19.06.2005

L'ENTRE-TEMPS

Les transducteurs de la chaîne haute-fidélité Sony CMT-GPX7, transformant l’énergie électrique d’audiofréquence en énergie acoustique, distillaient depuis quelques heures une suite d’instructions répétitives ; le faisceau laser lisait en boucle le programme du disque audionumérique Café Del Mar Volumen Seis, une compilation de José Padilla enregistrée à Londres en 1999.

Cette première semaine du mois de mars 2003, Sibille s’était enfermée chez elle. Sous le regard idiot de son chien Clébus, elle refusait de répondre au téléphone, annulant de fait quelques rendez-vous, notamment une soirée dans un immeuble de Pigalle dont la vacuité lui semblait prévisible. Dans son esprit, un mot se répétait en écho : plonger.

Depuis quelques années, Sibille avait l’impression d’être comme un poisson en sursis, attendant qu’un événement improbable la rejette à l’eau. L’océan de relative inconscience dans lequel elle avait baigné jusqu’à l’orée de ses trente ans l’avait expulsée, pour une raison qui restait à identifier. Depuis, l’air était sec, et Paris lui apparaissait comme un étrange chant de ruines. Ce n’était peut-être pas qu’une impression personnelle : d’après les journaux et certains instituts de sondage, c’était l’Europe tout entière qui déprimait, démoralisée, cafardeuse, décidément incapable d’entrer dans le nouveau millénaire armée d’idéaux. Sibille croisait de plus en plus d’individus qui lui déclaraient que la vie était absurde, difficile ou ennuyeuse. Les rues de la capitale, vidées par un hiver qui s’étendait depuis plus de quatre mois (ou était-ce quatre ans ?), lui paraissaient réfractaires à toute forme de gaieté.

Plonger, aux yeux de Sibille, n’était pas un acte négatif. Plonger, c’était revenir dans l’océan vital et l’écoulement du désir. C’était respirer, disait-elle dans un sursaut de foi.

Mecredi soir, l’isolement avait porté ses fruits : vers 22 heures, Sibille se sentait mieux, la sensation d’asphyxie s’était estompée. De plus, son cerveau, peut-être stimulé par les oscillations de fréquence élevée et de faible amplitude de la musique ainsi que par l’absence d’autrui, avait produit une vague théorie qui l’occuperait pendant encore quelques mois. Il y a des périodes de l’Histoire, venait de comprendre Sibille, où une société, ayant abdiqué de ses grandes utopies, n’a pas encore construit d’idéal humain de substitution.

C’était ce désert spirituel que traversait l’Occident depuis la chute du régime communiste et la perte, à l’aube du XXIe siècle, de la foi dans ledit progrès social-capitaliste. L’Argent et l’Ego étaient désormais les seules devises réellement compétitives. Cela semblait être un maigre programme pour fertiliser les imaginations et susciter les enthousiasmes collectifs ; l’argent et l’ego, c’étaient en général les autres qui les faisaient fructifier, se dit Sibille.

Ces époques d’entre deux, de misère de l’humanité, comment les nommer ? Sibille se concentra puis écrivit au dos d’un ticket de métro :

L'Entre-temps.

21:50 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

17.06.2005

NATURALISÉ

Ce corps a soupiré son oubli
En marchant
Il nage en creux
Innocence du vers de terre
Le feu ne détruira pas la prairie
Le feu détruira la prairie

L’oiseau a piaillé son silence
Indocile
Tu ne présideras pas à ta fin
Tu présideras à ta fin

Ouverture du canal disparu
Du néant un geste une pause complice
Et la transaction fut empêchée
Et la transaction ne fut pas empêchée

20:15 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

TU N'ES PAS SEUL(E)

Si la conscience est d’abord intentionnalité, présentation avant d’être représentation, c’est qu’elle est d’abord commune ; si les intentions de perception et d’interprétation varient d’un individu à l’autre, le mécanisme de l’intentionnalité, cette structure relationnelle entre la conscience et le monde, est notre mode d’être commun. Il existe pour l’homme un plan d’apparitions qui soutient le langage autant que les valeurs, et qui est, pour citer Lévinas, "la relation sociale comme expérience par excellence". Derrière nos représentations pointe un être qui ne peut être que relation, un être pour, un faisceau de présentations animant des polarités.

