30.05.2005
LE NOUVEAU MYTHE DE SISYPHE
Cela commença par les mains, tenant ferme burin et masse, les doigts sortis de l’ombre, sensibles à l’énergie du vide, ou à son électricité. L’énergie n’est pas nécessairement électrique, mais il ne s’agit pas ici de science. Sculpter le chaos. Arsenal n’est pas un rationaliste cartésien, même s’il croit aux détails, à la précision, à l’affleurement des prismes à la surface, à l'épuration amoureuse du magma originel.
Arsenal, d’émotion, a déjà pleuré en lisant de la philosophie, c’est dire son amour pour le logos. Arsenal rêve d’une philosophie totale, sensuelle, non exclusive des matérialités et des formes immanentes, car leur laideur ou leur silence nous a informés. C’est par les mains que l’énergie pénétra, qu’elle ressort en partie. Ne rien affirmer brutalement, ne pas s’évaporer non plus dans la désincarnation scientiste. La poésie domptée recèle les plus vastes philosophies. Parfois, cela donne un roman.
Quoiqu’il en soit, tenir bon dans la voie singulière. Improviser maladroitement, les doigts tremblants sur le clavier du piano, faire jaillir de soi l'innommé jusqu’à ce qu’au fil des ans, plus lentement et plus douloureusement que par la voie technique, le chaos s’ordonne, les vices s’harmonisent en une vertu étrange, inouïe, monstrueuse. Devenir un monstre de beauté créatrice, loin des académismes autant que des masturbatoires complaisances. Ériger un système du vécu d’où toute vulgarité et toute préciosité soient exclues. Ni castré, ni castrateur : un défi.
Prenez votre singularité au sérieux. Prenez votre monstruosité au sérieux, c’est-à-dire aimez-là, taillez-la, élevez-la au rang d’œuvre d’art, de don fait à l’humanité et à vous-même. Faut-il absolument devenir singulier ? Est-ce possible ? C’est une ligne de crête.
Le seul rocher de Sisyphe qui vaille la peine : le chaos. À pousser avec masse et burin. À la fin de la vie, on ne s'est pas débarrassé du boulet, mais on lui a donné forme et structure.
09:15 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
29.05.2005
ÉTERNEL RETOUR DE LA BEAUTÉ
C'était dimanche et Arsenal marchait le long d'un précipice sans détourner son regard de l'horizon poudreux. Au fond du ravin, des hommes en sueur, massifs, se livraient à un sport collectif. Arsenal ne parlait pas, mais méditait suffisamment fort pour que le disciple qui le suivait crût parvenir à noter ses pensées :
"Les expériences du baigneur du dimanche, traînant sa traînitude, ne nous serons pas épargnées. Les tripes du promeneur du dimanche et de chaque jour. Pendant, ce temps, nous resterons avides de beauté, tant elle est rare. Un requiem, dernier vertige de beauté, c’est dire. L’agressivité a remplacé le Beau. Le matraquage, la matraquabilité. Plus aucune marche n’est commune et le retrait non partagé de l’être dans l’absence solitaire de personnalité constitue le tissu asocial de nos villes. La beauté est un moment rare de fuite alors qu’elle devrait être la norme, le minimum sans lequel toute forme devrait être abolie dans son effondrement. Une forme laide est une forme qui n’a pas atteint son accomplissement ou qui néglige d’y tendre. Toute activité exercée hors du Beau est assimilable à la mort. Tout ce qui se traîne est déjà mort. Tout ce qui se lamente doit être poussé dans le précipice comme déjà mort, moi y compris. Tout ce qui n’est pas porté par l’étincelle d’un idéal de Beauté, c’est-à-dire de transmutation vers la pure beauté structurelle incréée, n’a pas à périr car est déjà mort.
La beauté est dépassement architecturé des forces entropiques, geste ferme et gracieux contre la mort en devenir, servitude volontaire à la sainte difficulté. Comment expliquer que le monde soit rempli de laideur ? Comment expliquer que l’élégance, le style, n’appartiennent pas toujours au règne animal ? Il ne faut pas de compassion envers le laid, envers ce qui se traîne. La beauté n’est pas affaire de classe sociale, mais d’autodiscipline.
Dégageons la beauté de la main des marchands d’art de toute sorte, des pédants culturots-institutionnels de tout acabit avec leurs fins de phrases en cul de poule. Cela peut s’opérer sans violence, par simple effet de la volonté ferme et endurante. Aucun autre dieu n’est nécessaire que l’idéal de beauté."
