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01.05.2006

Cathédrales

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Photo de Mimmo Jodice, "La Città invisibile", envoyée par Francesco Forlani à l'occasion de l'anniversaire d'Arsenal, en 2005.

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Nous habitions la vallée, entourés de bulldozers et de châteaux de sable. Il y avait des rires d’enfants et des lamenti de chat. Les femmes veillaient à ce que les chats ne durent jamais trop longtemps. Arsenal depuis quelques jours s’entraînait à la plongée.

Il avançait nu, avait juste gardé la montre qui lui venait de son ancêtre. Chaque jour, à deux ou trois reprises, il s’élançait de la falaise et s’effondrait sur la poussière, quelques dizaines de mètres plus bas, en un choc sourd. Une femme, tout en tordant le cou à un chat d’un geste sec, lui fit remarquer que là où il plongeait, il n’y avait plus beaucoup d’eau. Arsenal, encore recouvert de terre, les muscles douloureux, tenta de marcher fièrement tout en boitant : "Que m’importe qu’il y ait de l’eau, puisque je cherche à m’envoler."

Un tribunal fut réuni. Il s’agissait dans le village de statuer sur le sort de l’invité. Arsenal pourrait-il rester quelques semaines encore ? Ou devrait-il partir dès le lendemain, car certains prétendaient qu’il dévoyait la jeunesse par l'exemple de ses ridicules exploits sportifs ?

Mais avant même que le tribunal ne délibérât, Arsenal avait déjà cessé ses plongeons et entrepris de relier les huttes par des canalisations, édifiant de petites constructions étranges autour et entre les ruelles du village sous les moqueries des enfants, sans que personne ne sache encore à quoi pouvait bien servir ce tissage baroque.

"Tu ne plonges plus, Arsenal", constata le vieil homme qui contre sa volonté propre faisait office de juge. "Je ne plongeais que par hommage aux femmes qui m’ont pris pour cible. En vérité, vieil homme, et cela tu t’en doutais, je ne cherche ni à plonger, ni à m’élever. Je serais pour toujours l'homme invisible : celui qui traverse les murs." Tout cela parut bien compliqué au vieil homme, qui était fatigué de tout excepté de l’Ailleurs. "Pauvre vieillard, lui dit Arsenal avec cette bienveillance coupante qui avait consacré son impopularité auprès des hérons, tu as passé ta vie à songer à l’Ailleurs, au lieu de traverser l’Ici de tout ton corps."

"Pauvre Arsenal, répondit alors le vieil homme, une lueur malicieuse dans le regard, plus tu traverses, plus tu te retrouves au même point." Les yeux d’Arsenal foudroyèrent les pupilles du vieil homme : "Vieil homme, c’est ta croyance au mal qui engendre le Mal, tu aurais dû lire ça dans tes livres. Viens plutôt m’aider à construire une cathédrale. Ces canalisations et ces murs que tu ne comprends pas, ce ne sont que les fondations."

À ces mots, le vieil homme, les mains sur la tête, commença à courir dans le village en criant : « Chassez-le fou furieux, il veut nous plonger dans l’obscurité ! Il veut envelopper notre village dans des voûtes humides. Chassez Arsenal, nous n’avons que faire d’un nouveau Dieu, et nos femmes n'ont pas besoin d'un ténébreux ! Notre village est à ciel ouvert ! » Alors les hommes et les femmes du village se soulevèrent et l’on vit Arsenal courir sous un flot de pierres, riant aux larmes du nouveau tour qu’il venait de jouer. Dans quelques heures, les habitants du village s’apercevraient que les canalisations et les habitacles construits par Arsenal cachaient un réseau de traitement des déchets.

Lorsque la nuit arriva et qu’il fut de nouveau seul, assis à mi-hauteur d'une colline, Arsenal détourna le visage de la lune, fixa l’horizon de la ville proche et se demanda s’il n’était pas temps d’abandonner son goût pour la farce. Et assurément il le ferait, lorsqu’il saurait comment construire une cathédrale sans aucun mur, à ciel ouvert.

19:20 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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