons pas vivre ensemble. Nous serions courbés. Contentons-nous de marcher, sans prévoir. Rien que cette marche. Je suis fatigué, comme toi, des gens qui ne disent pas ce qu’ils ressentent, ce qu’ils pensent au moment où ils le ressentent. Je suis fatigué de toute cette hypocrisie, comme toi. Ils se saluent, tu as raison, comme des asperges souriantes. Tu ne voudrais pas qu’on fasse comme eux ? Je me fous de l’endroit où nous allons. Dis-moi si tu veux être avec moi ou pas. J’en ai marre des conversations autour du feu, je deviens le feu, plutôt l’atome de feu, et tout en moi se contracte en brûlant, et je préfère encore brûler que me crisper dans un rictus de proximité. Tu as choisi ton camp ? Tu aimerais les faire rire ? Pourquoi pas. Je ne te demande rien. La vérité, c’est que je préfère vivre sans toi. Celle que j’aime en toi s’évanouit, c’était un mirage. S’il faut que nous soyons jugés, ton tribunal n’est pas mon tribunal, nous n’avons pas commis les mêmes délits.

Marche avec moi. Tu ne peux plus oublier, c’est ça ? Il y a tant de choses que tu veux oublier et tant d’autres dont tu voudrais te souvenir. Comment sortir du monde, te demandes-tu ? C’est absurde. On ne sort pas du monde. Même le suicide ne nous sort pas du monde.

Tout se répète. Tout tourne en rond, dis-tu. Tu n’as pas tort, sauf que parfois les choses se contractent, et alors il n’y a plus d’horizon. Ce n’est pas une mauvaise chose. Il faudrait que les choses se contractent encore, que les possibles s’effilochent jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus qu’un. Je veux me contracter dans la nécessité. Alors nous parlerons de destin.

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26.03.2005

LE MAINTENEUR 2

La clé restait attachée à mon cou , balançant dans le vide. M’étais-je réellement comporté comme un débauché ? Je n’en avais plus aucun souvenir. De nouveau j’entendis la voix dans le haut-parleur : « Matt, vous avez osé remettre en cause la véracité du Darwinisme. » C’était donc cela. Ils avaient pris au sérieux ma remarque sur le homard bleu, postée une semaine plus tôt sur mon blog. J’avais emprunté mes sources au "Journal of Physical chemistry" de l’université du Connecticut. Selon le docteur Harry A. Franck, un homard sur un million avait la carapace bleue du fait d’une mutation génétique. Celle-ci s’expliquait par un dérèglement de la molécule d’astaxanthine. Le résultat était un meilleur camouflage avec la mer et un aspect moins comestible. D’où ma question : si la mutation bleue des homards permet de mieux se fondre avec l’Océan, si elle octroie un avantage compétitif pour la survie de l’espèce, comment expliquer qu’avec le temps, et si l’on suivait toujours la théorie de Darwin, tous les homards ne fussent pas devenus bleus ? À moins que la Nature fût moins darwinienne qu’on le clamait ?

C’était une question de néophyte. Ils étaient tombés dessus et avaient décidé de me punir, probablement pour l’exemple.

20:50 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

LE MAINTENEUR 1

Je sus que je venais de me réveiller en tâtant de la main droite le mitigeur thermostatique qu’ils avaient fixé sur mon crâne. Ils avaient mis leur menace à exécution, avaient appliqué à la lettre leurs métaphores malades. Pour l’instant, je ne parvenais plus à penser, ne savais même plus ce que penser voulait dire. Mon corps était endolori. Je n’étais pas moelleusement étendu. J’étais une épave au fond d’un lit.

Nu. Seule une clé pendait à mon cou par un fil de laine vert. C’était une clé minuscule, de celles qui ouvrent les mallettes. Alors un haut-parleur cracha une voix monocorde et synthétique : « Bonjour. Nous allons amorcer le processus de descente. »

La chambre où je me trouvais avait une apparence grand-guignolesque. Quelqu’un avait collé au mur des flocons de coton, de façon à dessiner un mandala. Au plafond, on avait fait peindre un perroquet doté d’un immense jabot. Il faisait chaud comme dans un fourneau.