Arsenal s'arrêta, laissant le disciple qui prenait des notes venir cogner contre son dos. Puis :
"Si le monde était infini et qu'il tendît vers le Beau, il l'aurait déjà atteint. Tout ce qui se traîne continuera-t-il donc de se traîner ? Tout ce qui aboie d'aboyer ? Pensée horrible que celle de l'Éternel retour. Pensée monstrueuse de l'ogre dévorant ses propre membres !"
10:40 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
27.05.2005
LE MARCHAND DE BONBONS
Un élément d’inhabituel planait sur les rues de la ville ce matin-là. Ce n’était pas cette femme, casque de moto sur la tête, qui tirait une corde devant elle, attachée à un bus. Ce n’était pas cet homme, vêtu d’une robe sombre, qui marchait dignement en déchirant les pages de son journal. Ce n’était pas cette vieille femme, panier de provisions sous le bras, qui distillait à sa voisine des paroles usées.
Quoi alors ? La mesquinerie larvée de l’humain n’était pas moins élevée que d’habitude sur l’échelle de la l'impatience. La peur régnait comme elle avait régné depuis l’aube des temps, sans raison fondamentale, comme le voulait, semblait-il, son essence. Le taux d’angoisse était mesurable aux bruits lointains de chantiers.
Mais il y avait ce parfum de caramel. Il semblait imprégné dans l’air de la ville comme une humidité odorante. Je tentai de le suivre à la trace. Mon corps accomplit l’acte de s’accroupir et ma main droite caressa le béton âpre. Je me couchais, reniflant le sol impur. Cela sentait bien le caramel, et cette odeur me signifia d'abord une absence.
Mais de quoi ? Je chassai les premières images trop contemporaines de glaces à la vanille nappées d’une sève mielleuse. Puis je retrouvai les toffees trops durs de mon enfance. Suivant l’odeur à l'instinct, je me retrouvais quelques instants plus tard à l’entrée d’une bouche de métro, devant un marchand de bonbons aux traits tirés. Son stand multicolore cuisait au soleil. L’homme, cinquantenaire, barbu, chapeau de paille sur la tête, était assis sous un parasol bleu. Le pop corn au caramel éclatait en nuages volubiles. Il n’y avait pas un enfant à l’horizon.
L’homme me raconta que quelques années plus tôt, il s’était donné pour mission, comme tant d'autres, de "changer le monde". Il me parla de la Conspiration du Sucre, par laquelle les multinationales et les puissants asservissaient les petites gens. Sucre dans les aliments, sucre dans les parfums, sucre dans les mots, sucre dans les pensées et les fausses promesses. Il avait d’abord tenté de lutter de toutes ses forces contre le sucre. Il organisa des conférences, changea son mode d’alimentation et tenta de modifier celui de ses proches. En toute chose il devint le chantre de l’amertume.
Mais ses conférences, après la curiosité initiale, se dépeuplèrent. L’homme se retrouva seul, isolé, sans travail, sans amour. Sa politique contre le sucre n’avait opéré que sur lui : il était devenu profondément amer.
Je crus comprendre alors comment, par dépit, il en était venu à vendre des sucreries à l’entrée du métro, lorsque, d’un geste assuré, il me tendit un sachet de pop corn au caramel. J’en plaçais quelques grammes dans ma bouche. Une acidité inattendue enflamma mes papilles. Un frisson parcourut mon corps tandis qu'une vague vibrante se répandait le long de mon cou dans toutes les directions. C’était comme des étincelles, non pas de jouissance seulement, mais comme porteuses d’un savoir indicible.
Mon corps tout entier devint un brasier d’acidité, sans que je puisse déterminer si c’était une sensation bienheureuse ou douloureuse. Les couleurs du stand de bonbons me parurent plus vives et autour de moi le monde ne ressemblait plus à ce qu’il avait été quelques secondes plus tôt. De grosses cordes pendaient au sol, abandonnées. Les journaux déchiquetés s’envolaient, métamorphosés en feuilles végétales vertes, rouges et jaunes. Les passants portaient des pans de tissus pourpres, ocres, garance, turquoise et cent autres couleurs dont j’ignorais le nom. Certains étaient habillés de blanc et de noir.
L’odeur de caramel avait disparu, remplacée par un parfum complexe où je crus déceler des pointes citronnées. Le visage du marchand de bobons, qui m’était apparu si triste, vibrait de joie. Puis la sensation s’estompa. Par un mécanisme atavique, je m’attendis aussitôt à ce que tout redevienne comme avant, mais une conviction me rattrapa. Je compris que désormais je resterai fidèle à ce marchand de bonbons. Je sus que chaque matin, je viendrais goûter l’une de ses friandises et que chacune d’elles serait porteuse d’une vision du monde différente.
