Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

04.11.2005

La joie de Zarastro

Zarastro Vihenbeim m’a dit : je veux me transmuter d’un quart de cercle.

Qu’entends-tu par là ?

Je veux subir une mutation latérale de mon vivant. Je n’accepterai pas de mourir comme ça, à genoux, sans que rien n’ait vraiment changé, au fond, à ma façon de jouer au billard. Je n’accepterai pas, m’a dit Zarastro, de voir mon art du cricket se perfectionner au cours des années tandis que mon corps dépérira. Je n’accepterai pas d’être humain une minute de plus et de le rester pathétiquement, y compris le week-end, de le devenir de plus en plus, surtout pendant les congés payés, et de crever comme un humain, platement, minable, et par arrêt cardiaque. Je veux me transmuter d’un quart de siècle.

D’accord, pourquoi pas, ai-je répondu pour le calmer, mais comment comptes-tu t’y prendre ?

Je ne sais pas exactement comment je dois m’y prendre, m’a répondu Zarastro, mais je sens que c’est possible, à trois ou quatre ans près. Je l’entrevois très précisément. J’entrevois une issue lumineuse dans cette brèche au plafond. Je la sens comme Magellan sentait que son détroit existait. Il y a bien un moment où la chrysalide sent venir le papillon. Eh bien moi, je sens venir ma transmutation d’un quart de tête, et je peux te dire que je vais tout faire pour ne pas la rater, et même pour qu’elle arrive le plus tôt possible, m’a dit Zarastro, parce que cette vie d’humain qui meurt d’arrêt cardiaque, je n’en peux plus, elle m’est tout simplement insupportable, elle me paraît tout simplement vide, répétitive, vulgaire comme une banane trop mûre ou un dictionnaire des pseudonymes, tu comprends ? J’en ai assez de chuter, ajouta Zarastro, visiblement agité, cette fois-ci je le sens, je vais me transmuter d’une demi-heure en avant.

Bon, fis-je, et comment vas-tu t’y prendre ?

Fais-moi confiance, répondit-il, ou après tout, ne me fais pas confiance si tu préfères, qu’importe puisque je suis déterminé à tenir bon dans cet état d’attente active de ma transmutation.

D’accord, insistai-je, mais que comptes-tu faire exactement ?

Il y a des pratiques favorables, me dit-il, je le sens comme je te parle. La natation, par exemple, ou plus précisément l’heure de brasse papillon que depuis quelques jours j’exécute chaque matin sans pause, c’est une très bonne préparation, m’expliqua-t-il. Il y a aussi certaines pratiques, ajouta-t-il en appuyant sur le r de certaines, sans aller plus loin dans son explication. L’attaque est la meilleure défense, ajouta-t-il énigmatiquement.

Je voulais bien l’admettre, pourquoi pas ? Zarastro était peut-être, effectivement, en phase de transmutation d’un quart de siècle, quoi que cela signifie. Après tout, c’était un rêve comme un autre, et les rêves ne sont pas tenus d’être précis. Il y avait eu d’autres folies dans l’histoire de l’humanité, et certaines s’étaient même avérées réalisables, alors pourquoi pas la transmutation de mon ami ?

Et comment t’imagines-tu une fois transmuté ?, lui demandais-je.

Je me vois plus spongieux, répondit-il avec assurance. Je me vois marchant plus lentement, plus aérien, comme sorti de ma gangue. Je me vois moins possédé, ajouta-t-il. Moins humain, ne me rongeant plus les ongles. Ailleurs et plus que jamais ici.

Je comprends, fis-je. Ta démarche est assez mystique, finalement.

Oui, peut-être, concéda-t-il, mais ma transmutation se verra physiquement, je peux te l’assurer. Ce ne sera pas une sagesse malingre de vieux rabougri. Mon corps autant que mon esprit sont concernés, au moins d’un demi-tour. Et c’est ensemble qu’ils deviendront glorieux, autrement.

Très bien, fis-je. Cela vaut le coup d’essayer, Zarastro. Bon, je ne te suivrai pas, car je n’ai pas une idée très précise, même aucune idée, pour être sincère, de ce que tu souhaites achever, mais je veux bien t’écouter et prendre des notes au fur et à mesure que tu avanceras, ce que j’espère, sur le chemin de ta transmutation d’un tiers de sexe. Car je vois bien que tu as la foi.

Merci, me dit-il.

Et combien de temps penses-tu que cela durera, cette transformation ?, lui demandai-je.

Je ne sais pas, dit-il. J’espère qu’une année suffira. Je ne tiendrai pas beaucoup plus longtemps en tant qu’humain du dimanche. Il faudra bien que quelque chose arrive assez vite, que les premiers changements se fassent sentir, aussi bien dans mon esprit que dans mon corps et mon existence, et ce pendant toute la semaine. Il va falloir que des résultats se manifestent, sinon je vais devenir fou, ivre de frustration et suintant de l'œil gauche, tu comprends ?

Je répondis que je comprenais. Je voulais lui faire confiance. Il allait tenter quelque chose que d’autres avaient probablement tenté avant lui, non sans quelques réussites d’ailleurs, si on accordait un peu de crédit à la tradition mystique. Mais fallait-il parler de mysticisme dans le cas de Zarastro ? Je ne crois pas. Sa démarche devait être plutôt nietzschéenne, car il n’était pas croyant. J’ignorais combien de temps il aurait le courage de lutter pour que sa transmutation opère, mais rester à ses côtés (quoique pas trop près), autant que possible, était la moindre des choses pour moi qui était son ami.

Je le comprenais sans le comprendre. Je n’étais pas loin, en tous cas, d’être d’accord avec sa lassitude du genre humain du dimanche, comme des autres jours de la semaine. Je ne voyais pourtant pas comment on pouvait en sortir, comment une transmutation d’un quart de tour de la vieille espèce humaine pouvait être autre chose qu’un mirage pour esprits échauffés. Mais Zarastro semblait bel et bien avoir entrevu quelque chose, une porte entrouverte, une faille dans nos habitudes, et après tout, peut-être n’était-il pas plus fou que Magellan lorsqu’il avait prétendu qu’un détroit existait entre l’Atlantique et le Pacifique, contre l’avis de tous et en s’appuyant sur sa seule intuition, sur son seul désir, sur sa conviction. Je décidai donc de suivre Zarastro dans son aventure, du moins en tant que confident.

Je compte sur toi pour surveiller ma tension, me dit-il. Après quoi il refusa de parler à quiconque pendant une semaine, excepté à son reflet dans le miroir, auquel il tentait d'échapper en sautant régulièrement sur le côté. Mais son reflet le suivait inlassablement. Soudain, une étrange et belle musique ruissela de derrière le miroir. Zarastro m'appela, et me demanda si je l'entendais. Oui. Oui, me répondit-il, il s'agit d'ouïr. J'ois !

 

12:05 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

Les commentaires sont fermés.