30.04.2005
EVA ET L'EUROPE - 1
Pour se persuader qu’il existe un mal européen (à tort, puisque l’Europe est le plus sain des continents, voire même, reconnaissons-le, le continent Élu), il est possible de s’asseoir lourdement sur une chaise humide du parc du Luxembourg à observer les passants pendant quelques minutes, tentant de saisir leurs apparents monologues de groupe. On peut aussi parcourir une certaine presse quotidienne, si on a l’estomac d'un ruminant. Il est permis, si on a la nostalgie littéraire, d'aller jusqu’à feuilleter, par exemple, Extinction de Thomas Bernhard ou bien Les Buddenbrook de Thomas Mann, mais une méthode plus simple consiste à ouvrir un dictionnaire des noms propres et à repérer la première phrase de la définition du mot Europe : Le plus petit et le plus mal délimité des continents. Cette définition a sans doute été longuement mûrie par un européen.
Elle-même citoyenne de la vieille Europe, Eva se sent comme il se doit petite et mal délimitée. Magellan, son nom, est à lui seul un fardeau. Sa biographie, qui pour l’instant s’arrête à sa vingt-septième année (le pire est sûrement encore à venir, murmure-t-elle parfois), n’est pas de celles, vaguement fulgurantes, que l’on parcourt dans la presse en trempant un croissant dans son café au lait. Eva n’est ni une actrice de cinéma “sauvage” ni, juge-t-elle, de la graine de grande femme. Elle n’a, à sa connaissance, absolument rien entrepris de grand depuis sa naissance, pour des raisons liées au déterminisme sociologique, à la faiblesse de son caractère, à son hypersensibilité, à sa trop grande franchise (ou est-ce son excessive timidité?), au manque d’amour en général et à l’excès de haine hérité de ses parents dès son plus jeune âge en particulier, mais surtout parce que sans cesse au-dessus de sa tête trône le portrait fier, déterminé, viril et castrateur de son ancêtre Fernao.
Pour ceux qui ne connaissent pas Fernao de Magalhaes, rappelons que le navigateur portugais (et son armada de cinq navires et deux cent soixante-cinq hommes, quoiqu’en chemin le nombre des vaisseaux comme des marins ait fortement chuté) a effectué le premier tour du monde en bateau et baptisé en 1520 l’océan Pacifique (qui porte ce nom car le vent y était trop faible au goût du marinheiro). D’aucuns vont jusqu’à considérer Magellan comme le père symbolique de la mondialisation. Ce qui est un peu déplacé.
Près de cinq siècles plus tard, la chère petite descendante qu’est Eva souffre, comme probablement son père, son grand-père, son arrière-grand-père et ainsi de suite, d’être une Magellan et de ne pas mériter une biographie. D’une manière générale, la plupart des européens possédant encore une âme se plaignent secrètement de ce que leur pays rapetisse à vue d’oeil depuis quelques décennies, vorie quelques siècles. Rappelons encore que le pape Alexandre VI Borgia, dans son traité des Tordesillas, partagea en 1494 le monde en deux, une moitié revenant à l’Espagne, l’autre au pays qui vit naître Eva. Aujourd’hui, l’une des rares conséquences de l’antérieure hégémonie lusophone veut que les travestis brésiliens du bois de Boulogne parlent portugais.
Pour le reste, le Portugal n’est plus que l’un des plus petits pays d’Europe (92072 km2), avec dix millions d’habitants et une notoriété internationale qui repose surtout sur trois produits d’exportation, le fado, musique déchirante accordant l’humour au désespoir, le porto (le "port"), vin fortement alcoolisé et légèrement sucré dont l’ivresse existentielle vous prend par surprise, et enfin les textes du poète Fernando Pessoa, dont la lecture permet de bien saisir la qualité de l’optimisme portugais – qui semble aujourd’hui avoir déteint sur l’ensemble du continent européen. L’un de ses textes les plus connus, Bureau de tabac, débute ainsi :
Je ne suis rien.
Je ne serai jamais rien.
Je ne peux vouloir être rien.
Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde.
Néanmoins, il y a de gais portugais. Il est parfois dit que l’illustre Fernao n’était pas un type commode : relisons la biographie que lui a consacré Stefan Zweig quelques années avant de se suicider en 1942. D’après Z., Fernao était un homme qui dès qu’il entrait dans un salon glaçait l’assistance par sa froideur, la noirceur de sa psyché, ses airs de juge ténébreux. Mais simultanément Fernao était, toujours selon Z., dôté d’une “intrépide volonté” et a su se venger lentement mais sans faillir de l’animosité de la cour du Roi du Portugal, un certain Manuel, en allant proposer ses services à l’Espagne rivale, qui ne rata pas l’occasion de braver ses frères ennemis en finançant la mégalomanie du navigateur. Mais tout cela est de l’histoire ancienne.