Le manque que Lacan enracine dans le sujet n’est autre que le manque individuel de la relation communautaire du fait que cette relation est niée par le moment capitaliste de notre histoire. Le langage lui-même n’est perçu comme aliénant qu’en tant qu’il ne véhicule plus le don relationnel mais le seul esprit de transaction (l’inconscient devant alors prendre seul en charge la relation, d’où son imaginaire sexué, qui est la plus courte métaphore du relationnel).

Aujourd’hui, la Main invisible du Capital est tremblante. La société comme simple somme d’individus égoïstes et/ou branleurs est un impossible qui fonctionne mal (névroses, dépressions, psychoses, états borderline, manifestations pour augmenter le Smic…). Car l’être-en-relation est à la fois le présupposé logique de la conscience humaine et le socle de notre présence immanente au monde. Qu’ils le veuillent ou non, les hommes sont toujours déjà unis. Leur relation est absolue.

Et c’est parce que le lien entre les hommes est absolu que les purs souffrent à cause des porcs. Un véritable holocauste s’opère chaque jour en secret dans nos villes. Les victimes en sont les êtres trop fins pour condescendre à être normaux. Plutôt mourir ! Or il faut que l’isolement des belles âmes cesse. Pendant que la beauté souffre, la laideur progresse.

Solitaires de tous les pays, unissez-vous !

01:00 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

16.06.2005

TERRE !

La définition que Heidegger donne de l'Etre semble compatible avec la théorie lacanienne, y compris en ceci que le psychanalyste s'est toujours refusé à nommer la cause de la jouissance autrement que comme un au-delà du langage, un abîme vide par lui suscité.

Que l'Être ne soit pas un étant, c'est aussi de la sorte que Heidegger l'approche. Pour lui, la vérité de l'Être est alèthéïa, émergence de ce qui apparaît dans le mouvement du retrait de l'absolu. Il y a chez Heidegger, surtout après les années 30, une dimension d'opacité et de secret de la Terre, nom donné au lieu d'Être, à laquelle l'Inatteignable lacanien fait écho. Puisque Lacan parle du discours comme d'une dénaturation, il est légitime de qualifier la jouissance d'être-à-la-physis perdu par l'homme capturé par la structure des étants.

Ce terme grec de physis, héraclitéen, ne renvoie pas à la nature matérielle, aux arbres et aux petits oiseaux, comme une relecture superficielle de Heidegger parfois l'indique, mais à la nature comme naissance (du latin nascor). De même que l'objet a, la physis n'est pas un objet, un ensemble d'étants supposés plus authentiques que d'autres. De même qu'il y a un langage-outil, il y a une nature instrumentalisée, tous deux orientant le souci de l'homme en tant qu'être objectivant-objectivé. La nature n'est pas pour Heidegger un en-soi autonome. La physis est vérité d'être comme découvrement opaque de l'étant, ce qui rapelle le mi-dire de la vérité selon Lacan.

Cette vérité opacifiée, franchissant la barrière que l'analyste s'interdit mais qu'il indique, Heidegger la nomme "Terre", c'est-à-dire ce qui héberge les étants, non comme sol, mais venue au monde. La jouissance que l'homme cherche en vain à saisir et qui n'est aucunément saisissable comme objet, devient présence du corps-esprit à la vie, entendue non comme une contingence sociale et langagière, mais ce qui est en-deçà du langage comme soubassement naturel. L'interdit de la structure est un interdit d'accéder au sensible pur, que d'autres appellent le Néant, car nul n'est censé y séjourner longtemps, sinon par fulgurances ou dénudement.

Commentant un texte de Hebel, Heidegger indique clairement qu'être à la physis n'est pas pour lui un absolu théorique. Il y a un mode d'être sensible à la limite de l'absolu et du mondain : "La terre, ce mot nomme ici tout ce qui, visible, audible ou palpable, nous porte et nous entoure, nous exalte et nous calme : le sensible." (Questions III)

11:30 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

15.06.2005

LA CICATRICE, L'ORGASME ET LA FEUILLE

Ils voulaient sortir. Ils étaient bloqués. Ils avaient rempoché leur argent. Soudain, ils comprirent qu’ils n’arriveraient à rien sans plan.

