27.05.2005
LE MARCHAND DE BONBONS
Un élément d’inhabituel planait sur les rues de la ville ce matin-là. Ce n’était pas cette femme, casque de moto sur la tête, qui tirait une corde devant elle, attachée à un bus. Ce n’était pas cet homme, vêtu d’une robe sombre, qui marchait dignement en déchirant les pages de son journal. Ce n’était pas cette vieille femme, panier de provisions sous le bras, qui distillait à sa voisine des paroles usées.
Quoi alors ? La mesquinerie larvée de l’humain n’était pas moins élevée que d’habitude sur l’échelle de la l'impatience. La peur régnait comme elle avait régné depuis l’aube des temps, sans raison fondamentale, comme le voulait, semblait-il, son essence. Le taux d’angoisse était mesurable aux bruits lointains de chantiers.
Mais il y avait ce parfum de caramel. Il semblait imprégné dans l’air de la ville comme une humidité odorante. Je tentai de le suivre à la trace. Mon corps accomplit l’acte de s’accroupir et ma main droite caressa le béton âpre. Je me couchais, reniflant le sol impur. Cela sentait bien le caramel, et cette odeur me signifia d'abord une absence.
Mais de quoi ? Je chassai les premières images trop contemporaines de glaces à la vanille nappées d’une sève mielleuse. Puis je retrouvai les toffees trops durs de mon enfance. Suivant l’odeur à l'instinct, je me retrouvais quelques instants plus tard à l’entrée d’une bouche de métro, devant un marchand de bonbons aux traits tirés. Son stand multicolore cuisait au soleil. L’homme, cinquantenaire, barbu, chapeau de paille sur la tête, était assis sous un parasol bleu. Le pop corn au caramel éclatait en nuages volubiles. Il n’y avait pas un enfant à l’horizon.
L’homme me raconta que quelques années plus tôt, il s’était donné pour mission, comme tant d'autres, de "changer le monde". Il me parla de la Conspiration du Sucre, par laquelle les multinationales et les puissants asservissaient les petites gens. Sucre dans les aliments, sucre dans les parfums, sucre dans les mots, sucre dans les pensées et les fausses promesses. Il avait d’abord tenté de lutter de toutes ses forces contre le sucre. Il organisa des conférences, changea son mode d’alimentation et tenta de modifier celui de ses proches. En toute chose il devint le chantre de l’amertume.
Mais ses conférences, après la curiosité initiale, se dépeuplèrent. L’homme se retrouva seul, isolé, sans travail, sans amour. Sa politique contre le sucre n’avait opéré que sur lui : il était devenu profondément amer.
Je crus comprendre alors comment, par dépit, il en était venu à vendre des sucreries à l’entrée du métro, lorsque, d’un geste assuré, il me tendit un sachet de pop corn au caramel. J’en plaçais quelques grammes dans ma bouche. Une acidité inattendue enflamma mes papilles. Un frisson parcourut mon corps tandis qu'une vague vibrante se répandait le long de mon cou dans toutes les directions. C’était comme des étincelles, non pas de jouissance seulement, mais comme porteuses d’un savoir indicible.
Mon corps tout entier devint un brasier d’acidité, sans que je puisse déterminer si c’était une sensation bienheureuse ou douloureuse. Les couleurs du stand de bonbons me parurent plus vives et autour de moi le monde ne ressemblait plus à ce qu’il avait été quelques secondes plus tôt. De grosses cordes pendaient au sol, abandonnées. Les journaux déchiquetés s’envolaient, métamorphosés en feuilles végétales vertes, rouges et jaunes. Les passants portaient des pans de tissus pourpres, ocres, garance, turquoise et cent autres couleurs dont j’ignorais le nom. Certains étaient habillés de blanc et de noir.
L’odeur de caramel avait disparu, remplacée par un parfum complexe où je crus déceler des pointes citronnées. Le visage du marchand de bobons, qui m’était apparu si triste, vibrait de joie. Puis la sensation s’estompa. Par un mécanisme atavique, je m’attendis aussitôt à ce que tout redevienne comme avant, mais une conviction me rattrapa. Je compris que désormais je resterai fidèle à ce marchand de bonbons. Je sus que chaque matin, je viendrais goûter l’une de ses friandises et que chacune d’elles serait porteuse d’une vision du monde différente.
Mon instinct avait guidé mes pas jusqu’à ce parasol bleu et l'important désormais était bien d'y demeurer fidèle, de jour en jour. De la même façon que le marchand de bonbons était resté fidèle à son rêve, bien que d'une manière étrange.
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