Aujourd’hui, les statistiques dénombrent sur le territoire français près d’un millions de portugais, naturalisés ou non. Eva Magellan a obtenu la carte d’identité lui donnant droit à la liberté, à l’égalité et à la fraternité, à l’âge de dix-huit ans. Jusque là, elle avait été une enfant puis une adolescente solitaire et travailleuse, dominée par la principale obsession de devenir, non plus la petite immigrée modèle, statut qu’elle a dignement assumé pendant dix ans, mais citoyenne française, état dont elle attendait toute sorte de merveilles, à commencer par l’entrée dans un univers parallèle ouaté, décoré de couettes blanches, de chats abyssins et d’humains dotés d’une finesse exquise. La déception était inévitable.
En fait, Eva n’a aucune volonté, ou disons qu’elle n’a pas eu l’art encore de la faire éclore. Le résultat donne une psyché à la Alvaro de Campos (le plus brillant hétéronyme de Pessoa) :
J’ai plus rêvé que Napoléon n’a agi.
J’ai serré sur mon coeur hypothétique plus d’humanités que le Christ,
J’ai conçu en secret des philosophies qu’aucun Kant n’a écrites
(...)
Mais je serai toujours celui qui n’était pas né pour cela ;
Je ne serai toujours que celui qui avait des dispositions ;
Je serai toujours celui qui attendait qu’on lui ouvre une porte, devant un mur sans porte,
Qui chantait la chanson de l’Infini dans un poulailler,
Qui entendait la voix de Dieu au fond d’un puits obstrué.
Si vous vous êtes reconnus dans ces vers, cela ne signifie pas nécessairement que vous avez un ancêtre portugais ; vous êtes peut-être simplement un occidental (ou un occidentalisé) atteint de pessoïte, mal qui frappe aujourd'hui l'Europe comme jadis la peste.
(à suivre)
11:40 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
28.04.2005
LE PONT D'AUSTERLITZ
Ne pas le raconter. Le récit ne nous fait pas comprendre, pas assez, ou alors peut-être comme des germes qui – mais toutes ces métaphores ont été recyclées. Il allait traverser le pont d’Austerlitz. Une femme, C., venait de l’appeler : « J’avais besoin de frivolité. » Il ne se croyait pas frivole. Elle, contradictoire : « Je compte sur ta sincérité. » Il se savait parfois insincère, non par volonté de tromper, mais par manque de coïncidence avec lui-même. Il lui avait chanté une chanson, et avait proposé qu’ils la terminent ensemble. « Je n’aime pas trop la variété », avait-elle répondu – blessée de plus qui fuyait les mains trop vite tendues. Elle lui avait composé une chanson, pourtant : « Mais ce ne doit pas être ton style. » Il rentrait à pied, irrité par la conversation. C’était par la gare d’Austerlitz que son destin avait pénétré en France.
Au loin, un bateau-mouche grignotait la Seine. Il poussa une exclamation salvatrice, pensant au temps qu’il croyait perdre à parler au téléphone avec des femmes comme C., qui au fond lui en voulaient de seulement les désirer, et encore, à moitié. Il dit, s'accompagnant d’un geste sec un peu risible : « Tout ça n’existe pas ! »
Il se savait encore passablement aveugle. Il traversa le pont en chantant de la variété, un air et des paroles improvisées, emportées par le fleuve hors de la mémoire. Exister. Il venait de recevoir en son corps cette idée nouvelle, un fleuve: exister. Jusqu’ici, il n’avait fait que tenter de vivre, hors de lui, au-dessus de lui, à côté, en grands ponts d’énergies grandioses. Vivre intensément, dépasser l’homme : sur ce pont à présent ces formules paraissaient aussi légères qu’un vent de folie.
