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08.04.2005

L'écho de Magellan

C’était un mercredi soir et les feuilles des arbres avaient jauni, s’étaient enroulées sur elles-mêmes, puis déroulées en émettant des miaulements. Il n’était pas loin de neuf heures et l'eau jaillissait des trottoirs en geysers boueux. Tu étais assise à un arrêt de bus depuis une heure, boulevard Saint Michel, à quelques mètres du lycée Saint Louis et de la statue du Grand Commandeur. La nuit venait de tomber, puis de se relever en rougissant. Tu ouvris le livre que tu venais d'emprunter dans une librairie de Saint Germain. Une citation de Pic de la Mirandole figurait en exergue : "Je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, mortel ou immortel, ô Adam, afin que de toi-même, librement, à la façon d’un bon peintre ou d’un sculpteur habile, tu achèves ta propre forme…"

En face, un restaurant cuisait par petits cubes la chair de ses serveurs intérimaires. Tu éprouvais, cette fois-ci plus clairement que lors de ta naissance, la sensation de t’arracher de ton corps de nymphe, de traverser la toile arachnéenne des matières brisées, de percer le cocon invisible et cendré de l’époque. Pourtant, si tu ne percevais plus ton environnement de la même façon, tu ne voyais pas encore un monde caché que le décor aurait recouvert. Tu avais plutôt la sensation de caresser une couche de draperies filandreuses. Tu n’étais plus de ce monde, mais pas encore d’un autre.

C’était une sensation de feu, agréable comme la veinule d’un être aimé qu’on ouvre et dont on suce la chaleur, apaisante comme du lait caillé coulant sur la peau d’une complice abandonnée. C’était presque une délivrance, presque une joie pure, presque une balle lancée par un enfant. Sur le moment, tu ne sus la désigner autrement que comme le prémisse d’un voyage à travers un territoire enfin reconnu, une percée dans la forêt des feuilles quotidiennes.

Ce qu’il y avait sur l’autre rive, tu l’ignorais, mais tu sentais que l’effort te pousserait à entreprendre la traversée, maintenant que tu avais trouvé ce passage, maintenant que les feuilles frémissaient sans l’aide du vent, maintenant que ton téléphone retentissait de lointains messages de honte, de regret, de pardon et que ta peau indifférente vibrait de désir à l’écoute des impossibles. 

Ce n'était pas comme si Magellan, arrivant à l’embouchure de ce que son intuition lui annonçait comme étant le détroit qu’il recherchait depuis des années, renonçait à en explorer les eaux, de peur de quitter un univers familier et purulent, une mer de cadavres affamés, une soupe infinie de piaillements de crustacés à la peau molle. Pour découvrir un nouvel océan, m'expliquas-tu, il faut haïr un peu le monde connu, c’est-à-dire le voir pour ce qu’il est, s’y sentir bâtard et légitime à la fois.

Tu avais trente ans, peut-être moins, peut-être plus, et l’époque n’avait jamais été la tienne. Jusqu’à ce jour, boulevard Saint Michel, où tu envisageas la possibilité qu’elle change, par toi.

10:40 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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