29.05.2005
ÉTERNEL RETOUR DE LA BEAUTÉ
C'était dimanche et Arsenal marchait le long d'un précipice sans détourner son regard de l'horizon poudreux. Au fond du ravin, des hommes en sueur, massifs, se livraient à un sport collectif. Arsenal ne parlait pas, mais méditait suffisamment fort pour que le disciple qui le suivait crût parvenir à noter ses pensées :
"Les expériences du baigneur du dimanche, traînant sa traînitude, ne nous serons pas épargnées. Les tripes du promeneur du dimanche et de chaque jour. Pendant, ce temps, nous resterons avides de beauté, tant elle est rare. Un requiem, dernier vertige de beauté, c’est dire. L’agressivité a remplacé le Beau. Le matraquage, la matraquabilité. Plus aucune marche n’est commune et le retrait non partagé de l’être dans l’absence solitaire de personnalité constitue le tissu asocial de nos villes. La beauté est un moment rare de fuite alors qu’elle devrait être la norme, le minimum sans lequel toute forme devrait être abolie dans son effondrement. Une forme laide est une forme qui n’a pas atteint son accomplissement ou qui néglige d’y tendre. Toute activité exercée hors du Beau est assimilable à la mort. Tout ce qui se traîne est déjà mort. Tout ce qui se lamente doit être poussé dans le précipice comme déjà mort, moi y compris. Tout ce qui n’est pas porté par l’étincelle d’un idéal de Beauté, c’est-à-dire de transmutation vers la pure beauté structurelle incréée, n’a pas à périr car est déjà mort.
La beauté est dépassement architecturé des forces entropiques, geste ferme et gracieux contre la mort en devenir, servitude volontaire à la sainte difficulté. Comment expliquer que le monde soit rempli de laideur ? Comment expliquer que l’élégance, le style, n’appartiennent pas toujours au règne animal ? Il ne faut pas de compassion envers le laid, envers ce qui se traîne. La beauté n’est pas affaire de classe sociale, mais d’autodiscipline.
Dégageons la beauté de la main des marchands d’art de toute sorte, des pédants culturots-institutionnels de tout acabit avec leurs fins de phrases en cul de poule. Cela peut s’opérer sans violence, par simple effet de la volonté ferme et endurante. Aucun autre dieu n’est nécessaire que l’idéal de beauté."
Arsenal s'arrêta, laissant le disciple qui prenait des notes venir cogner contre son dos. Puis :
"Si le monde était infini et qu'il tendît vers le Beau, il l'aurait déjà atteint. Tout ce qui se traîne continuera-t-il donc de se traîner ? Tout ce qui aboie d'aboyer ? Pensée horrible que celle de l'Éternel retour. Pensée monstrueuse de l'ogre dévorant ses propre membres !"
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