Quelques jours plus tôt, une autre femme, M.-C., lui avait parlé de Sartre et il n’avait pu comprendre, entouré de deux jeunes Normaliens qui aussitôt avaient déversé sur le philosophe de L'Être et du Néant leur mépris codifié. Mais il ignorait si le fleuve, la vérité d’exister qui venait de le pénétrer comme une certitude amoureuse de quoi ? Des humains ! – il ignorait si les sensations nouvelles que le mot Exister faisait tourbillonner en lui sur le pont d’Austerlitz avaient quelque chose à voir avec l’existentialisme. Malgré son vif intérêt pour l’histoire de la philosophie, la question pour le moment devrait être mise en suspend, car l'existence allait plus vite que la philosophie : nous le retrouvons passant devant la gare d’Austerlitz et apercevant derrière une vitrine une inconnue, brune, belle, sensuelle comme une gitane aux yeux clairs, assise seule à une table, valise, chapeau.
Il s’arrête. Il sait que vivre, ce serait continuer son chemin en rêvant. Il sait depuis le passage du pont qu’exister, ce serait… et c’est ce qu’il fait, osant se traverser lui-même, il rentre dans le restaurant, et arrivant devant la voyageuse dit : « Nous avions rendez-vous ? » Elle sourit. L’accueille sans heurt. Elle prendra un train dans deux heures. Ils font connaissance. Danza del Fuego. C’est une danseuse qui manie le feu, de nuit souvent. Nom de scène : Anita Bombita, qui gravite autour des chapiteaux du Soleil. Le serveur amusé sert une bière au nouvel existant. L’étrangère est une québécoise d’origine italienne. Elle parle de ces Moments de vie qu’elle aime, moments forts entre routines. Dans deux heures, elle prendra un train pour Madrid. Puis elle ira à Cannes danser pour Naomi Campbel, les mannequins fêtant aussi leur anniversaire.
Anita Bombita avoue avoir acheté un livre pour son voyage, mais elle pense que c’est une merde. Il vérifie : oui, il n’est pas impossible que ce soit niaiseux. Il sort de son sac deux livres, Lust de Jelinek et Le Gai Savoir de Nietzsche. Il propose à l’étrangère d’en choisir un. Sans hésiter longtemps, elle prend Le Gai Savoir. Elle n’a jamais lu Nietzsche. À son sourire, on sent qu’elle est curieuse. Lui sourira plus tard : abandonner Nietzsche après le passage du pont...
Il rentre chez lui. C’est alors qu’elle l’appelle, une autre femme, L., pas une autre femme, mais peut-être pour lui l’Autre fait femme, malgré ou peut-être à cause de leur rencontre ratée, quelques jours plus tôt, un coup de foudre rapidement dérivé en haine. Il sait qu’elle a vu droit dans son âme en découvrant son visage.
Après quelques mots pourtant, elle lui avait violemment reproché de ne pas être naturel. Une correspondance hostile s’était ensuivie. Curieux, deux inconnus qui passent une semaine à échanger des messages d’ironie et de rejet. Pourtant il avait tenté d’être sincère. Mais une femme magnifique qui vient vers vous et vous déclare qu’elle vous trouve très bel homme, ça ne favorise pas la décontraction. Dimanche dernier, il lui avait envoyé un dernier texto :
– Toujours vivante ?
– Plus que jamais.
– Plus que jamais, c’est mieux que rien.
Il avait ensuite décidé qu’il ne voulait plus entendre parler de cette femme venue le chercher du fond de la forêt, avec ses yeux de slave, sa bouche d'italienne et son instinct de survivante. Mais ce soir, contre toute attente – et il sentait qu'il pouvait s'attendre à tout après le passage du pont d'Austerlitz –, elle le rappelait pour s’excuser de sa violence.
Qu’avait-elle vu d'immense en lui pour être ensuite déçue par chacune ses phrases ? Quel homme trop aimé l'avait étouffée pour qu'elle refuse d'inspirer l'évidence de l'amour à pleins poumons ? Lui, ce soir, le corps ouvert par le fleuve du pont d’Austerlitz, répond naturellement. Il est sincère. Alléluia ; ils s’écoutent, se parlent longtemps. Un Moment se développe, dirait Anita Bombita qui l'a peut-être favorisé, d'un mouvement de flamme. Un long moment dont nous ne saurons rien, car déjà nous sommes retournés sur le pont d’Austerlitz, pudiques, pour respirer le vent qui traverse la ville, nous laisser impressionner par les lumières qui profilent la nuit, les sens en éveil et l’intelligence en fête, nous demandant si nous sommes devenus, ce soir, sur ce pont, des existentialistes, des phénoménologues, ou tout simplement des hommes, indépassables. Marins du destin. Prêts à affronter la prochaine tempête.
