Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

22.05.2005

De la haute fantaisie (Introduction à la lecture de Fernando Pessoa)

"Pour les éveillés, le monde est un et commun."
Héraclite.

"Hein et comment ?"
Anonyme.


Il est d’usage d’entrer dans le monde de Pessoa par la porte de son nom. On sait que "pessoa" en portugais signifie personne. Non au sens où quelqu’un est absent (la belle dualité du mot français n’existe pas en portugais), mais au sens de personne morale. C’est à partir de ce signe moral que je vous propose de commencer cette visite, et non, comme les guides plus ou moins touristiques le pratiquent, par l’analogie avec la persona (masque, rôle).

Gardons pourtant sous la main l’indice du masque. Il nous servira à plusieurs reprises pour ne pas tomber dans le pire des pièges concernant Pessoa, celui de le prendre au sérieux (ce que lui même ne parvenait à faire qu’au prix d’une souffrance sans cesse dépassée par la création, course folle entre fantaisie et effondrement, voilà pour le sens de notre visite, je le dis pour ceux qui voudraient aller voir ailleurs si personne n'y est).

Moral: tel se présente le texte par lequel notre visite commence, "L’Education du stoïcien", dont le sous-titre révèle d’entrée de jeu l’humour de Pessoa: "De l’impossibilité de créer un art supérieur". Ce texte est signé d’un hétéronyme peu connu de l’auteur, le Baron de Teive.

On peut ici rappeler - tout voyage comporte ses clichés - que Pessoa signait la plupart de ses textes (outre ceux signés "Pessoa" in person) de trois pseudonymes, Alberto Caeiro, Ricardo Reis, et Alvaro de Campos. À la manière d’un touriste qui lorsqu’il se rend à Lisbonne sait par avance qu’il ne faut pas ignorer le Château Saint-Jorge perché sur les hauteurs de la ville, la grande place du Commerce, le Monastère des Geronimos, et la statue assise de Pessoa, il convient de connaître ces principaux hétéronymes. On connaît à peine moins l’esthétique à laquelle chacun renvoie.

Une analogie entre Pessoa et Lisbonne nous vient du poème auquel fait allusion le titre de ce texte-ci : "Lisbon revisited" est le titre de deux poèmes signés de l’hétéronyme Alvaro de Campos, l’un daté de 1923, l’autre de 1926, qui débutent comme suit, non selon la traduction de la Pléiade, ici trop rude, mais selon celle des éditions de la Différence :

1923:

"Non: je ne veux rien.
Je l’ai déjà dit, je ne veux rien.

Epargnez-moi vos conclusions:
La seule conclusion est de mourir.

Ne me servez pas d’esthétiques !
Ne me parlez pas de morale !
..."

1926:

"Rien ne m’attache à rien.
Je veux cinquante choses à la fois.
Avec l’angoisse d’une faim de viande,
Je convoite un je-ne-sais-quoi
De défini dans l’indéfini...
..."

J'ai cherché chez moi un guide de Lisbonne, avant de me souvenir que je l’avais jeté quelques jours plus tôt sous prétexte que je préférais la découverte erratique aux parcours fléchés. Je laisse donc la piste géographique ouverte pour un autre voyage, et me laisse rappeler à l'ordre par la personne morale. "L’Education du stoïcien", que vous ne trouverez pas dans la Pléiade, commence ainsi:

"Il n’est pas de plus grande tragédie que l’égale intensité, dans la même âme ou le même homme, du sentiment intellectuel et du sentiment moral. Pour être indiscutablement et "absolument" moral, on doit être quelque peu stupide. Pour être absolument intellectuel, on doit être quelque peu immoral. Je ne sais quel jeu ou quelle ironie des choses condamne chez l’homme cette dualité portée à un degré élevé. Pour mon plus grand malheur, elle se réalise en moi. Je n’ai donc, possédant deux vertus, jamais rien pu faire de moi. Ce n’est pas l’excès d’une qualité, mais bien de deux, qui m’a tué à la vie."

Notez que Pessoa parle de "sentiment intellectuel". Voilà qui pourrait paraître étrange à certaines oreilles françaises. Nous y reviendrons.