Mon instinct avait guidé mes pas jusqu’à ce parasol bleu et l'important désormais était bien d'y demeurer fidèle, de jour en jour. De la même façon que le marchand de bonbons était resté fidèle à son rêve, bien que d'une manière étrange.
11:05 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
24.05.2005
VENTRILOQUIE
« Rien dans le ventre », dit le mot populaire à propos des couards. Et pourtant, ils doivent avoir au moins un peu de souffle, puisqu'ils peuplent notre paysage culturel, désécrivent chaque jour dans les journaux, publient des livres avec la régularité des machines : les ventriloques. Ils sont partout, mimétiques à prétention d’indépendance, ils éructent leurs banalités comme on déverse de la soupe sur le sel. Mais gare, nous n’échappons pas au virus de la ventriloquie, nous autres contempteurs. Le psittacisme est une maladie qui nous guette tous. Et bla, et bla.
Oublieux de l’étonnement, négligeant de laisser éclore leurs impressions, les ventriloques labellisent le monde à grandes lèvres de peur. Avant l’invention des marques, ils étaient déjà de lourds reconnaisseurs, catégorisant le réel à coups de volonté de puissance rachitique. Tristes intellectuels qui ont désappris de penser comme de se taire. Et bla et bla. Obladi Oblada.
Nous sommes tous des ventriloques, mettons, mais qui parle n’est pas le même. Oui, toujours ce vieux problème de vie et de mort. Si ce n’est pas la volonté de puissance qui parle, qu’est-ce donc ? Mille choses. Par exemple, les impressions évoquées tout à l’heure. C’est intéressant une impression. Ça parle un langage de sourds. Comme une fleur sur le point d'éclore dans notre poitrine qui éclate aussitôt en poussière. Quelques uns sont passés maîtres dans l’art de faire éclore en fleurs persistantes leurs impressions. Ceux-là sont les grands démiurges, a priori.
Prenez une photo, par exemple. Simple à trouver ? Mettons page 31 du quotidien Libération de ce jour. Cliché de Martin Parr au Mineral Bar. Quatre hommes et trois femmes figés dans une attitude granitique. Noir et blanc seventies où chacun semble isolé des autres par les rêves qu’il ne voudra pas toujours accomplir. Rayures du linoléum (à moins qu’il faille appeler autrement ce contreplaqué plastifié, marron rayé, qui couvrait les tables des bars et des cuisines, qu’importe). Pour un trentenaire, européen, occidental, l’enfance est ici évoquée. Une enfance mi-réelle, située aux alentours de 1977 (la photo date de 1980), mi-fantasmée, car nous n’avons pas tous été british pendant les seventies (la photo a d’ailleurs été prise en Irlande). Qu’importe encore ; l’enfance minéralisée est là, et c’est presque par atavisme que l’image réchauffe ceux qui ont été enfants durant ces années 1970. L’image poseuse parle au ventre. La laideur mariée à la nostalgie se transforme en apparente beauté.
Mais que dit le ventre à l’image ? Il parle d’un pays quitté où l’on n’a pas grandi. Un pays longtemps figé dans les années soixante-dix. Le Portugal, l’Irlande, qu’importe : c'est toute l’Europe du linoléum qui est en train de disparaître. Doit-on regretter ce passé minéral ? Doit-on le dépasser ? Laissons le langage de l'Un-Père hâtif catégorique aux ventriloques. Ils sont toujours là à cracher des IL FAUT dont eux-mêmes ne savent rien. « Il faut dépasser le linoléum ! » Ou encore : « Il faut vénérer le linoléum comme ultime trace d’un passé proche humain ! »
Et si nous nous contentions, encore un petit peu, de nous étonner ? Enfant, j’étais étonné par la laideur du contreplaqué plastifié des bars et des cuisines. Aujourd’hui je suis étonné que cette laideur, teintée par le souvenir, m’apparaisse belle. Je pourrais avancer, développer, forcer la conclusion et le discernement, mais je préfère ce matin me maintenir un instant dans l’étonnement. L’étonnement est-il toujours nostalgie d’un temps où nous étions protégés ? L’étonnement recouvre-t-il la peur du vide ? Mettons qu’il nous arrête au bord de deux précipices, sur le pont d’un entre-deux entre affaissement et dépassement. Orgasme de l’étonnement, qui pourrait bien être la porte vers ce qu’un slogan politique suggérait il y a quelques décennies, dont l’écho se faisait encore entendre au moment où les seventies se minéralisaient : « L’imagination au pouvoir ! »
L’imagination au pouvoir, c’est précisément ce dont les ventriloques nous privent en occupant la place avec leurs aboiements de castrats. Mais, bien entendu, le principal tortionnaire de l’imaginaire, c’est notre propre paresse, notre propre mimétisme, notre absence de courage à nous maintenir dans l'étonnement et le risque, notre conservatisme, notre assurance-vie… mais je me tais, devenant ici moi-même un ventriloque de l’anti-ventriloquie.