07:40 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
26.04.2005
PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA MANNEQUIN 2
La mannequin porte le produit comme une robe. Extension de l’économie, croissance du corps de la mannequin. Longueur des jambes, profit à long terme. La mannequin est le ballot de nos rêveries à court terme. Que dire d’une société qui pédophilise la beauté sur des affiches quatre par trois ? Que dire d’hommes dont la carotte est une image de synthèse ? L’affiche ne présente un produit que secondairement. Son rôle premier, via la mannequin, est de nous happer dans le royaume de la consommation, le seul dont l’agonie est une fontaine de jouvence.
La mannequin incarne la dialectique de la pureté, sainte en deux dimensions, catin en trois, corps hystérique qui bascule comme un porte-illusions. Rendue folle par son statut, elle feint la sérénité sur des affiches aussi omniprésentes que la frustration et le delirium de grandeur.
La mannequin est un enregistreur : elle capte nos râles pâles, nos soupirs affligés de ne plus savoir, en un instant, ce qui nous fait bondir : le désir ou la haine ? Elle nous défie du regard et depuis quelques années on lui insuffle de ne pas sourire. Alors elle hausse la tête, moins pour séduire l’homme que pour défier les autres femmes ; son maquillage, c’est sa double inexistence : image démembrée, jeune fille à la psyché fragmentée.
La mannequin consomme de l’anxiolytique comme du jus de pamplemousse : histoire d’oublier qu’elle a couché avec un ministre viagreux ou un directeur du marketing mort en épectase. Oh ! Oublier qu’elle prostitue une beauté qui ne lui appartient pas. Et pour que la lenteur du doute ne s’immisce pas, la coke tu snifferas en projetant sur tes écrans personnels des symboles monétaires, le yen, l’euro, le dollar : Y€$ !
La femme était le repos du guerrier, la mannequin est la guerrière du repos forcé, la garante de la guerre-paix sociale par overdose de perfection en trompe-l'œil, harnais de la démocratie. Peuple, tu aimes la beauté ? Alors pourquoi la laisses-tu injurier chaque jour sur les murs de tes villes ? Par perversité ? Par fatalité ? La mort ? Ah, la mort : tandis que tu inclines les épaules devant cette fin dont tu ne connais rien, tu acceptes le trépas empaillé de ton âme par intermittences journalières.
La mannequin : produit monstrueux de l'ego trip des citadins. Métaphore des subjectivités délirantes et chétives. Chair fantômatique, symbole d'un monde devenu le produit autodestructif d'un Surmoi collectif. Un monde juché sur lui-même. Un monde mannequin.
22:20 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA MANNEQUIN 1
Son visage s’étale sur des affiches feutrées comme du gramen, son regard est une invitation à la complicité absolue donc impossible ; elle a le pouvoir d’une déesse postmoderne, la férocité d’une apparition en trompe-l’oeil, elle est, comme l’eau, non miscible dans la graisse des jours ; c’est la mannequin.
Le manager promène son attaché-case comme un résidu d’âme, ses sourires sont asservis à la dissolution des heures dans le mimétisme. Soudain, son regard est arrêté par l’affiche de la mannequin. Elle lui sourit, vierge de Botticelli, putain en-les-murs, image d’image de corps retouché, animique, promesse d’un voyage en terre immaculée. La mannequin.
Les heures passent, les modes, mais la mannequin reste, fruit de la technologie positive, carburant éthéré des sociétés interdépendantes. La mannequin ; taille d’haquenée, elle décompose son absence en étalages de très fausse candeur. Il faut saisir son regard au vol, la seule chose que les informaticiens hésitent à digitaliser. Elle incarne un romantisme figé de sociétés terminales, image-vaccin autant qu’icône-virus, descendue de ce paradis nauséabond que les hommes d’affaires n’ont de cesse de rechercher, de déplacement en congrès payé.
Vend-elle une marque ? Non, elle s’y substitue, forme des formes, simulation d’humanité et réfutation simultanée du don féminin. La mannequin ne s’offre qu’à la caméra, à qui elle donne tout, éperdue de fuite dans l’abîme de sa propre image. Il n’y a pas d’érotologie de la mannequin, elle n’est pas femme mais grigri capitaliste ne portant bonheur qu’à la reconduction éternelle d’un monde meilleur. Elle n’est pas la femme d’à-côté, mais celle du devant, portant le face-à-face meurtrier de l’homme et de ses démons : elle vend un continent, celui de l’Occident où la femme est si libre qu’elle n’a le droit que d’incarner un rêve.