Ils durent subir une épreuve avant d’entamer le processus de libération. Les circonstances étaient toujours les mêmes ; il fallait commettre un meurtre. Pas de libération sans meurtre. C’étaient les circonstances. Il était arrivé à deux ou trois reprises, lors des dix dernières années qu’une libération eut lieu sans meurtre préalable, dans d’autres circonstances, mais on ne pouvait considérer ces exceptions comme des événements. Il s’agissait tout juste d’anomalies. La règle était qu'une libération demandait un meurtre.

Avant le meurtre, on leur avait servi du thon provenant de boîtes de conserve. La ressemblance était extrême entre les visages de ces hommes qui avaient vécu à l’ombre si longtemps comme des esclaves. Car telle avait été leur situation : celle d’esclaves, une situation horrible. Ils avaient été esclaves du quotidien, et leur cerveau avait dépensé toute son énergie à (ne pas) résoudre des problèmes prosaïques. C’était d’une infinie tristesse d’entendre ces esclaves, qui n’avaient plus que l’infantilisme pour refuge, et la prétention pour dignité. Ils ressemblaient à de petits singes pathétiques, et pourtant vivaient comme des hommes, c’est-à-dire obnubilés par le quotidien, amidonnés dans le quotidien, et leur cerveau était horriblement lent et prosaïque, lent et mimétique, lent, vulgaire, infantile, mesquin et malveillant.

En sortant de leur cellule, l’un d’eux cueillit une fleur, comme s’il s’agissait d’une découverte. Ils l’imitèrent tous alors, avec le même étonnement, comme si chacun d’eux était le premier à cueillir une fleur. Ensuite un autre tua une jeune femme et tous firent de même avec la même candeur, la même sensation de fraîcheur, assassins vierges, croyaient-ils. Il faut beaucoup de courage pour ne pas les imiter, beaucoup de courage pour ne pas devenir un homme du quotidien, avec ses fausses découvertes et ses pesantes répétitions d’assassin, et cette infinie absence de courage, d’imagination et de générosité créatrice.

Parfois, ils avaient un orgasme puis ils fumaient une cigarette. Ils étaient d’essence irritable. Parfois ils contractaient un cancer, d’autres fois demandaient leur avenir à une gitane. Ils aimaient délirer, mais ne savaient pas délirer, ils aimaient prendre des décisions mais ne prenaient jamais vraiment aucune décision. Ils aiment vivre en couple mais ne vivaient jamais vraiment en couple.

Souvent, ils avaient peur. Peur de ne plus respirer, eux qui avaient déjà le souffle très court. Peur d’être tués et parfois peur de tuer ce qui était déjà mort. Ils s’attiraient beaucoup d’ennuis par le seul fait de leur servitude vis-à-vis du quotidien, qui était pour eux synonyme de réalité.

Certains, parfois, prenaient une feuille, lorsque la belle saison approchait. Ils croyaient avoir retrouvé leur souffle, croyaient avoir assez tué, croyaient être enfin dignes de s’attirer eux-mêmes, dignes de leur libération, dignes de meilleures circonstances et d’échapper à la nécessité du meurtre dans presque toutes les situations, même les plus horribles, celles pendant lesquelles, tout en parlant d’autre chose, ils ne cessaient de justifier la laideur du monde qu’ils avaient créé. Le monde existe, clamaient-ils, puisque nous parlons des choses futiles. Ce monde d’une laideur sans nom, d’une platitude sans nom, ce monde littéralement merdique et sans nom, sans libération possible, ni circonstances atténuantes, ni d’autres meurtres que les petits meurtres mesquins, ce monde sans ressemblance avec lui-même, en toute situation, même les plus horribles, ce monde sans découverte, d’assassins et sans courage aucun. Ce monde existe puisque nous rions des petites choses en surface tout en nous affairant à notre quotidien sans nom.