Pourquoi les clients du Mineral Bar semblent-ils poser, ailleurs, gênés ? Mettons qu’ils écoutent de la musique, ce que l’image ne peut que suggérer. Mettons qu’ils écoutent « Do you want me ? » de Human League. Ou bien un tube des Beatles déjà nostalgique à l'époque : Obladi, Oblada, life goes on...
10:30 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
23.05.2005
SISTER
Je passe au microscope le moindre de tes gestes imaginaires,
Pousse à l’extrême ton bras, ta main, vers le ciel,
Rattrape la balle tombée dans la trappe,
Fixe amusé le temps qui ne s’écoule plus qu’en projections de vitesse-lumière.
Tu te troubles à voir mes rayons ?
Je me diaphragmerai.
Je me ferai journaliste de mes propres explosions, par souci de clarté,
Louerai les nuages là où les plus grands ont souhaité des ciels vides,
Prendrai notre puzzle et éclaterai comme toi les pièces en inframorceaux pour rendre plus difficile et certaine notre ascension vers l’amour.
Tu as percé le tableau de petits trous où nos yeux se sont collés par curiosité,
Mais l’essentiel se jouait derrière nous, dans notre musée.
Rien n’est moins mort que cet art qui nous peuple
(Je n’ai pas peur du peuple, il se transcendera instantanément au moment où on le croira le plus barboté dans sa fange).
Invincibles et fragiles, feuilles volantes,
Qu’on nous déchiquette, nous ressurgirons !
Que de boue on nous éclabousse, nous en expurifierons !
Qu’on nous phénoménise de foire, nous circulerons au-delà des limites !
Qu’on nous parque en prison, nous verrons à travers les murs !
Qu’on nous élance, nous offrirons nos dos avant de basculer tout le monde par dessus bord pour leur apprendre à voler.
Midday : des hooligans chanteront avec nous des chœurs sisterciens,
Et tous les paradoxes plongeront dans l’eau pour y béqueter une proie complice
Avant de reprendre leur envol.
11:10 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
22.05.2005
PESSOA REVISITED
"Pour les éveillés, le monde est un et commun."
Héraclite.
"Hein et comment ?"
Anonyme.
Il est d’usage d’entrer dans le monde de Pessoa par la porte de son nom. On sait que "pessoa" en portugais signifie personne. Non au sens où quelqu’un est absent (la belle dualité du mot français n’existe pas en portugais), mais au sens de personne morale. C’est à partir de ce signe moral que je vous propose de commencer cette visite, et non, comme les guides plus ou moins touristiques le pratiquent, par l’analogie avec la persona (masque, rôle).
Gardons pourtant sous la main l’indice du masque. Il nous servira à plusieurs reprises pour ne pas tomber dans le pire des pièges concernant Pessoa, celui de le prendre au sérieux (ce que lui même ne parvenait à faire qu’au prix d’une souffrance sans cesse dépassée par la création, course folle entre fantaisie et effondrement, voilà pour le sens de notre visite, je le dis pour ceux qui voudraient aller voir ailleurs si personne n'y est).
Moral: tel se présente le texte par lequel notre visite commence, "L’Education du stoïcien", dont le sous-titre révèle d’entrée de jeu l’humour de Pessoa: "De l’impossibilité de créer un art supérieur". Ce texte est signé d’un hétéronyme peu connu de l’auteur, le Baron de Teive.
On peut ici rappeler - tout voyage comporte ses clichés - que Pessoa signait la plupart de ses textes (outre ceux signés "Pessoa" in person) de trois pseudonymes, Alberto Caeiro, Ricardo Reis, et Alvaro de Campos. À la manière d’un touriste qui lorsqu’il se rend à Lisbonne sait par avance qu’il ne faut pas ignorer le Château Saint-Jorge perché sur les hauteurs de la ville, la grande place du Commerce, le Monastère des Geronimos, et la statue assise de Pessoa, il convient de connaître ces principaux hétéronymes. On connaît à peine moins l’esthétique à laquelle chacun renvoie.
Pour faire vite, car notre temps est décompté, disons que si Pessoa était Lisbonne, Caeiro serait son château (l’artistocrate du village), Ricardo Reis ses Geronimos (le jouisseur de façade), Alvaro de Campos sa place du Commerce (l’avide à vide — référence à un livre dont certains dirons que je fais ici commerce). Quant à la statue de Pessoa, laissons-là reposer en paix.