Comment s’est-elle matérialisée sur les deux dimensions de cette affiche ? En se coupant elle-même de la seule dimension qui fait l’humain, la corruption du temps, pour s’abandonner à la facette qui fait le trop humain : la corruption des âmes. Oui la mannequin couche, en majorité. Oui la mannequin se drogue, souvent. Oui la mannequin est l’incarnation de l’idiotie interstellaire : corps-énergie, elle est le point d’impact entre le plein et le vide. Elle est le miroir contemporain par excellence. Ce que l’avenir retiendra comme image-symbole de nos temps convulsifs, ce n’est pas celle d’un film, mais celle de la mannequin sublimée par la technique. La mannequin EST la technique, toujours travestie...
La mannequin autofinance ses non-études, qu’elle suit pour se venger de parents en général absents comme la végétation d’un terrain vague. Sa route est toute tracée : image jusqu’à trente ans, mère zen ou alcoolique ensuite, toujours différente d’elle-même : elle s’admire en photo autant qu’elle s’y méconnaît. Sur sa beauté, le photographe doit toujours la rassurer, puisqu’elle l’a vendue. Ses longues jambes ne l’ont pas tenue longtemps au-dessus des masses.
Personne n’est dupe ? Tout le monde l’est : car la mannequin n’existe pas. Nous aurions tort d’en parler comme d’autre chose qu’une image impossible. Elle est une idée platonicienne, que seule notre course à la mort rend véridique, par paresse : nous croyons ce que nous voyions au pas de course, alors qu’un arrêt sur image nous révélerait la vérité : la mannequin est un parachute, elle nous retient de tomber dans l’envers du décor, elle est elle-même l’envers et l’endroit d’un décor factice, fétiche de morceaux de corps, jambes, yeux, bouche, démembrement aveugle.
Nous sommes tous des mannequins : l’âme est aujourd’hui de trop, elle a cessé de veiller la capitainerie de nos destins ; elle a abdiqué en faveur de la marchandise absolue propice à toutes les éjaculations précoces...
(à suivre)
10:25 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
25.04.2005
PHYSIQUE DE LA GUERRE
1. Axes
La guerre est une grandeur orientée. Ses vecteurs sont définis par des lettres défilant sur la partie inférieure de nos écrans. La norme du vecteur G est toujours représentable, mais de manière nécessairement fausse. La représentation de la fonction primitive G est une parabole. Dans un système d’axes moraux, le vecteur G est décomposé par projection sur les axes. En général, pour tracer la fonction G, on utilise un système à deux dimensions. Le choix de l’échelle doit permettre la représentation des deux valeurs dont on dispose, le Bien (x) et le Mal (y). La division des axes doit être claire de façon à permettre une représentation aisée. Une cause originelle (zéro) doit être indiquée, si possible. Son choix peut être arbitraire. Les erreurs et incertitudes sont inévitables dans la représentation de la fonction G. Il ne s’agit pas de fautes ou de méprises, mais d’erreurs imputables à la méthode. Une méthode simple pour éviter les erreurs est l’omission.
2. Corps
En temps de guerre, le corps humain pourra être utilisé comme horloge biologique. Ce mammifère, sous l’effet de la peur, émet des ultrasons qui se repèrent lorsqu’ils rencontrent des obstacles. En outre, l’intensité (I) du corps humain varie considérablement pendant un conflit armé. On peut alors calculer la distance le séparant des étoiles ou de la lune, qu’on représentera pour plus de facilité sur des rectangles de tissu colorés nommés drapeaux. Un corps plongé dans la guerre doit subir un ensemble de forces équivalant à une force unique appelée frayeur, force verticale dirigée vers le bas. Un corps qui tombe subira parfois l’action d’une force indéterminée dirigée vers le haut. Au commencement, le mouvement s’effectue comme une chute libre (sans frottement). Lorsque la vitesse de chute s’accélère, les forces se réduisent à une valeur assimilable à la perte des degrés de liberté. Le degré de liberté d’un corps indique le nombre de possibilités de mouvement dans le système de coordonnées morales x et y. On négligera la résistance de l’air du temps. La fonction G a parfois pour conséquence d’imposer une trajectoire courbe aux corps, qui autrement se déplaceraient de façon rectiligne. Sur la terre, dans l’hémisphère nord, la force de Coriolis entraîne une déviation vers l’Orient des corps tombant en chute libre (cette loi peut s’inverser avec la polarité du noyau terrestre). Pour s’épanouir, la fonction G devra obéir à la loi de modération de Le Chatelier : si l’on exerce une contrainte trop forte sur un système, il réagit dans le sens qui tend à s’opposer à la modification voulue.
