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26.04.2005

Mannequinat

Son visage s’étale sur des affiches feutrées comme du gramen, son regard est une invitation à la complicité absolue donc impossible ; elle a le pouvoir d’une déesse postmoderne, la férocité d’une apparition en trompe-l’oeil, elle est, comme l’eau, non miscible dans la graisse des jours ; c’est la mannequin.

Le manager promène son attaché-case comme un résidu d’âme, ses sourires sont asservis à la dissolution des heures dans le mimétisme. Soudain, son regard est arrêté par l’affiche de la mannequin. Elle lui sourit, vierge de Botticelli, putain en-les-murs, image d’image de corps animique, promesse d’un voyage en terre immaculée. La mannequin.

Les heures passent, les modes, mais la mannequin reste, fruit de la technologie positive, carburant éthéré des sociétés interdépendantes. La mannequin ; taille d’haquenée, elle décompose son absence en étalages de très fausse candeur. Il faut saisir son regard au vol, la seule chose que les informaticiens hésitent à numériser. Elle incarne un romantisme figé de sociétés terminales, image-vaccin autant qu’icône-virus, descendue de ce paradis nauséabond que les hommes d’affaires n’ont de cesse de rechercher, de déplacement en congrès payé.

Vend-elle une marque ? Non, elle s’y substitue, forme des formes, simulation d’humanité et réfutation simultanée du don féminin. La mannequin ne s’offre qu’à la caméra, à qui elle donne tout, éperdue de fuite dans l’abîme de sa propre image. Il n’y a pas d’érotologie de la mannequin, elle n’est pas femme mais grigri capitaliste ne portant bonheur qu’à la reconduction éternelle d’un monde meilleur. Elle n’est pas la femme d’à-côté, mais celle du devant, portant le face-à-face meurtrier de l’homme et de ses démons : elle vend un continent, celui de l’Occident où la femme est si libre qu’elle n’a le droit que d’incarner un rêve.

Comment s’est-elle matérialisée sur les deux dimensions de cette affiche ? En se coupant elle-même de la seule dimension qui fait l’humain, la corruption du temps, pour s’abandonner à la facette qui fait le trop humain : la corruption des âmes. La mannequin est l’incarnation de l’idiotie interstellaire : corps-énergie, elle est le point d’impact entre le plein et le vide. Elle est le miroir contemporain par excellence. Ce que l’avenir retiendra comme image-symbole de nos temps convulsifs, ce n’est pas celle d’un film, mais celle de la mannequin sublimée par la technique. La mannequin EST la technique, toujours travestie.

Personne n’est dupe ? Tout le monde l’est : car la mannequin n’existe pas. Nous aurions tort d’en parler comme d’autre chose qu’une image impossible. Elle est une idée platonicienne, que seule notre course à la mort rend véridique, par paresse : nous croyons ce que nous voyions au pas de course, alors qu’un arrêt sur image nous révélerait la vérité : la mannequin est un parachute, elle nous retient de tomber dans l’envers du décor, elle est elle-même l’envers et l’endroit d’un décor factice, fétiche de morceaux de corps, jambes, yeux, bouche, démembrement aveugle.

Nous sommes tous des mannequins : l’âme est aujourd’hui de trop, elle a cessé de veiller la capitainerie de nos destins ; elle a abdiqué en faveur de la marchandise absolue propice à toutes les éjaculations précoces.

 

La mannequin porte le produit comme une robe. Extension de l’économie, croissance du corps de la mannequin. Longueur des jambes, profit à long terme. La mannequin est le ballot de nos rêveries à court terme. Que dire d’une société qui pédophilise la beauté sur des affiches quatre par trois ? Que dire d’hommes dont la carotte est une image de synthèse ? La mannequin incarne la dialectique de la pureté, sainte en deux dimensions, catin en trois, corps hystérique qui bascule comme un porte-illusions. Rendue folle par son statut, elle feint la sérénité sur des affiches aussi omniprésentes que la frustration et le delirium de grandeur.

La mannequin est un enregistreur : elle capte nos râles pâles, nos soupirs affligés de ne plus savoir, en un instant, ce qui nous fait bondir : le désir ou la haine ? Elle nous défie du regard et depuis quelques années on lui enjoint de ne pas sourire. Alors elle hausse la tête, moins pour séduire l’homme que pour défier les autres femmes ; son maquillage, c’est sa double inexistence.

La mannequin consomme de l’anxiolytique comme du jus de pamplemousse : histoire d’oublier qu’elle a couché avec un ministre viagreux ou un directeur du marketing mort en épectase. Oh ! Oublier qu’elle prostitue une beauté qui ne lui appartient pas. Et pour que la lenteur du doute ne s’immisce pas, la coke tu snifferas en projetant sur tes écrans personnels des symboles monétaires, le yen, l’euro, le dollar :

Y€$ !


La mannequin : produit monstrueux de l'ego trip des citadins. Métaphore des subjectivités délirantes et chétives. Chair fantômatique, symbole d'un monde devenu le produit autodestructif d'un Surmoi collectif. Un monde juché sur lui-même. Un monde mannequin.

22:20 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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