16.06.2005

TERRE !

La définition que Heidegger donne de l'Etre semble compatible avec la théorie lacanienne, y compris en ceci que le psychanalyste s'est toujours refusé à nommer la cause de la jouissance autrement que comme un au-delà du langage, un abîme vide par lui suscité.

Que l'Être ne soit pas un étant, c'est aussi de la sorte que Heidegger l'approche. Pour lui, la vérité de l'Être est alèthéïa, émergence de ce qui apparaît dans le mouvement du retrait de l'absolu. Il y a chez Heidegger, surtout après les années 30, une dimension d'opacité et de secret de la Terre, nom donné au lieu d'Être, à laquelle l'Inatteignable lacanien fait écho. Puisque Lacan parle du discours comme d'une dénaturation, il est légitime de qualifier la jouissance d'être-à-la-physis perdu par l'homme capturé par la structure des étants.

Ce terme grec de physis, héraclitéen, ne renvoie pas à la nature matérielle, aux arbres et aux petits oiseaux, comme une relecture superficielle de Heidegger parfois l'indique, mais à la nature comme naissance (du latin nascor). De même que l'objet a, la physis n'est pas un objet, un ensemble d'étants supposés plus authentiques que d'autres. De même qu'il y a un langage-outil, il y a une nature instrumentalisée, tous deux orientant le souci de l'homme en tant qu'être objectivant-objectivé. La nature n'est pas pour Heidegger un en-soi autonome. La physis est vérité d'être comme découvrement opaque de l'étant, ce qui rapelle le mi-dire de la vérité selon Lacan.

Cette vérité opacifiée, franchissant la barrière que l'analyste s'interdit mais qu'il indique, Heidegger la nomme "Terre", c'est-à-dire ce qui héberge les étants, non comme sol, mais venue au monde. La jouissance que l'homme cherche en vain à saisir et qui n'est aucunément saisissable comme objet, devient présence du corps-esprit à la vie, entendue non comme une contingence sociale et langagière, mais ce qui est en-deçà du langage comme soubassement naturel. L'interdit de la structure est un interdit d'accéder au sensible pur, que d'autres appellent le Néant, car nul n'est censé y séjourner longtemps, sinon par fulgurances ou dénudement.

Commentant un texte de Hebel, Heidegger indique clairement qu'être à la physis n'est pas pour lui un absolu théorique. Il y a un mode d'être sensible à la limite de l'absolu et du mondain : "La terre, ce mot nomme ici tout ce qui, visible, audible ou palpable, nous porte et nous entoure, nous exalte et nous calme : le sensible." (Questions III)

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