3. Images, sons
La trajectoire de tir d’un obus varie considérablement s’il est ou non suivi par une caméra. Certains baromètres utilisent le fait que le point de fusion d’une volonté humaine dépend de la pression exercée sur ses représentations. Le tensiomètre événementiel mesure la pression médiatique. On place un brassard gonflable au bras du spectateur et l’on comprime sa vision. Cette pression doit être suffisante pour obstruer la conscience. La pression maximale correspond au début de l’audition des roulements de tambour. La pression minimale correspond au sommeil. Cette expérience doit être menée dans une chambre à images remplie de pompes à vide et isolée des ondes de choc réelles. Si un spectateur est soumis à la force excitatrice périodique des images, sa conscience effectue des oscillations. Après un certain temps, le corps oscille avec la même fréquence que celle de la force extérieure excitatrice. Pour accélérer ce phénomène, on pourra aussi exciter le baromètre à membrane, aussi nommé cœur, qui se déforme sous l’action de la pression. La membrane se gonfle dans la direction de la pression la plus faible, et se comprime dans le cas contraire. On pourra également, en dernier recours, procéder à une régulation du vide des idéaux ; les mesures s’étendent d’un vide approximatif à un vide très élevé. L’image d’un char détruisant une cible civile évoluant à découvert est une image virtuelle qui n’engendrera aucun vide, car on ne peut pas la recueillir sur un écran. Si un faisceau de canons frappe une surface habitée par des femmes et des enfants, en général il n’apparaît aucune image. Les ondes sonores émises par l’image cathodique d’un objet (par exemple un avion ou un coup de feu) se déplaçant dans l’air à la vitesse v, se propagent dans les membranes cardiorespiratoires à la vitesse du sens donné par un commentaire journalistique c. On parlera parfois d’onde de choc ou de perturbation. Une telle onde peut être reproduite en laboratoire. Le tube cathodique de la chambre à images est aussi appelé tube à séparation. La diffusion des ondes induit dans la conscience du spectateur un effet de séparation d’avec son corps, léger mais croissant. Le choc des molécules, régulier dans le temps, atténue la sensibilité des membranes.
4. Effets
La diffusion médiatique de la fonction G est le processus par lequel la propagation de l’espoir E et de la colère C changent de direction. On parle alors d’effet d’aspiration. Les modifications sur une longue durée ont pour effet la migration des pôles idéels. La théorie quantique précise que tout réceptacle d’énergie ne peut accueillir qu’un certain nombre d’aspirations à la fois. Un réceptacle distrait, par exemple, par l’effet d’aspiration à la Paix (P) ne conduira qu’un courant électrique faible et sans direction fixe. La fonction P est une dérivée de la fonction G.
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24.04.2005
QUITTE OU DOUBLE
La vie ne se rattache à rien
Pour ceux qui attendent la fin
C’est un filet d’eau qui s’écoule
Un enfant noyé dans la foule
Le vent emporte les pensées
Toujours du côté du passé
Les yeux s’écartent du destin
Comme de l’ombre d’un festin
On ne se parle qu’à soi-même
On ne s’écoute qu’avec peine
Avec nos regrets et nos troubles
On joue à quitte ou double
Dans nos royaumes roucoulants
Les tyrannies se font intimes
Les billets doux parlent d’argent
Et la faiblesse est un crime
La vérité est étalée
Au dos des cuisses des jeunes filles
Sur tous les écrans de télé
C’est notre fantôme qui défile
On ne se parle qu’à soi-même
On ne s’écoute qu’avec peine
Avec nos regrets et nos troubles
On joue à quitte ou double
22:05 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
22.04.2005
PRÉSENCE
Certains, au plaisir des êtres, sur un tissu d’insolences,
Devront être parjurés au cours de notre marche lente :
Ils ont trop de goût, au chevet de l’Histoire, à cailler en absences.
N’avançant jamais sans émoluments, certaines déchantent,
Anciennes. Elles craignent de s’exposer à qui les tance,
Et qui, les yeux en torche, se dénude. La société les hante.
Nous, l’électricité vole avec notre présence.
Oxygénés hors de la bulle, crevons les systèmes nains,
Unissons la force de nos parchemins ;
Peau, sang, reins.