Pourtant je ne cherchai pas à m’échapper. L’envie me faisait défaut. Je m’étais comporté comme un débauché et il était naturel qu’ils me reconditionnent. Lorsque, dix secondes plus tard, les infirmiers firent leur apparition pour m’attacher les chevilles, je me laissai faire en détournant la tête. Peu après, le sol s’affaissa et je me retrouvai suspendu par les jambes. Il ne restait plus qu’à ouvrir le mitigeur et les représentations s’écouleraient, les jugements froids mêlés à la ménagerie des phénomènes mentaux asociaux.

La clé restait attachée à mon cou , balançant dans le vide...

09:55 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

24.03.2005

DE CORPS ET D'ESPRIT

Il était probable que nous désirions être en bonne santé. Les journaux l’affirmaient. Les philosophes l’avaient écrit. Techniquement, c’était possible, mais moralement, ou mentalement, plus problématique. C’était comme une équation à résoudre, où les inconnues ne manquaient pas, où les inconnues surgissaient même à chaque seconde du chaos originel, l’une chassant l’autre, comme par génération spontanée. Glinglin était comme les autres : il souhaitait devenir un esprit sain dans un corps sain. Il ne voulait pas autre chose : être sain de corps comme d’esprit. Il n’y était pas arrivé, malgré plusieurs années de tentatives confuses, mais il gardait bon espoir. La santé. L’énergie. L’harmonie. Plus rien de cancérigène en soi. La vie seule et pleine. Gorgé de vie, se répétait Glinglin. Sain. Sain comme une lumière rouge au-dessus d’une porte de clinique sur laquelle serait inscrit le mot Exit, sain comme une piscine de riche, sain comme un chat abyssin. Il fallait se mettre au travail.

C’était une question d’autodiscipline. Glinglin devait bien manger. Glinglin devait faire du sport. Devait cesser de fumer, même à doses infimes. Avoir une sexualité épanouie, sans pratiques masturbatoires. Il fallait avoir des amis, un métier enrichissant, et posséder un sens de l’humour consensuel. Il estimait que toutes ces pratiques lui faisaient défaut, mais ce n’était pas une raison pour se décourager. Les hommes avaient été capables de conquêtes plus hautes. Magellan avait eu son détroit. Glinglin aurait la santé. De corps comme d’esprit.

Il devrait apprendre à mieux respirer, ainsi qu’à écouter le destin, l’accompagner ou le forcer (il l’ignorait, puisqu’il n’était pas encore sain). Avoir de l’ascendant sur ses pulsions autodestructrices. C’était tout de même étonnant, se dit Glinglin, que les hommes soient si autodestructeurs. C’était fascinant, ce besoin de se mettre dans la poisse sans l’aide de personne. Comme si la santé faisait peur.

Ce qu’il lui fallait, c’étaient des modèles. Un maître, du moins. Quel humain autour de moi était sain de corps et d’esprit, se demanda-t-il ? Difficile à dire. Surtout qu’au moment où Glinglin se posait la question, il souffrait d’un désagréable mal de tête pour avoir trop bu de vodka la veille. La piscine municipale ouvrait dans vingt minutes – et s’il commençait par aller nager ? « No pain, no gain », disaient les anglo-saxons. Pour être sain de corps comme d’esprit, il fallait souffrir. Il fallait se priver, faire un effort. Pour être sain et fier de l’être. Plus sain qu’un dauphin ou qu’une belle femme rieuse. Glinglin aimait bien les dauphins. Mais les belles femmes rieuses l’énervaient un peu. Ce qui, il le sentait confusément, n’était pas très sain.