L’analogie entre Pessoa et Lisbonne nous est venue du poème auquel fait allusion le titre de ce texte-ci : "Lisbon revisited" est le titre de deux poèmes signés de l’hétéronyme Alvaro de Campos, l’un daté de 1923, l’autre de 1926, qui débutent comme suit, non selon la traduction de la Pléiade, ici trop rude, mais selon celle des éditions de la Différence :
1923:
"Non: je ne veux rien.
Je l’ai déjà dit, je ne veux rien.
Epargnez-moi vos conclusions:
La seule conclusion est de mourir.
Ne me servez pas d’esthétiques !
Ne me parlez pas de morale !
..."
1926:
"Rien ne m’attache à rien.
Je veux cinquante choses à la fois.
Avec l’angoisse d’une faim de viande,
Je convoite un je-ne-sais-quoi
De défini dans l’indéfini...
..."
J'ai cherché chez moi un guide de Lisbonne, avant de me souvenir que je l’avais jeté quelques jours plus tôt sous prétexte que je préférais la découverte erratique aux parcours fléchés. Je laisse donc la piste géographique ouverte pour un autre voyage, et me laisse rappeler à l'ordre par la personne morale. "L’Education du stoïcien", que vous ne trouverez pas dans la Pléiade, commence ainsi:
"Il n’est pas de plus grande tragédie que l’égale intensité, dans la même âme ou le même homme, du sentiment intellectuel et du sentiment moral. Pour être indiscutablement et "absolument" moral, on doit être quelque peu stupide. Pour être absolument intellectuel, on doit être quelque peu immoral. Je ne sais quel jeu ou quelle ironie des choses condamne chez l’homme cette dualité portée à un degré élevé. Pour mon plus grand malheur, elle se réalise en moi. Je n’ai donc, possédant deux vertus, jamais rien pu faire de moi. Ce n’est pas l’excès d’une qualité, mais bien de deux, qui m’a tué à la vie."
Notez que Pessoa parle de "sentiment intellectuel". Voilà qui pourrait paraître étrange à certaines oreilles françaises. Nous y reviendrons.
Pessoa parle donc ici sous le masque du Baron de Teive. De teive peut s’entendre en portugais comme un "j’ai eu", ou un "il a détenu". Qu’est-ce donc que Pessoa a détenu qui lui manque tant à présent au point de le faire exploser en formes multiples ? La réponse évidente serait : l’Être. Mais, précisément, un retour à "Lisbon revisited" (1926) nous écarte de cette réponse encore hâtive (traduction de la Pléiade):
"Dans le fond de mon esprit, où je rêve ce que j’ai rêvé,
Dans les champs ultimes de l’âme, où sans raison je me remémore,
(Et le passé est une brume naturelle en fausses larmes)
Dans les routes et les sentiers de forêts reculées
Où j’ai pensé qu’était mon être,
S’enfuient, démantelées, utlimes vestiges
De l’illusion finale,
Mes armées rêvées, défaites sans avoir été,
Mes cohortes sans existence, anéanties en Dieu..."
Chez Pessoa, l’objet petit a, cet obscur objet du désir, est un objet grand F. identifié. Nous dirons plus loin ce que ce F. revêt. Freud, à la fin de sa vie, à révélé, ultime et touchant regret, qu’il était étranger au sentiment océanique, ce sentiment de l’”éternité”, sentiment de quelque chose sans frontière, sans borne, sentiment d’un lien indissoluble... En revanche demander à un Portugais de ne pas ressentir le sentiment océanique (même sous la forme appauvrie de la saudade) serait comme demander à un Français d’être en surface moins cartésien. Pessoa, comme tout portugais, est dans l’Etre par tradition et dans l'isolement par essence. Pessoa n’est pas seulement le gardien de l’Etre, c’est aussi – en un effort désespéré – celui du Non-Etre, surtout par les poèmes signés Campos.
Pour illustrer ce dualisme suprême de Pessoa (cette réunion du sentiment intellectuel et du sentiment moral), les exemples ne manquent pas. Il y a la mort et la vie:
"... car moi, qui aime tant la mort
Comme la vie..."
Il y a l’amour et la haine. Dans un poème anglais de 1935, il est écrit:
"C’est l’amour qui est essentiel.
Le sexe n’est qu’accidentel.
C’est peut-être pareil
Ou différent.
L’homme n’est pas un animal:
C’est une chair intelligente
Bien que parfois malade..."