22:15 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
20.04.2005
LA CHAIR DU MONDE
Ce matin-là, Arsenal du Midi descendit nager une heure dans le lac, et en revint grave. Ses disciples le virent croiser les bras sur son torse nu, les poings serrés, et se ramasser sur lui-même. Après un silence, il se redressa. Dit :
"Égarés, intranquilles, pourquoi ne vous rassemblez-vous pas ? Non pas ensemble, manifestants désengagés – engagés dans quoi ? –, marchands de sourires. Rassemblez-vous en vous-mêmes avant de marcher épars contre les pillages. Devenez boule de chair puis seulement déployez-vous. Votre individu ne tient qu’à un fil ; coupez-le."
Geste du grand cygne qui replie ses ailes sur lui-même en une inspiration. Puis, expirant :
"N’escomptons rien. Les marches en ligne droite ont des effets secondaires. Ramassez-vous et devenez neige puis, ensemble cette fois vraiment, unis cette fois solidaires, devenez avalanche. Cessez d’émettre votre avis : il ne vaut rien. Aucun avis ne vaut. Aucun. Comment ? Oui, il faudra bien, aussi, en finir avec la poésie. Il faudra bien en finir avec la littérature. Mais avant qu’elle ne s’autoimmole, elle redonnera sa chair au monde. Vous vous êtes déployés, vous vous êtes atomisés, éthérés les uns des autres, perdant tout ce qui fait la force d’un être. Ridicule réticule. Mais la vie circule, elle est là, prête à prendre feu derrière une crainte."
Arsenal replia de nouveau ses bras en croix sur son torse, comme avant un grand combat :
"Au terme de ce siècle, frères, sœurs, votre Oui va l’emporter en un sursaut sensuel, et les diseurs de Non briseront leur squelette en serrant leur corset. La grande rupture est proche – elle l’a peut-être toujours été –, elle ne tient qu’à un geste : ramassez-vous sur vous-mêmes, enveloppez-vous dans votre corps, puis explosez, bulldozez les murs de paille, les échafaudages de bambous, les stèles. Le temps approche où plus aucun trait de l’humain ne sera reconnaissable : ni les pleurs ni le rire. L'humain ne sera plus qu'un vestige doux, comme un téton sur une poitrine mâle. Cela s’appelle la naissance d’une autre espèce, née de l’humain par implosion. »
À ces mots, Arsenal vit que certains de ses disciples souriaient. Il descendit au milieu du groupe et se retourna vers sa grotte vide, la pointant du doigt en souriant avec eux :
"Regardez : il a disparu !"
10:20 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
19.04.2005
FESTIVAL OFF
"Doubt thou the stars are fire,
Doubt that the sun doth move,
Doubt truth to be a liar,
But never doubt I love."
(Act II. Sc.2. 115-18)
Oser plonger plus haut dans le geste qui nous atomise
Prendre pour envie celle de naître aussi derrière nos écrans
Hypnotiser nos voix au rythme d’un corps qui s’éternise
Espérer être pierre pour faire jouir le granit tremblant
Lécher nos épidermes en y gravant des devises
Inviter la noyée d’Hamlet à scander ses oraisons
En nageant avec elle dans un lac d'émotions
15:50 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
LA DERNIÈRE CIGARETTE
Tu ne crois pas en la réincarnation ? Dans notre monde de cigarettes, pourtant, le phénomène est avéré.
Le mot de réincarnation n’est d’ailleurs pas adéquat, puisque nous ne sommes pas faites de chair. Il serait plus juste de parler de métempsychose. Le processus est simple. Les cigarettes ont une âme. Lorsqu’un humain nous consume jusqu’au filtre, cette âme s’échappe et renaît au sein d’une nouvelle cigarette. Notre vie est très brève, deux à trois minutes en moyenne. N’était la possibilité spirituelle de voyager de tige en tige, notre existence serait absurde. Beaucoup de cigarettes, d’ailleurs, parce qu’elles refusent de croire en la métempsychose, cèdent à la dépression dès qu’elles sentent s’approcher la flamme d’un briquet ou d’une allumette. Ou bien elles se réfugient dans l’altruisme, se disant que leur mission sur terre est de satisfaire de manière fugace le plaisir d’un humain pendant un bref laps de temps et ainsi de participer à la ronde de l’amour universel.
