30.04.2005

EVA ET L'EUROPE - 1

Pour se persuader qu’il existe un mal européen (à tort, puisque l’Europe est le plus sain des continents, voire même, reconnaissons-le, le continent Élu), il est possible de s’asseoir lourdement sur une chaise humide du parc du Luxembourg à observer les passants pendant quelques minutes, tentant de saisir leurs apparents monologues de groupe. On peut aussi parcourir une certaine presse quotidienne, si on a l’estomac d'un ruminant. Il est permis, si on a la nostalgie littéraire, d'aller jusqu’à feuilleter, par exemple, Extinction de Thomas Bernhard ou bien Les Buddenbrook de Thomas Mann, mais une méthode plus simple consiste à ouvrir un dictionnaire des noms propres et à repérer la première phrase de la définition du mot Europe : Le plus petit et le plus mal délimité des continents. Cette définition a sans doute été longuement mûrie par un européen.

Elle-même citoyenne de la vieille Europe, Eva se sent comme il se doit petite et mal délimitée. Magellan, son nom, est à lui seul un fardeau. Sa biographie, qui pour l’instant s’arrête à sa vingt-septième année (le pire est sûrement encore à venir, murmure-t-elle parfois), n’est pas de celles, vaguement fulgurantes, que l’on parcourt dans la presse en trempant un croissant dans son café au lait. Eva n’est ni une actrice de cinéma “sauvage” ni, juge-t-elle, de la graine de grande femme. Elle n’a, à sa connaissance, absolument rien entrepris de grand depuis sa naissance, pour des raisons liées au déterminisme sociologique, à la faiblesse de son caractère, à son hypersensibilité, à sa trop grande franchise (ou est-ce son excessive timidité?), au manque d’amour en général et à l’excès de haine hérité de ses parents dès son plus jeune âge en particulier, mais surtout parce que sans cesse au-dessus de sa tête trône le portrait fier, déterminé, viril et castrateur de son ancêtre Fernao.

Pour ceux qui ne connaissent pas Fernao de Magalhaes, rappelons que le navigateur portugais (et son armada de cinq navires et deux cent soixante-cinq hommes, quoiqu’en chemin le nombre des vaisseaux comme des marins ait fortement chuté) a effectué le premier tour du monde en bateau et baptisé en 1520 l’océan Pacifique (qui porte ce nom car le vent y était trop faible au goût du marinheiro). D’aucuns vont jusqu’à considérer Magellan comme le père symbolique de la mondialisation. Ce qui est un peu déplacé.

Près de cinq siècles plus tard, la chère petite descendante qu’est Eva souffre, comme probablement son père, son grand-père, son arrière-grand-père et ainsi de suite, d’être une Magellan et de ne pas mériter une biographie. D’une manière générale, la plupart des européens possédant encore une âme se plaignent secrètement de ce que leur pays rapetisse à vue d’oeil depuis quelques décennies, vorie quelques siècles. Rappelons encore que le pape Alexandre VI Borgia, dans son traité des Tordesillas, partagea en 1494 le monde en deux, une moitié revenant à l’Espagne, l’autre au pays qui vit naître Eva. Aujourd’hui, l’une des rares conséquences de l’antérieure hégémonie lusophone veut que les travestis brésiliens du bois de Boulogne parlent portugais.

Pour le reste, le Portugal n’est plus que l’un des plus petits pays d’Europe (92072 km2), avec dix millions d’habitants et une notoriété internationale qui repose surtout sur trois produits d’exportation, le fado, musique déchirante accordant l’humour au désespoir, le porto (le "port"), vin fortement alcoolisé et légèrement sucré dont l’ivresse existentielle vous prend par surprise, et enfin les textes du poète Fernando Pessoa, dont la lecture permet de bien saisir la qualité de l’optimisme portugais – qui semble aujourd’hui avoir déteint sur l’ensemble du continent européen. L’un de ses textes les plus connus, Bureau de tabac, débute ainsi :

Je ne suis rien.
Je ne serai jamais rien.
Je ne peux vouloir être rien.
Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde.

Néanmoins, il y a de gais portugais. Il est parfois dit que l’illustre Fernao n’était pas un type commode : relisons la biographie que lui a consacré Stefan Zweig quelques années avant de se suicider en 1942. D’après Z., Fernao était un homme qui dès qu’il entrait dans un salon glaçait l’assistance par sa froideur, la noirceur de sa psyché, ses airs de juge ténébreux. Mais simultanément Fernao était, toujours selon Z., dôté d’une “intrépide volonté” et a su se venger lentement mais sans faillir de l’animosité de la cour du Roi du Portugal, un certain Manuel, en allant proposer ses services à l’Espagne rivale, qui ne rata pas l’occasion de braver ses frères ennemis en finançant la mégalomanie du navigateur. Mais tout cela est de l’histoire ancienne.

Aujourd’hui, les statistiques dénombrent sur le territoire français près d’un millions de portugais, naturalisés ou non. Eva Magellan a obtenu la carte d’identité lui donnant droit à la liberté, à l’égalité et à la fraternité, à l’âge de dix-huit ans. Jusque là, elle avait été une enfant puis une adolescente solitaire et travailleuse, dominée par la principale obsession de devenir, non plus la petite immigrée modèle, statut qu’elle a dignement assumé pendant dix ans, mais citoyenne française, état dont elle attendait toute sorte de merveilles, à commencer par l’entrée dans un univers parallèle ouaté, décoré de couettes blanches, de chats abyssins et d’humains dotés d’une finesse exquise. La déception était inévitable.

En fait, Eva n’a aucune volonté, ou disons qu’elle n’a pas eu l’art encore de la faire éclore. Le résultat donne une psyché à la Alvaro de Campos (le plus brillant hétéronyme de Pessoa) :

J’ai plus rêvé que Napoléon n’a agi.
J’ai serré sur mon coeur hypothétique plus d’humanités que le Christ,
J’ai conçu en secret des philosophies qu’aucun Kant n’a écrites
(...)
Mais je serai toujours celui qui n’était pas né pour cela ;
Je ne serai toujours que celui qui avait des dispositions ;
Je serai toujours celui qui attendait qu’on lui ouvre une porte, devant un mur sans porte,
Qui chantait la chanson de l’Infini dans un poulailler,
Qui entendait la voix de Dieu au fond d’un puits obstrué.

Si vous vous êtes reconnus dans ces vers, cela ne signifie pas nécessairement que vous avez un ancêtre portugais ; vous êtes peut-être simplement un occidental (ou un occidentalisé) atteint de pessoïte, mal qui frappe aujourd'hui l'Europe comme jadis la peste.

(à suivre)

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