Sans cesse Pessoa, d’un vers à l’autre, d’un mot à son mot voisin, bascule entre le Tout et son Contraire. Alain Badiou s’avoue embarrassé par ce perpétuel basculement. Il conclut que nous ne pensons pas encore à hauteur de Pessoa. "Nous y découvrons un impératif auquel nous ne savons pas encore comment nous soumettre : emprunter la voie qui dispose, entre Platon et l’anti-Platon, dans l’intervalle que le poète a ouvert pour nous, une véritable philosophie du multiple, du vide, de l’infini. Une philosophie qui rende affirmativement justice à ce monde que les dieux ont pour toujours quitté."
Curieusement, Badiou oublie que cette philosophie de l’union des contraires que manifeste l’oeuvre de Pessoa a déjà été formalisée il y a quelques temps. Par le présocratique Héraclite et ses fragments. Une pensée qui peut se résumer facilement (mais l’éprouver est une autre paire de manches, que Pessoa se charge de nous faire enfiler en douceur) : la réalité est un jeu où les contraires s’affrontent et se relient dans un tourbillon incessant d’amour et de haine.
Fragment 52 :
"Le temps de vie est un enfant qui s’amuse, joue au trictrac. Royauté d’un enfant."
Fragment 53 :
"Combat est père de tous les êtres et roi de tous les êtres."
À ce stade, on ne s’étonnera plus – ou peut-être s’étonnera-t-on – de ce que le grand F. vers lequel l’oeuvre de Pessoa fait signe, ce soit la Fantaisie (ou Fantasia, en portugais). Bien sûr, cette fantaisie se renverse sans cesse en son contraire le Drame, par une tragique dialectique. C’est pourquoi, dans son poème le plus connu nous trouvons le poète adossé à la fenêtre de sa chambre:
"... Avec le Destin pour conduire le chariot de tout sur la route de rien."
C'est pourquoi je voudrais un jour rencontrer le comédien capable de lire "Bureau de Tabac" joyeusement, plutôt qu'avec les habituels trémolos dans la voix :
"J’ai tout raté.
Comme je n’avais pris aucune résolution, tout ou rien,
peut-être, c’était pareil...
... (mange des chocolats, fillette,
Mange donc des chocolats!
Ecoute, il n’y a pas de métaphysique au monde, à part le chocolat.
Ecoute, toutes les religions n’enseignent rien de mieux que la confiserie...)"
C’est avec ces confiseries, à distribuer alentour, que se termine la visite. Veuillez oubliez le guide.
16:20 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
21.05.2005
LES DIEUX À VENIR
Il est une porte et nous l'avons franchie,
Cerclée de fleurs et de couronnes d'or ;
Derrière ne sont qu'ombres, corps transis
Se retourner serait un tort.
Distribuant notre transcen-danse,
Nous avons croisé obscurité et lumière.
Après les transes est venue l'existence,
Après l'existence la belle atmosphère
D'un amour sans failles
Autres qu'imaginaires.
Notre bienveillance est de la taille
D'une gigantesque sphère.
Nous sommes notre propre feu
Et y brûlons sans souffrir,
Avec la complicité des dieux
Qui nous ont légué notre avenir.
06:25 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
19.05.2005
UN LÉOPARD
Arsenal ce matin-là pointa vers la vallée et dit :
« Regardez et acceptez que d’autres vivent hors de vous, autrement, l’aventure de la vie.
Mais saltimbanques, ne vous méprenez pas, vous êtes bien les rois de ce monde. Vous avez su déborder de vous-mêmes, à vos risques et périls. Regardez-les aussi tous ceux-là qui se retiennent, timides. Aimez-les, mais débordez votre joie devant eux.
Il ne doit pas y avoir d’écran entre eux et vous, et si l’écran existe, par jeu de manifestation, dans quelque salle obscure, crevez-le in abstracto. Ne soyez pas jaloux de votre débordement, ne le privatisez que par nécessité.
Mais tenez surtout ferme et droite votre colonne vertébrale. Nous voulons que cette colonne soit pureté. C’est ainsi qu’ils accueillent votre joie comme des fleurs en croissance — ainsi, mais peut-être de mille autres manières, car ce que nous voulons n’est pas ce qu’il FAUT vouloir.
Ne haïssez pas les structures et les cadres, ils sont la piste de danse. Il faut bien distinguer le tango du paso doble, la contredanse du rock bourgeois. Dès la nature, le multiple ne s’incarne-t-il pas en des formes définies ?
Oui, il n’est rien de nouveau dans ce que je viens de vous dire, mes amis, mes ennemis. Ne vous contentez pas de ces mots. Ne vous contentez pas des belles définitions des belles choses. Inventez en de nouvelles. Il n’y a pas de règles, pas même en amour. Seulement un cadre et une, deux, trois, quatre, mille… colonnes vertébrales.
