19.05.2005
UN LÉOPARD
Arsenal ce matin-là pointa vers la vallée et dit :
« Regardez et acceptez que d’autres vivent hors de vous, autrement, l’aventure de la vie.
Mais saltimbanques, ne vous méprenez pas, vous êtes bien les rois de ce monde. Vous avez su déborder de vous-mêmes, à vos risques et périls. Regardez-les aussi tous ceux-là qui se retiennent, timides. Aimez-les, mais débordez votre joie devant eux.
Il ne doit pas y avoir d’écran entre eux et vous, et si l’écran existe, par jeu de manifestation, dans quelque salle obscure, crevez-le in abstracto. Ne soyez pas jaloux de votre débordement, ne le privatisez que par nécessité.
Mais tenez surtout ferme et droite votre colonne vertébrale. Nous voulons que cette colonne soit pureté. C’est ainsi qu’ils accueillent votre joie comme des fleurs en croissance — ainsi, mais peut-être de mille autres manières, car ce que nous voulons n’est pas ce qu’il FAUT vouloir.
Ne haïssez pas les structures et les cadres, ils sont la piste de danse. Il faut bien distinguer le tango du paso doble, la contredanse du rock bourgeois. Dès la nature, le multiple ne s’incarne-t-il pas en des formes définies ?
Oui, il n’est rien de nouveau dans ce que je viens de vous dire, mes amis, mes ennemis. Ne vous contentez pas de ces mots. Ne vous contentez pas des belles définitions des belles choses. Inventez en de nouvelles. Il n’y a pas de règles, pas même en amour. Seulement un cadre et une, deux, trois, quatre, mille… colonnes vertébrales.
Le reste vous appartient. D’agir et de me contredire. D’agir et de m’ignorer. Car moi aussi j’accepte que là-bas dans la vallée, comme ailleurs dans d’autres montagnes, d’autres que moi fassent leur chemin, construisent autrement des œuvres nouvelles. Arsenal n’est qu’un enfant devant l’inouï. »
Ayant dit cela, Arsenal alla nager, en apparence solitaire.
Soudain, quelqu’un montra, de l’autre côté de la montagne, un léopard qui rôdait. Et chacun se dit qu’il était temps de vaquer à ses occupations. Tous se mirent en marche d’un même mouvement dans des directions diverses.
Le léopard rugit, puis distribua entre les arbres sa marche sereine mais vigilante. Le vent fit frissonner les feuilles opaques.
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