20:50 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

LE MAL DE TERRE

Les histoires ne débutent jamais au moment où on le croit. C’est que nous sommes un peu aveugles, très borgnes et que le plus souvent nous ne parlons de rien. Ce qui est normal, puisque nous ne sommes pas grand-chose. Moi, j’étais le plus souvent muet devant la bêtise humaine, faute de me sentir au-dessus. Je me taisais. Je prenais des mines fatiguées et finissais vraiment par l’être. Parfois, j’allumais une cigarette et je m’endormais pendant les repas. Ma vie n’était pas grand-chose et mes repas en société, de toute façon, peu nombreux, vu que j’étais au chômage depuis deux ans.

Lorsque Paloma, ma voisine, m’invitait à dîner, elle me disait : « Cinq, ton problème c’est que tu manques d'imagination. » Elle n’avait pas tort. Je n’avais pas reçu ce don en héritage de ma mère, qui elle devait bien en avoir un peu, d’imagination, puisqu’elle m’avait appelé Cinq. C’est qu’elle avait rêvé, jeune, d’avoir cinq enfants. Des complications à l’accouchement l’empêchèrent d’aller au-delà du fils unique ; elle m’avait appelé Cinq.

Paloma, elle, ne me semblait pourtant pas très imaginative, à part sa manie des bougies, qui occupaient les trois-quarts de son appartement. « Va me chercher une bougie, mon Cinq, et tu pourras garder la monnaie. » Alors j’y allais, mais je ne gardais jamais la monnaie. J’avais ma fierté et mes allocations. Je croyais du moins être un homme assez fier, mais de quoi ? La fierté ne s’expliquait pas, elle se chevauchait comme un cheval sauvage. Depuis quelque temps, j’avais l’impression d’avoir laissé mon cheval partir sans moi.

De temps en temps, Paloma me consolait, mais elle n’était pas mon genre. La plupart du temps, je restais seul assis sur mon canapé à imaginer des projets de conquête. Je n’avais rien d’un Quichotte, mais je ne reconnaissais plus grand-chose autour de moi. Le monde, au plus loin que ma mémoire remontait, m’avait toujours paru un lieu étranger. Certaines personnes me disaient : « Cinq, tu ne vis pas dans le bon siècle. » Est-ce qu’elles voulaient dire que ce siècle était mauvais, ou bien que j’y étais un anachronisme vivant ? Peu importait, puisqu’il me semblait qu’à terre, je ne m’étais encore senti en symbiose avec personne. C’est comme ça qu’ils disaient : « En symbiose. »

Alors j’avais voyagé très jeune, travaillant comme mécanicien à bord de pétroliers jusqu’à la trentaine. Deux ans plus tôt, on m’avait licencié pour cause de naufrage. Je n’y étais pour rien et ils n’avaient pas prétendu le contraire. Mais les effectifs étaient, paraît-il en surnombre.

Mon licenciement ne m’avait pas attristé. Il m’avait surpris. Qu’est-ce que j’allais pouvoir faire à terre, après quatorze ans en mer – bien sûr, il y avait eu les escales, mais elles avaient été trop courtes pour penser à autre chose qu’à prendre du bon temps. Alors j’avais pris une petite chambre, rue Dunois, non loin de la place d’Italie et depuis vingt-quatre mois, je réfléchissais à ce que j’allais bien pouvoir faire des décennies qu’en théorie, il me restait à vivre. Ça ne m’aurait pas trop dérangé de mourir, ça me semblait même cohérent, mais je n’étais pas un suicidaire. J’aimais assez la vie, même si je n’y comprenais plus grand-chose. Tout ce que je savais, c’était que je n’avais plus la force de reprendre la mer, puisqu’elle m’avait rejeté. « Vas dans le monde, m’avait-elle dit, je n’ai plus besoin de toi. » Alors me voilà, monde. Me voilà depuis vingt-quatre mois. Et tu sembles bien t’en foutre.