Pessoa parle donc ici sous le masque du Baron de Teive. De teive peut s’entendre en portugais comme un "j’ai eu", ou un "il a détenu". Qu’est-ce donc que Pessoa a détenu qui lui manque tant à présent au point de le faire exploser en formes multiples ? REvenons à "Lisbon revisited" (1926, traduction cette fois-ci de la Pléiade):

"Dans le fond de mon esprit, où je rêve ce que j’ai rêvé,
Dans les champs ultimes de l’âme, où sans raison je me remémore,
(Et le passé est une brume naturelle en fausses larmes)
Dans les routes et les sentiers de forêts reculées
Où j’ai pensé qu’était mon être,
S’enfuient, démantelées, utlimes vestiges
De l’illusion finale,
Mes armées rêvées, défaites sans avoir été,
Mes cohortes sans existence, anéanties en Dieu..."

Chez Pessoa, l’objet petit a, cet obscur objet du désir, est un objet grand F. identifié. Nous dirons plus loin ce que ce F. revêt. Freud, à la fin de sa vie, à révélé, ultime et touchant regret, qu’il était étranger au sentiment océanique, ce sentiment de l’”éternité”, sentiment de quelque chose sans frontière, sans borne, sentiment d’un lien indissoluble... En revanche demander à un Portugais de ne pas ressentir le sentiment océanique (même sous la forme appauvrie de la saudade) serait comme demander à un Français d’être en surface moins cartésien. Pessoa n’est pas seulement le gardien de l’être, c’est aussi – en un effort désespéré – celui du non-être, notamment par les poèmes signés Alvaro de Campos.

"... car moi, qui aime tant la mort
Comme la vie..."

Sans cesse Pessoa, d’un vers à l’autre, d’un mot à son mot voisin, bascule entre le Tout et son Contraire. Alain Badiou s’avoue embarrassé par ce perpétuel basculement. Il conclut que nous ne pensons pas encore à hauteur de Pessoa. "Nous y découvrons un impératif auquel nous ne savons pas encore comment nous soumettre : emprunter la voie qui dispose, entre Platon et l’anti-Platon, dans l’intervalle que le poète a ouvert pour nous, une véritable philosophie du multiple, du vide, de l’infini. Une philosophie qui rende affirmativement justice à ce monde que les dieux ont pour toujours quitté."

Curieusement, Badiou oublie que cette philosophie de l’union des contraires que manifeste l’oeuvre de Pessoa a déjà été formalisée il y a quelques temps. Par le présocratique Héraclite et ses fragments. Une pensée qui peut se résumer facilement (mais l’éprouver est une autre paire de manches, que Pessoa se charge de nous faire enfiler en douceur) : la réalité est un jeu où les contraires s’affrontent et se relient dans un tourbillon incessant d’amour et de haine.

Fragment 52 :

"Le temps de vie est un enfant qui s’amuse, joue au trictrac. Royauté d’un enfant."

Fragment 53 :

"Combat est père de tous les êtres et roi de tous les êtres."

À ce stade, on ne s’étonnera plus – ou peut-être s’étonnera-t-on – de ce que le grand F. vers lequel l’oeuvre de Pessoa fait signe, ce soit la Fantaisie (ou Fantasia, en portugais). Bien sûr, cette fantaisie se renverse sans cesse en son contraire le Drame, par une tragique dialectique. C’est pourquoi, dans son poème le plus connu nous trouvons le poète adossé à la fenêtre de sa chambre:

"... Avec le Destin pour conduire le chariot de tout sur la route de rien."

C'est pourquoi je voudrais un jour rencontrer le comédien capable de lire "Bureau de Tabac" joyeusement, plutôt qu'avec les habituels trémolos dans la voix :

"J’ai tout raté.
Comme je n’avais pris aucune résolution, tout ou rien,
peut-être, c’était pareil...

... (mange des chocolats, fillette,
Mange donc des chocolats!
Ecoute, il n’y a pas de métaphysique au monde, à part le chocolat.
Ecoute, toutes les religions n’enseignent rien de mieux que la confiserie...)"


16:20 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

Les commentaires sont fermés.