Le reste vous appartient. D’agir et de me contredire. D’agir et de m’ignorer. Car moi aussi j’accepte que là-bas dans la vallée, comme ailleurs dans d’autres montagnes, d’autres que moi fassent leur chemin, construisent autrement des œuvres nouvelles. Arsenal n’est qu’un enfant devant l’inouï. »
Ayant dit cela, Arsenal alla nager, en apparence solitaire.
Soudain, quelqu’un montra, de l’autre côté de la montagne, un léopard qui rôdait. Et chacun se dit qu’il était temps de vaquer à ses occupations. Tous se mirent en marche d’un même mouvement dans des directions diverses.
Le léopard rugit, puis distribua entre les arbres sa marche sereine mais vigilante. Le vent fit frissonner les feuilles opaques.
10:30 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
16.05.2005
RÉFÉRENDUM
Le réseau des correspondances s’est tu, remplacé par une ligne. Totem sans tabou. Rendre intelligible l’au-delà de la limite. Un homme marche dans une rue sombre la nuit. Il a refusé la lumière, excepté celle des réverbères. Il a refusé la lumière du présent pour celle de l’avenir, identifiée, anticipée, sentie. Il sait où il va, mais ignore de quoi le chemin sera fait. Il ne tourne plus en rond. Plus du tout. Il ne se traverse plus, mais attend son corps. Question de rythme. Ne pas laisser le corps derrière soi, ni devant. Les quatre empires se sont entrechoqués. Il n’est plus question d’empire. Ils sont derrière nous. L’homme s’est dépouillé de son sébastianisme, car il s’est dépouillé de ses origines. Nulle volonté de retour aux origines. Avancer. Les tentations réactionnaires, aussi justes qu’elles puissent paraître ne conduisent qu’à des répétitions de catastrophes, des guerres vaines. Totem sans tabou. Mais pas sans pudeur. Un petit chat dort sur un coin de couette blanche, délaissé. Il attend patiemment un baiser posé sur sa fourrure, sur son front. Il en ronronnera puis se lèchera. La nuit sent l’humidité d’une pluie pelliculaire. Il y a des reflets épicés de pins, des senteurs de champignons et de pisse. Un chien aboie, puis accompagne la marche de l’homme. Frapper d’abord, caresser ensuite : sortir de ce cycle. Pendant ce temps, loin de nous, des femmes s’allongent, cul ouvert, sur les cuisses d’hommes gras et trop bons. Elles portent parfois un tatouage sur le bas du dos. Des léopards se figent dans leur menace. Le jour viendra. Produit cette fois-ci par la marche de l’homme plutôt que par une attente sans nom. Un orgue joue au loin, barbarie diluée, allongée, étirée, dépassée. L’homme s’aperçoit qu’il précède un peu son corps, tout de même. Un mot le porte en avant. Totem. C’est le reste du monde qui est tabou. L’homme projette de devenir un compositeur. Mais il doit marcher auparavant, au risque que sa marche l’empêche de composer. Il sent le froid par moments, persistance insistant fausse note. Puis il comprend. S’il avance seul, il restera à distance du monde. Il doit l’emporter avec lui. Emporter les livres dans sa marche, emporter les mots, tous. Emporter les êtres. Et consentir à ce qu’ils dansent ailleurs, parfois. We don’t need another hero. Or do we ? L’homme marche sans plan, traverse les correspondances silencieuses mais non décomposées. Les structures se forment malgré nous autour de notre volonté. La joie est encore là, mais nimbée de tristesse. Une volonté blessée tient. Farouche, elle répugne aux plans quand tous les plans incarnés, développés, matérialisés, volumiques, lui paraissent mort-nés mais encore nécessaires. L’homme veut composer une symphonie nouvelle, inouïe, une symphonie autre mais encore une symphonie. Car la matière est là, qui veille. Le temps, ce n’est pas la femme, c’est la matière. Rien de ce qui est reçu ne devra être admis. Intuition pure. Totem pudique et presque puissant. Les ondes de l’orgue ondulent, appui sensuel et rond, au-dessus du crissement des moteurs. L’océan pacifique n’est pas loin. Mais l’homme refuse d’y entrer seul. Il traînera avec lui le monde, titan lourd, Atlas de trait. Il se doit d’être au-devant de son corps quand son corps traîne le monde. Le jour viendra. Le jour est déjà là. C’est un rire de femme, un aboiement joyeux de chien, un chat qui dort, un orgue continu, langoureux, hautes fréquences gorgées de vie, tandis que s'anime le léopard bienveillant et que se poursuit la lutte de l’homme contre l’emprisonnement dans la singularité, contre l’isolement dans la particularité, qu'il ne souhaite pas être une sortie hors de la piscine de l'amour. Piscine et océan devront cohabiter sans s'opposer. Ouverture des correspondances. Un frisson aux biceps. Tout est signe et réseau de signes tiré vers l’océan où enfin règnera le silence des signes et la tyrannie des idées, porteuse de guerre. Sortons, dit l’homme, du monde des idées pour entrer dans le monde des mots, des signes qui l’un sans l’autre sont silencieux. Entraide des mots contre guerre des idées. Chaque homme le mot d’un autre, soit. En attendant la suite. Nous sommes en marche, Dom Sébastien. Certains croient avec toi à la nécessité d’un empire. D’autres tirent le monde vers l’ouvert. La question est-elle soumise au référent homme ? Construit-il son destin ? Oui ou non. Olé ! : dansons un moment. Puis essaimons les plans communautaires.