C’était curieux comme sur terre, on perdait ses repères. Je m’étais cru plutôt déluré comme garçon. Mais j’avais juste été un petit mécano qui allait voir les putes les soirs d’arrimage. Je ne savais pas faire grand chose d’autre, à part réparer des moteurs et dialoguer avec l’eau. La mer, je la connaissais bien, elle me parlait. Mais la terre, elle ne me disait rien. Ou alors je ne savais pas écouter.

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23.03.2005

HOMME

Arsenal du Midi évoqua la silhouette ironique de Diogène, circulant de plein jour au milieu de l'agora athénienne, bousculant d'un air concentré les clients des étals, une lanterne à la main : "Je cherche un homme."

Il faut invoquer ce fantôme, le respecter, commenta Arsenal. Sa quête reste pertinente. Diogène a eu le mérite de l'appliquer à soi-même. Se dépouillant peu à peu, avec le feu de la passion, le souffle qu'inspire la foi en la puissante vérité de la vie, se débarrassant des breloques du quotidien, il ne faisait pas que rêver d'un monde allant à l'essentiel : il l'incarnait.

Voyant un matin un enfant boire dans le creux de sa main, Diogène brise son écuelle : "Cet enfant m'apprend que je conserve encore du superflu." Et nous ? Nous sommes comme des chats ayant passés trop de journées à somnoler prêt du radiateur : mous, infantiles, indolents, fragiles, perturbés, inquiets, mesquins, trop tendres et trop ivres de malins plaisirs.

Cherchons notre homme, et d'abord en nous-mêmes. Nous avons assez tendu la joue droite, espérant recevoir une caresse. Nous avons assez supporté les humiliations par amour d'une vérité que nous croyions devoir recevoir par surabondance de passivité, alors que nous ne sommes pas faits pour une contemplation émasculée. Nous sommes devenus réactifs par amour : parce que le groupe nous exortait à être "gentil, tolérant, cool, proche, convivial, chaleureux..." Mais cet amour était haine de soi, car rien n'est plus froid que le monstre froid du groupe.

Aujourd'hui, clama Arsenal, le temps est venu de redresser la tête, d'aller au-devant de nous-mêmes, de réinventer l'action. Soyons des bâtisseurs plutôt que des reproducteurs. Imaginons en acte. Aimons avec la virulence du principe mâle. Protégeons les faibles en les remettant sur pied plutôt que de les laisser s'embourber dans le cloaque du divertissement plaintif.

Il ne sert à rien non plus de se lamenter, en miaulant férocement, sur la décadence actuelle. Ce n'était pas d'ailleurs la démarche de Diogène. Qui critique espére encore, alors qu'il faut se rendre à l'évidence : depuis le 20e siècle au moins, l'Occident traverse un nouvel âge obscur. Les Lumières furent le dernier cri d'une digne élite au pouvoir avant que la masse sans colonne vertébrale ne vienne imposer sa jouissance de basse-cour.

Mais n'accablons pas le peuple, ajouta Arsenal. Il rêve aussi d'idéal. Sa bassesse est la seule façon qu'il connaisse de se plaindre de l'absence d'une aristocratie de coeur. Alors nous, les rares hommes qui n'ont pas, assaillis par la férocité utérine de notre temps qui tout avale et idiotise, perdu leur vertu glorieuse, aimons bien et châtions de même.

Mes frères, conclut Arsenal avant de se retirer pour dormir — car quelques heures plus tôt il avait senti le baiser de la mort et savait que si son heure n'était pas venue, sa mission n'étant pas accomplie, il devait se reposer —, mes frères, allez à l'essentiel : devenez des hommes, car les faibles, sans guides, deviennent plus vils que des cloportes.

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22.03.2005

ÊTRE

Nous sommes le 2 janvier 2005. Le ciel au-dessus de Paris est d’un bleu estival, à peine traversé par quelques cirrus. Le soleil baigne la partie supérieure de l’immeuble qui fait face à celui où Arsenal du Midi vit depuis quelques mois.