Certains prenaient une feuille et vidaient en trois lignes leur souffle d’une année. Ils livraient ainsi le récit éjaculé de leur âme vierge, vierge d’essence, vierge de beauté, vierge d’ailleurs, vierge d’absolu, leur âme d’absence de tout, sursaturée de quotidien, de répétitions débiles, littéralement débiles, car seule une âme profondément généreuse pouvait prêter quelque intelligence que ce fût aux hommes. Certains prenaient une feuille et ils avaient la tentation de s’évader, ou celle de rejoindre une secte, d’en créer une pourquoi pas, se faire de la publicité, mais ils baissaient vite les bras, sans désir, sans réel désir de libération, pas dans ces circonstances, pas après tant de petits meurtres, car alors la liberté aurait trop de ressemblances avec la servitude, et il valait mieux rire de la situation, ainsi pensaient les valets, de cette manière horrible qui était la leur, et tous étaient des valets, sans découverte possible de l’assassin de leur liberté, le premier assassin, celui qui leur avait donné un cerveau pour fuir, un cerveau qui jamais ne trouvait les motifs de sa fuite ni le lieu de son repos, hors de ce quotidien qu’ils hantaient sans courage.

D’autres encore faisaient un rêve. Le rêve d’une séparation d’avec ce monde quotidien, ce monde de platitudes qui toutes tentaient de se justifier en réseau, en réseau de platitudes, ils faisaient un rêve en se cachant sous les couvertures, de peur de prendre le risque d’être entendus. Mais personne ne les entendait car personne n’était plus vivant, tous amidonnés dans le quotidien, tous perdus à jamais dans la pesanteur quotidienne, à jamais interdits de libération, englués dans les circonstances atténuantes, les petits meurtres, les petites luttes pour les grandes ressemblances, la situation était horrible, vraiment, et il n’y aurait pas d’autre découverte avant longtemps, du fait que chacun était désormais un assassin de l’essence, du souffle et du courage. Et que se plier au quotidien revenait à ne plus oublier, à se détourner de l’essence, quitte à devenir irritable, quitte à plonger dans le délire infantile, le délire gâteux, le délire débile, l’absence de capacité à prendre une décision réelle, l’absence de capacité à vivre en couple ou à plusieurs, complices et non seulement juste à côté les uns des autres, l’absence de capacité à ne pas tuer, à ne pas commettre de meurtre mesquin, l’absence de capacité à ne pas attirer la mort à soi, quitte à ne plus respirer.

Quitte à ne plus respirer.

10:45 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

11.06.2005

PLASTIC VERSUS LATEXT

Ils s’étaient réunis dans le but de faire masse, bien que certains d’entre eux discutassent encore le concept de masse, et que leur terminologie hésitât entre le but et le projet, bref ils tergiversaient lorsque l’un d’eux proposa, harponné dans son désir, semble-t-il, par l’appât d’une vitrine, d’acheter une miniature de ptérodactyle.

Infantile !, réagirent certains, qui n’avaient pas oublié leur leçon – et pourtant l’idée les traversa qu’il y aurait peut-être là un événement, dans l’immixtion dans le groupe d’une figurine en plastique, fût-elle de ptérodactyle. Car ce qui faisait sens, osa l’un d’eux, c’était bien, hic et nunc, le plastique. Pourquoi ?, demanda son voisin, que la volonté de mépris rendait curieux.

On pourrait croire le plastique toc, répondit l'autre, or le plastique est précisément le point de départ de tous les paradoxes postmodernes : il concurrence sévèrement le latex. Pourquoi nous sommes plus plastiques que latex, c’est que nous avons beau appartenir à la génération branlette, nous évoluons, nous travaillons notre plasticité, O nos éjaculations sont de plus en plus temporisées et O ce sont les femmes qui désormais nous branlent.

Quel discours !, commenta une femme du groupe. Vous êtes plutôt ébranlés, avouez, et même inrigidés, plastifiés de l'intérieur sans possibilité d'explosion ! Non, répondit le plus hystérique de tous. Nous singularisons, nous arbitrarisons, nous événementialisons, nous universalisons par soustraction, nous...

Tais-toi, fripouille, lança une clocharde qui à la vue de ce groupe de blancs-becs, s’était mis à cracher parterre avec rage. Taisez-vous, niaiseux qui ne faites que scrofulier !