13:40 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
12.05.2005
LA MORT DE MAGELLAN
Que trouve-t-on au-delà des signes ? Que trouve-t-on au-delà de l’amour ? C’était la question de Magellan. Beatriz l’aimait, lui avait donné un enfant, et pourtant il prit la mer avec son armada, fuyant l’Espagne pour espérer la retrouver après une boucle autour de la terre. Souhaitait-il que le détroit fut un point de rupture, une percée vers un autre univers, une sortie de l’océan des inconsciences ? Il trouva un autre océan, plus calme que l’Atlantique, trop calme, le nomma Pacifique par dépit, par ironie, peut-être pour sauver la face.
Le 7 avril 1521, la flotte arrive en vue de l’île Sébu. L’équipage, ceux qui ont survécu, est assoiffé de sexe. Les femmes des indigènes y passeront. Ceux-ci d’abord les prêteront, mi-don, mi-crainte. Les marins abusèrent de l’hospitalité.
Un mince détroit, un second détroit, séparait ces quelques îles de l’Archipel des Philippines. Sur le toit d’une case se posa une corneille noire. C’est là que les indigènes avaient préparé une embuscade. Magellan eut le pied traversé par une flèche empoisonnée. Un javelot transperça sa poitrine, mais il ne tomba pas. Antonio Pigafetta, le scribe du périple, l’écrivain de bord depuis le début de la traversée, note encore : "Le capitaine essaya alors de tirer son glaive hors du fourreau, mais il ne put y parvenir, un projectile lui ayant paralysé le bras droit. Voyant cela les ennemis se précipitèrent sur lui tous à la fois, et l’un d’eux lui fit d’un coup de sabre une telle blessure à la jambe gauche qu’il tomba la tête en avant. Aussitôt tous les Indiens se jetèrent sur lui et le percèrent à coups de lances. E t c’est comme cela qu’ils tuèrent notre miroir, notre lumière, notre consolation, notre chef dévoué."
Magellan s’est-il laissé mourir ? S’est-il organisé un suicide masqué plutôt que de rentrer en Espagne, plutôt que de boucler la boucle. A-t-il vu dans ce second détroit et la mort la seule chance de passer dans l’autre univers ? Dégoûté par la faiblesse des hommes. Dégoûté par l’éternel retour de l’inélégance malgré son fait héroïque ; il avait mené des hommes de l’autre côté du miroir, et ceux-ci n’avaient pas appris le respect des autres. Ce ne sont pas les femmes des indigènes qui ont tué Magellan. C’est, si les faits racontés par Pigafetta son véridiques, l’impossibilité apparente pour son équipage de devenir, de leur vivant, aussi grand que lui. Le reste est Histoire.
Un autre homme jadis crut mener les hommes avec lui du côté de la transcendance. On le cloua sur une croix et on en parle encore. Tant qu’il y aura des héros, il y aura des hommes. Reste que si Magellan ne fit jamais son tour du monde, Pigafetta, l’écrivain de bord, poursuivit sa tâche sans faillir. Le 6 septembre 1522, note le biographe Stefan Sweig en se basant sur ses écrits, "s’achève à Séville le plus grand voyage sur mer qui ait jamais été accompli."
Antonio Pigafetta, chevalier de Rhodes, fut le premier écrivain a avoir fait le tour du monde. À la fin de sa relation, il écrit : "Depuis le temps que nous étions partis de cette baie jusqu’au jour présent, nous avions fait quatorze mille quatre cent soixante lieues et accompli le cercle du monde du levant au ponant." Si aujourd'hui nous croyons encore en Magellan, c'est que nous avons eu, après lui, confiance en son scribe.
10:20 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



