19.04.2005
LA DERNIÈRE CIGARETTE
Tu ne crois pas en la réincarnation ? Dans notre monde de cigarettes, pourtant, le phénomène est avéré.
Le mot de réincarnation n’est d’ailleurs pas adéquat, puisque nous ne sommes pas faites de chair. Il serait plus juste de parler de métempsychose. Le processus est simple. Les cigarettes ont une âme. Lorsqu’un humain nous consume jusqu’au filtre, cette âme s’échappe et renaît au sein d’une nouvelle cigarette. Notre vie est très brève, deux à trois minutes en moyenne. N’était la possibilité spirituelle de voyager de tige en tige, notre existence serait absurde. Beaucoup de cigarettes, d’ailleurs, parce qu’elles refusent de croire en la métempsychose, cèdent à la dépression dès qu’elles sentent s’approcher la flamme d’un briquet ou d’une allumette. Ou bien elles se réfugient dans l’altruisme, se disant que leur mission sur terre est de satisfaire de manière fugace le plaisir d’un humain pendant un bref laps de temps et ainsi de participer à la ronde de l’amour universel.
Mais cette abnégation a été mise à mal depuis quelques décennies, les humains ayant pris conscience que nous nuisions à leur santé. Depuis quelques temps, les paquets dans lesquels nous attendons avec résignation, serrées les unes contre les autres, d’être brûlées, portent des inscriptions de plus en plus alarmistes. L’ironie de notre vie, c’est que tant qu’une flamme ne nous allume pas, nous n’existons pour ainsi dire pas : nous ne ressentons rien. En revanche, la petite centaine de secondes pendant lesquelles le feu nous consume nous fait atteindre des sommets de jouissance, accentués par la succion d’une bouche – brûler sur le coin d’un cendrier, oubliée, est notre conception d’une vie râtée. C’est pourquoi nous vénérons les humains, qui sont pour nous l’objet d’un culte fervent, surtout chez les cigarettes qui, comme moi, ont été un tant soit peu initiées aux mystères tapis sous les apparences.
Possédant une âme, nous avons du cœur et la faculté de nous attacher. Beaucoup d’entre nous ont leur fumeur fétiche, un complice humain qui leur procure en les aspirant une volupté unique. Ce n’est pas le cas des plus obsessives, celles qui ne croient qu’au plaisir sensuel, et pour qui une bouche est une bouche. D’autres, qui tout de même font la différence et n’aiment pas se laisser fumer par n’importe qui (bien que nous n’ayons pas souvent le choix), se prennent en général d’affection pour un grand fumeur ou une grande fumeuse, sachant qu’ainsi elles multiplient les occasions de consomption. Chaque humain fume de manière différente. Aucune salive n’a le même goût qu’une autre, et les sensations que nous éprouvons lorsqu’une partie de nous descend à l’intérieur d’une poitrine sous forme de fumée peuvent revêtir des nuances multiples.
Enfin, étape suprême de notre joie d’être au monde, certaines d’entre nous sont capables de lire dans les pensées de leur fumeur, de s’unir l’espace de quelques instants à sa psyché. Une croyance séculaire veut en effet que chaque cigarette possède sur terre un fumeur-frère. Sa recherche, de métempsychose en réincarnation, est notre but spirituel le plus élévé, car il est écrit que lorsque l’une d’entre nous est fumée mille fois par son fumeur-frère ou sa fumeuse-soeur, alors elle se réincarne en humain. Cela a l’air simple à atteindre, mais c’est en réalité plus complexe que de résoudre une équation à trois inconnues. Il faut d’abord avoir la chance, infime parmi des milliards de possibilités, de tomber sur son double humain. Ensuite, il convient d’être assez habile pour se réincarner dans l'un de ses paquets de cigarettes 999 fois (surtout s'il ne s'agit pas d'un grand fumeur).
Seules les plus tenaces d’entre nous y parviennent ; cela demande une grande discipline. Je commençais à désespérer de mon existence de cigarette - même si nous voyageons beaucoup. Je commençais même à douter, je l’avoue, de la théorie du fumeur-frère. Ce n’était peut-être qu’une fause croyance destinée à occulter la répétitive vanité de notre condition. Et puis, ce week-end, j’ai senti que quelque chose d’inhabituel arrivait au moment où une main différente des autres m’a saisit. Au simple contact de cet index, de ce pouce et de ce majeur-là, je fus parcourue d’un violent frisson.
Le fumeur ne m’alluma pas tout de suite, les doigts de sa main gauche, d’une douceur inouïe, me caressant lentement de haut en bas. Je vibrais de désir lorsque la flamme d’un petit briquet violet s’approcha tout prêt de mon extrêmité ouverte. Les deux minutes qui suivirent furent les plus heureuses de toutes mes vies. La jouissance était telle qu’à chaque seconde je me sentais sur le point de perdre conscience et en même temps d'atteindre enfin à la lucidité. À mesure que le plaisir coulait en moi par vagues, j’oubliai tout de mon passé. Je perdis conscience d’être une cigarette.
Lorsque ma fumée s’infiltra à l’intérieur des narines de cet homme pour atteindre le cerveau, j’eus la sensation de ne faire plus qu’un avec lui. Je perçus jusqu’à son monologue intérieur. Tandis que mon tabac s’était consumé presque jusqu’au filtre, tout parut soudain s’immobiliser. Je flottais en suspens dans un vide infini. Cela dura une seconde, une éternité, après quoi le monde réapparut autour de moi – et d’abord mon corps, y compris la partie volatilisée avec les cendres, sous forme d’une infinité d’étincelles. J’eus une conscience aiguë de l’environnement qui me cerclait, cet appartement où je me trouvais, avec ses meubles : tout un réseau de lignes lumineuses vibrantes.
C’est alors que je te vis, mon fumeur-frère, sous la forme d’un halo autour duquel tournoyaient, épousant les contours d’un corps humain, des millions d'étincelles incandescentes.
Et je t'entendis murmurer : "Ceci était ma dernière cigarette."
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