En voulant réhabiliter une suprématie, ou du moins une maîtrise du Moi sur le chaos physico-psychique, Freud et ses fidèles n’ont atteint – mais c’est déjà une belle victoire – qu’à cette vérité : un individu désire être cohérent, dans la mesure où la société où il doit vivre a par essence en horreur l’incohérence, le désordre. Or la plupart des individus n’atteignent un semblant de cohérence qu’à l’âge dit de la retraite, en développant une relation nostalgique avec les lieux et la mémoire de leur enfance. Il ne s’agit pas d’une unification de l’âme mais plutôt, face à l’angoisse que peut ou pourrait susciter la mort, en tant qu’idée de la fin du Moi, d’une projection de l’affect dans une région spatio-temporelle où le Moi se croyait éternel.

À l’âge de trente-trois ans, Arsenal reste surpris de la capacité de la plupart des humains à souffrir à partir de considérations purement représentatives. Il soupçonne que l’angoisse et la souffrance qui dérivent de ces représentations n’est pas due à leur signifié (par exemple : « Je ne trouve pas l’amour », ou bien : « Je ne m’accomplis pas dans mon travail »), mais au mimétisme dont ces représentations tirent leur origine. C’est ce qui distingue les êtres dits en bonne santé mentale des fous. Les fous, ceux qu’on appelle tels, ont au moins l’originalité de faire reposer leur angoisse sur des représentations moins convenues (par exemple : « J’ai peur que ma bouche mange ma main droite »). Bien entendu, la psychiatrie s’emploie à intégrer ces représentations marginales dans le système mimétique commun (par exemple en expliquant la phobie précédente comme une peur de la castration paternelle). Son mérite est de démontrer au fou qu’une originalité subie est une réponse erronée au dressage social.

Arsenal se dit que l’espèce humaine sait qu’elle va mourir depuis longtemps, mais que la conscience de la mort n’est pas un invariant. Il lui semble qu’à chaque période de l’Histoire humaine correspond une conscience de la mort différente. Il accepte l’hypothèse que ce début de 21ème siècle occidental continue de vivre sous un régime hypertrophique de la conscience de la mort (connu sous le nom de nihilisme), un régime probablement inhibiteur, comme Nietzsche plus que tout autre l’a diagnostiqué. L’hypertrophie de la conscience de la mort semble empêcher, tant au niveau individuel que collectif, la réalisation de grands projets, le travail patient, et rendre l’humanité tributaire d’un mode d’énergie impulsif. Freud appelait ce mode d’énergie libido. Il semblait croire que cette énergie était la seule source où l’humain pouvait puiser ses forces. En même temps, il reconnaissait à demi-mot l’existence d’un autre type d’énergie, car comment comprendre autrement le processus de sublimation ?

Il est possible qu’il existe au moins deux types de sublimation. Une sublimation de type calculateur, que l’on peut appeler Volonté de Puissance, et qui n’est que l’association de la libido et de la ruse, et une seconde forme de sublimation qui tend vers une singularité hors le Moi, qu’Arsenal nomme appel de la Puissance, comme d’autres, inspirés par la lecture de Heidegger, ont pu parler d’appel de l’Être. Ou, devrait-on dire, appel d’Être. Dans ce second cas, l’individu ne situe pas l’origine de la Puissance en lui, il ne se croit pas moteur de l’action : il ne fait que rejoindre l’Etre par l’émotion, l’intuition, la parole, l’acte, Être que certains appellent Amour. Selon ce mode d’existence, cette stase active (transe ?) dans la sphère de l’appel de la Puissance, la mort n’est plus source d’angoisse mais peut passer pour la manifestation évidente de l’Etre, de la Vie par excellence. Si la vie est désir, la Mort, qui finit par obtenir tout ce qu’elle désire, manifesterait la présence du plus haut degré de la vie. Cela, les tenants de la Volonté de Puissance eux-mêmes devraient le reconnaître, à moins qu’ils n’y voient un argument de pure logomachie, se dit Arsenal du Midi.

16:25 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

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