Soudain la Diogène ne dit plus mot, rendu rêveuse par quelque apparition, au loin, belle visiblement, au point de lui rendre son visage de petite fille. Après quoi les membres du groupe s'abattirent sur elle. Leurs voix qui n'avaient pas encore mué criaient : à mort, la poétesse !

06:45 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

09.06.2005

DEUX ÉLÉVATIONS (à Lisa)

ÉLEVATION (Baudelaire)

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,
Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides;
Va te purifier dans l'air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux et sereins;

Celui dont les pensers, comme les alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
- Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !


ÉLEVATION (Arsenal)

Si tu marches un instant à l’écart des vallées,
Si ton œil curieux sait chevaucher les mers,
Tu seras et la terre et le feu des éthers,
Et tes dons maintiendront l’univers étoilé,

Tes défauts apparents diront l’agilité
Par laquelle en riant tu te transformes en onde,
Toi l’écume, le dieu et l’abîme profonde,
Qui as su déverser en enfer Volupté.

Tu n’as plus à fuir les postillons morbides
Qui se noient dans le fiel de leur lac Supérieur,
Ton âme a distillé une sainte liqueur
Où mon cœur abreuvé s’est découvert limpide.

Il n’est plus de boulet pour lester tes chagrins,
Il n’est plus en hauteur de sensation brumeuse,
Et voici qu’apaisée ton armée vigoureuse
Est intouchable aux coups, le triomphe serein.

Cet éternel printemps dont tu es l’alouette
Répand sur la vallée l’ambroisie de l’essor,
Est venu ton survol, enfant de tes efforts,
Toi, esprit généreux aux tempêtes muettes !


09:20 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

08.06.2005

L'OBJET a COMME COMMUNAUTÉ 2

Marx renverse donc la position lacanienne en posant que le langage est union (même conflictuelle) plutôt que séparation originaire. D'une façon générale, les critiques que Marx adresse à ce qu'il appelle l'idéologie allemande peuvent être tournées contre Lacan. Le problème de la pensée philosophique ou dans le cas qui nous occupe philosophico-psychanalytique, c'est qu'elle se coupe le plus souvent de l'historicité de ses présupposés en voulant établir des vérités spirituelles universelles : "La philosophie est à l'étude du monde réel ce que l'onanisme est à l'amour sexuel." En tous cas, la psychanalyse tend à poser l'individu comme atome originel.

Elle naît à un moment précis de l'Histoire des rapports sociaux et de la production des mécanismes de la communauté humaine. Elle ne peut établir un discours complètement lucide sur le monde capitaliste dans la mesure où elle en partage certaines valeurs clés, comme celle de l'individu-monade pouvant se libérer du social par un travail sur soi ("Là où était le ça, le Moi doit advenir"). La distinction sujet-objet sur laquelle se fonde encore le lacanisme, ainsi que toute une tradition philosophique post-kantienne, est déjà tributaire d'une organisation sociale basée sur la production de marchandises et de consommateurs.

Pour Marx, si le sujet est barré, c'est non du fait du langage, mais de la division du travail et de la domination de la propriété privée, qui coupent les hommes de la richesse sensible de leur expérience du monde. Cette division du travail, c'est notamment celle entre travail manuel et intellectuel.

"La division du travail n'acquiert son vrai caractère qu'à partir du moment où intervient la division du travail matériel et du travail intellectuel. Dès cet instant, la conscience peut vraiment s'imaginer qu'elle est autre chose que la conscience de la pratique établie et qu'elle représente quelque chose de réel : à partir de ce moment, la conscience est capable de sémanciper du monde et de passer à la formation de la théorie 'pure', théologie, philosophie, morale, etc." (L'Idéologie allemande)

Le Moi n'est pas comme l'aurait dit Lacan la "maladie de l'Occident", mais la maladie du capitalisme. Il naît avec le développement de la propriété privée. C'est le moment historique capitaliste qui aliène le sujet à l'être-en-relation :

"Au cœur de la propriété privée, tout homme s'applique à susciter chez l'autre un besoin nouveau pour le contraindre à un nouveau sacrifice, le placer dans une nouvelle dépendance et l'inciter à un nouveau mode de jouissance, donc de ruine économique. Chacun cherche à créer une puissance étrangère qui accable son prochain pour en tirer la satisfaction de son propre besoin égoïste. Ainsi, avec la masse des objets, l'empire d'autrui croît aux dépens de chacun, et tout produit nouveau se change en source nouvelle de duperie et de pillage réciproques." (Ebauche d'une critique de l'économie politique).

