28.04.2005

LE PONT D'AUSTERLITZ

Ne pas le raconter. Le récit ne nous fait pas comprendre, pas assez, ou alors peut-être comme des germes qui – mais toutes ces métaphores ont été recyclées. Il allait traverser le pont d’Austerlitz. Une femme, C., venait de l’appeler : « J’avais besoin de frivolité. » Il ne se croyait pas frivole. Elle, contradictoire : « Je compte sur ta sincérité. » Il se savait parfois insincère, non par volonté de tromper, mais par manque de coïncidence avec lui-même. Il lui avait chanté une chanson, et avait proposé qu’ils la terminent ensemble. « Je n’aime pas trop la variété », avait-elle répondu – blessée de plus qui fuyait les mains trop vite tendues. Elle lui avait composé une chanson, pourtant : « Mais ce ne doit pas être ton style. » Il rentrait à pied, irrité par la conversation. C’était par la gare d’Austerlitz que son destin avait pénétré en France.

Au loin, un bateau-mouche grignotait la Seine. Il poussa une exclamation salvatrice, pensant au temps qu’il croyait perdre à parler au téléphone avec des femmes comme C., qui au fond lui en voulaient de seulement les désirer, et encore, à moitié. Il dit, s'accompagnant d’un geste sec un peu risible : « Tout ça n’existe pas ! »

Il se savait encore passablement aveugle. Il traversa le pont en chantant de la variété, un air et des paroles improvisées, emportées par le fleuve hors de la mémoire. Exister. Il venait de recevoir en son corps cette idée nouvelle, un fleuve: exister. Jusqu’ici, il n’avait fait que tenter de vivre, hors de lui, au-dessus de lui, à côté, en grands ponts d’énergies grandioses. Vivre intensément, dépasser l’homme : sur ce pont à présent ces formules paraissaient aussi légères qu’un vent de folie.

Quelques jours plus tôt, une autre femme, M.-C., lui avait parlé de Sartre et il n’avait pu comprendre, entouré de deux jeunes Normaliens qui aussitôt avaient déversé sur le philosophe de L'Être et du Néant leur mépris codifié. Mais il ignorait si le fleuve, la vérité d’exister qui venait de le pénétrer comme une certitude amoureuse de quoi ? Des humains ! – il ignorait si les sensations nouvelles que le mot Exister faisait tourbillonner en lui sur le pont d’Austerlitz avaient quelque chose à voir avec l’existentialisme. Malgré son vif intérêt pour l’histoire de la philosophie, la question pour le moment devrait être mise en suspend, car l'existence allait plus vite que la philosophie : nous le retrouvons passant devant la gare d’Austerlitz et apercevant derrière une vitrine une inconnue, brune, belle, sensuelle comme une gitane aux yeux clairs, assise seule à une table, valise, chapeau.

Il s’arrête. Il sait que vivre, ce serait continuer son chemin en rêvant. Il sait depuis le passage du pont qu’exister, ce serait… et c’est ce qu’il fait, osant se traverser lui-même, il rentre dans le restaurant, et arrivant devant la voyageuse dit : « Nous avions rendez-vous ? » Elle sourit. L’accueille sans heurt. Elle prendra un train dans deux heures. Ils font connaissance. Danza del Fuego. C’est une danseuse qui manie le feu, de nuit souvent. Nom de scène : Anita Bombita, qui gravite autour des chapiteaux du Soleil. Le serveur amusé sert une bière au nouvel existant. L’étrangère est une québécoise d’origine italienne. Elle parle de ces Moments de vie qu’elle aime, moments forts entre routines. Dans deux heures, elle prendra un train pour Madrid. Puis elle ira à Cannes danser pour Naomi Campbel, les mannequins fêtant aussi leur anniversaire.

Anita Bombita avoue avoir acheté un livre pour son voyage, mais elle pense que c’est une merde. Il vérifie : oui, il n’est pas impossible que ce soit niaiseux. Il sort de son sac deux livres, Lust de Jelinek et Le Gai Savoir de Nietzsche. Il propose à l’étrangère d’en choisir un. Sans hésiter longtemps, elle prend Le Gai Savoir. Elle n’a jamais lu Nietzsche. À son sourire, on sent qu’elle est curieuse. Lui sourira plus tard : abandonner Nietzsche après le passage du pont...

Il rentre chez lui. C’est alors qu’elle l’appelle, une autre femme, L., pas une autre femme, mais peut-être pour lui l’Autre fait femme, malgré ou peut-être à cause de leur rencontre ratée, quelques jours plus tôt, un coup de foudre rapidement dérivé en haine. Il sait qu’elle a vu droit dans son âme en découvrant son visage.

Après quelques mots pourtant, elle lui avait violemment reproché de ne pas être naturel. Une correspondance hostile s’était ensuivie. Curieux, deux inconnus qui passent une semaine à échanger des messages d’ironie et de rejet. Pourtant il avait tenté d’être sincère. Mais une femme magnifique qui vient vers vous et vous déclare qu’elle vous trouve très bel homme, ça ne favorise pas la décontraction. Dimanche dernier, il lui avait envoyé un dernier texto :

– Toujours vivante ?

– Plus que jamais.

– Plus que jamais, c’est mieux que rien.

Il avait ensuite décidé qu’il ne voulait plus entendre parler de cette femme venue le chercher du fond de la forêt, avec ses yeux de slave, sa bouche d'italienne et son instinct de survivante. Mais ce soir, contre toute attente – et il sentait qu'il pouvait s'attendre à tout après le passage du pont d'Austerlitz –, elle le rappelait pour s’excuser de sa violence.

Qu’avait-elle vu d'immense en lui pour être ensuite déçue par chacune ses phrases ? Quel homme trop aimé l'avait étouffée pour qu'elle refuse d'inspirer l'évidence de l'amour à pleins poumons ? Lui, ce soir, le corps ouvert par le fleuve du pont d’Austerlitz, répond naturellement. Il est sincère. Alléluia ; ils s’écoutent, se parlent longtemps. Un Moment se développe, dirait Anita Bombita qui l'a peut-être favorisé, d'un mouvement de flamme. Un long moment dont nous ne saurons rien, car déjà nous sommes retournés sur le pont d’Austerlitz, pudiques, pour respirer le vent qui traverse la ville, nous laisser impressionner par les lumières qui profilent la nuit, les sens en éveil et l’intelligence en fête, nous demandant si nous sommes devenus, ce soir, sur ce pont, des existentialistes, des phénoménologues, ou tout simplement des hommes, indépassables. Marins du destin. Prêts à affronter la prochaine tempête.

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