24.05.2005
VENTRILOQUIE
« Rien dans le ventre », dit le mot populaire à propos des couards. Et pourtant, ils doivent avoir au moins un peu de souffle, puisqu'ils peuplent notre paysage culturel, désécrivent chaque jour dans les journaux, publient des livres avec la régularité des machines : les ventriloques. Ils sont partout, mimétiques à prétention d’indépendance, ils éructent leurs banalités comme on déverse de la soupe sur le sel. Mais gare, nous n’échappons pas au virus de la ventriloquie, nous autres contempteurs. Le psittacisme est une maladie qui nous guette tous. Et bla, et bla.
Oublieux de l’étonnement, négligeant de laisser éclore leurs impressions, les ventriloques labellisent le monde à grandes lèvres de peur. Avant l’invention des marques, ils étaient déjà de lourds reconnaisseurs, catégorisant le réel à coups de volonté de puissance rachitique. Tristes intellectuels qui ont désappris de penser comme de se taire. Et bla et bla. Obladi Oblada.
Nous sommes tous des ventriloques, mettons, mais qui parle n’est pas le même. Oui, toujours ce vieux problème de vie et de mort. Si ce n’est pas la volonté de puissance qui parle, qu’est-ce donc ? Mille choses. Par exemple, les impressions évoquées tout à l’heure. C’est intéressant une impression. Ça parle un langage de sourds. Comme une fleur sur le point d'éclore dans notre poitrine qui éclate aussitôt en poussière. Quelques uns sont passés maîtres dans l’art de faire éclore en fleurs persistantes leurs impressions. Ceux-là sont les grands démiurges, a priori.
Prenez une photo, par exemple. Simple à trouver ? Mettons page 31 du quotidien Libération de ce jour. Cliché de Martin Parr au Mineral Bar. Quatre hommes et trois femmes figés dans une attitude granitique. Noir et blanc seventies où chacun semble isolé des autres par les rêves qu’il ne voudra pas toujours accomplir. Rayures du linoléum (à moins qu’il faille appeler autrement ce contreplaqué plastifié, marron rayé, qui couvrait les tables des bars et des cuisines, qu’importe). Pour un trentenaire, européen, occidental, l’enfance est ici évoquée. Une enfance mi-réelle, située aux alentours de 1977 (la photo date de 1980), mi-fantasmée, car nous n’avons pas tous été british pendant les seventies (la photo a d’ailleurs été prise en Irlande). Qu’importe encore ; l’enfance minéralisée est là, et c’est presque par atavisme que l’image réchauffe ceux qui ont été enfants durant ces années 1970. L’image poseuse parle au ventre. La laideur mariée à la nostalgie se transforme en apparente beauté.
Mais que dit le ventre à l’image ? Il parle d’un pays quitté où l’on n’a pas grandi. Un pays longtemps figé dans les années soixante-dix. Le Portugal, l’Irlande, qu’importe : c'est toute l’Europe du linoléum qui est en train de disparaître. Doit-on regretter ce passé minéral ? Doit-on le dépasser ? Laissons le langage de l'Un-Père hâtif catégorique aux ventriloques. Ils sont toujours là à cracher des IL FAUT dont eux-mêmes ne savent rien. « Il faut dépasser le linoléum ! » Ou encore : « Il faut vénérer le linoléum comme ultime trace d’un passé proche humain ! »
Et si nous nous contentions, encore un petit peu, de nous étonner ? Enfant, j’étais étonné par la laideur du contreplaqué plastifié des bars et des cuisines. Aujourd’hui je suis étonné que cette laideur, teintée par le souvenir, m’apparaisse belle. Je pourrais avancer, développer, forcer la conclusion et le discernement, mais je préfère ce matin me maintenir un instant dans l’étonnement. L’étonnement est-il toujours nostalgie d’un temps où nous étions protégés ? L’étonnement recouvre-t-il la peur du vide ? Mettons qu’il nous arrête au bord de deux précipices, sur le pont d’un entre-deux entre affaissement et dépassement. Orgasme de l’étonnement, qui pourrait bien être la porte vers ce qu’un slogan politique suggérait il y a quelques décennies, dont l’écho se faisait encore entendre au moment où les seventies se minéralisaient : « L’imagination au pouvoir ! »
L’imagination au pouvoir, c’est précisément ce dont les ventriloques nous privent en occupant la place avec leurs aboiements de castrats. Mais, bien entendu, le principal tortionnaire de l’imaginaire, c’est notre propre paresse, notre propre mimétisme, notre absence de courage à nous maintenir dans l'étonnement et le risque, notre conservatisme, notre assurance-vie… mais je me tais, devenant ici moi-même un ventriloque de l’anti-ventriloquie.
Pourquoi les clients du Mineral Bar semblent-ils poser, ailleurs, gênés ? Mettons qu’ils écoutent de la musique, ce que l’image ne peut que suggérer. Mettons qu’ils écoutent « Do you want me ? » de Human League. Ou bien un tube des Beatles déjà nostalgique à l'époque : Obladi, Oblada, life goes on...
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