06.06.2005
L'ARMÉE NUE À VENIR
Lacan apparaît lui-même comme victime de la pensée technique dans sa volonté de nier le sujet en l’asservissant aux lois de la structure. Lacan reste cartésien en poursuivant le projet de "mathesis universalis" initié à la Renaissance, de Galilée à Descartes. Or si les lois des phénomènes peuvent être, dans certaines conditions d’observation, mathématisées, il n’en découle pas que l’être du monde soit une formule mathématique (car rien de mathématique ne justifierait que l'axiome veuille s'incarner). De plus, que le sujet soit historiquement entravé ne signifie pas qu’il le soit de la même façon de tout temps.
Heidegger écrit dans l’un de ses poèmes aphoristiques, intitulé « Les veilleurs » :
Monde et terre depuis longtemps confondus,
La loi de leur combat renversée,
Retirent aux choses toute modération.
Le nombre se déchaîne dans la quantité vide
Et ne prodigue plus liaison et figure.
L’être opaque de la terre est aujourd’hui recouvert par la dynamique circulaire de la volonté de puissance, cette lutte pour la domination qui objective l’altérité. Les forces arraisonnantes se déchaînent et se nourrissent d'elles-mêmes, les couples antagonistes se confortent et s'épuisent, maître-esclave, hystérique-analyste, patron-salarié. Les rapports entre sujets deviennent des jeux de force quantitatifs factices. Les mathématiques et le calcul apparaissent comme l’essence des choses et le monde un ensemble de marchandises ne formant jamais un tout. Il n’y a presque plus de lien visible, perceptible, entre les êtres comme êtres. Les sujets perdent leur identité, leur a priori relationnel, ils ne font plus que de la figuration en détresse (horreur d'être à moitié libre) dans un monde qui les a instrumentalisés en partie (horreur d'être à moitié lucide).
Le capitalisme, comme son nom l’indique, pose comme réalité première le nombre, c’est-à-dire non la somme comme union, communion, mais comme séparation d’unités opérables. Il favorise l’homogénéité dénombrable, comptabilisable, la somme des quantités échangeables sur le marché du désir embrigadé. La fureur jalouse d’éradiquer l’absolu, portée avec ferveur par les esclaves castrés, se nourrit de la beauté de la pureté.
Seul survivra et préservera l’immensité en lui celui qui saura se construire une carapace, souvent dans la solitude et l’incompréhension. Mais tel est le tragique de notre temps : l’armure des derniers libres les empêche de communier durablement et d'enfin se réunir, indestructiblement nus, généreux par-delà leur souffrance humiliée, en armée.
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