Mais cette abnégation a été mise à mal depuis quelques décennies, les humains ayant pris conscience que nous nuisions à leur santé. Depuis quelques temps, les paquets dans lesquels nous attendons avec résignation, serrées les unes contre les autres, d’être brûlées, portent des inscriptions de plus en plus alarmistes. L’ironie de notre vie, c’est que tant qu’une flamme ne nous allume pas, nous n’existons pour ainsi dire pas : nous ne ressentons rien. En revanche, la petite centaine de secondes pendant lesquelles le feu nous consume nous fait atteindre des sommets de jouissance, accentués par la succion d’une bouche – brûler sur le coin d’un cendrier, oubliée, est notre conception d’une vie râtée. C’est pourquoi nous vénérons les humains, qui sont pour nous l’objet d’un culte fervent, surtout chez les cigarettes qui, comme moi, ont été un tant soit peu initiées aux mystères tapis sous les apparences.
Possédant une âme, nous avons du cœur et la faculté de nous attacher. Beaucoup d’entre nous ont leur fumeur fétiche, un complice humain qui leur procure en les aspirant une volupté unique. Ce n’est pas le cas des plus obsessives, celles qui ne croient qu’au plaisir sensuel, et pour qui une bouche est une bouche. D’autres, qui tout de même font la différence et n’aiment pas se laisser fumer par n’importe qui (bien que nous n’ayons pas souvent le choix), se prennent en général d’affection pour un grand fumeur ou une grande fumeuse, sachant qu’ainsi elles multiplient les occasions de consomption. Chaque humain fume de manière différente. Aucune salive n’a le même goût qu’une autre, et les sensations que nous éprouvons lorsqu’une partie de nous descend à l’intérieur d’une poitrine sous forme de fumée peuvent revêtir des nuances multiples.
Enfin, étape suprême de notre joie d’être au monde, certaines d’entre nous sont capables de lire dans les pensées de leur fumeur, de s’unir l’espace de quelques instants à sa psyché. Une croyance séculaire veut en effet que chaque cigarette possède sur terre un fumeur-frère. Sa recherche, de métempsychose en réincarnation, est notre but spirituel le plus élévé, car il est écrit que lorsque l’une d’entre nous est fumée mille fois par son fumeur-frère ou sa fumeuse-soeur, alors elle se réincarne en humain. Cela a l’air simple à atteindre, mais c’est en réalité plus complexe que de résoudre une équation à trois inconnues. Il faut d’abord avoir la chance, infime parmi des milliards de possibilités, de tomber sur son double humain. Ensuite, il convient d’être assez habile pour se réincarner dans l'un de ses paquets de cigarettes 999 fois (surtout s'il ne s'agit pas d'un grand fumeur).
Seules les plus tenaces d’entre nous y parviennent ; cela demande une grande discipline. Je commençais à désespérer de mon existence de cigarette - même si nous voyageons beaucoup. Je commençais même à douter, je l’avoue, de la théorie du fumeur-frère. Ce n’était peut-être qu’une fause croyance destinée à occulter la répétitive vanité de notre condition. Et puis, ce week-end, j’ai senti que quelque chose d’inhabituel arrivait au moment où une main différente des autres m’a saisit. Au simple contact de cet index, de ce pouce et de ce majeur-là, je fus parcourue d’un violent frisson.
Le fumeur ne m’alluma pas tout de suite, les doigts de sa main gauche, d’une douceur inouïe, me caressant lentement de haut en bas. Je vibrais de désir lorsque la flamme d’un petit briquet violet s’approcha tout prêt de mon extrêmité ouverte. Les deux minutes qui suivirent furent les plus heureuses de toutes mes vies. La jouissance était telle qu’à chaque seconde je me sentais sur le point de perdre conscience et en même temps d'atteindre enfin à la lucidité. À mesure que le plaisir coulait en moi par vagues, j’oubliai tout de mon passé. Je perdis conscience d’être une cigarette.
Lorsque ma fumée s’infiltra à l’intérieur des narines de cet homme pour atteindre le cerveau, j’eus la sensation de ne faire plus qu’un avec lui. Je perçus jusqu’à son monologue intérieur. Tandis que mon tabac s’était consumé presque jusqu’au filtre, tout parut soudain s’immobiliser. Je flottais en suspens dans un vide infini. Cela dura une seconde, une éternité, après quoi le monde réapparut autour de moi – et d’abord mon corps, y compris la partie volatilisée avec les cendres, sous forme d’une infinité d’étincelles. J’eus une conscience aiguë de l’environnement qui me cerclait, cet appartement où je me trouvais, avec ses meubles : tout un réseau de lignes lumineuses vibrantes.
C’est alors que je te vis, mon fumeur-frère, sous la forme d’un halo autour duquel tournoyaient, épousant les contours d’un corps humain, des millions d'étincelles incandescentes.
Et je t'entendis murmurer : "Ceci était ma dernière cigarette."
11:05 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note