23:05 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

07.06.2005

L'OBJET a COMME COMMUNAUTÉ 1

La réflexion sur le langage n'est pas étrangère à la pensée de Marx, nouée à celle, plus connue, sur l'aliénation du sujet. Toutefois, l'auteur du Capital ne pose pas cette aliénation, annonçant le sujet barré de Lacan, comme une résultante de l'inscription langagière dans le monde. Il est moins catastrophiste que Lacan, parce que plus historien. Si le sujet est aliéné, c'est d'abord suivant l'organisation hic et nunc de la société et de ses formes de production. Toutefois :

"Dès l'origine, 'l'esprit' est frappé par la malédiction d'être 'entaché' de la matière, qui emprunte ici la forme de couches d'air agitées, de sons, bref la forme du langage. le langage est aussi vieux que la conscience – il est la conscience réelle, pratique, aussi présente pour les autres hommes que pour moi-même, et, comme la conscience, le langage naît du seul besoin, de la nécessité du commerce avec d'autres hommes."
Karl Marx, L'Idéologie allemande.

Marx admet avec Lacan que l'homme est inséré par le langage dans la matérialité, mais loin de le couper des autres, cet être collectif peut aussi accompagner un rapport réel entre les hommes, la communication comme animation d'intentions toujours déjà sociales. La conscience n'est pas une donnée individuelle a priori, mais une production sociale. Cet écran blanc sur lequel sont inscrits ces mots noirs n'est pas une donnée idéelle, mais le résultat d'un processus social répondant à des règles précises, des conventions et un partage du travail communautaires préétablis.

Chez Marx, le langage est fondamental, comme chez Lacan, mais son rôle est autant fédérateur que séparateur. Tout objet est communication, dans le sens où si nous acceptons d'en parler, ou même de disconvenir à son sujet, nous le nommons et ce nommer présuppose la relation humaine. À l'opposé de Lacan, pour qui il n'y a pas de rapport plein possible entre sujets du fait du langage, Marx pose le langage comme être-communautaire, condition de possibilité de la relation au sein d'un être-ensemble qui précède toujours l'individu.

"Là où il y a relation, elle existe pour moi, alors que l'animal ne se 'rapporte' à rien et n'a absolument aucune relation. Pour l'animal, ses rapports avec les autres animaux n'existent pas en tant que rapports. La conscience est donc, dès l'origine, un produit social et le demeure aussi longtemps qu'il existe des hommes" (L'Idéologie allemande).

Bien entendu, lorsque Marx parle d'animaux, ce n'est pas à la façon d'un Descartes. Il a d'autres porcs en tête...

09:50 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

06.06.2005

L'ARMÉE NUE À VENIR

Lacan apparaît lui-même comme victime de la pensée technique dans sa volonté de nier le sujet en l’asservissant aux lois de la structure. Lacan reste cartésien en poursuivant le projet de "mathesis universalis" initié à la Renaissance, de Galilée à Descartes. Or si les lois des phénomènes peuvent être, dans certaines conditions d’observation, mathématisées, il n’en découle pas que l’être du monde soit une formule mathématique (car rien de mathématique ne justifierait que l'axiome veuille s'incarner). De plus, que le sujet soit historiquement entravé ne signifie pas qu’il le soit de la même façon de tout temps.

Heidegger écrit dans l’un de ses poèmes aphoristiques, intitulé « Les veilleurs » :

Monde et terre depuis longtemps confondus,
La loi de leur combat renversée,
Retirent aux choses toute modération.
Le nombre se déchaîne dans la quantité vide
Et ne prodigue plus liaison et figure.

L’être opaque de la terre est aujourd’hui recouvert par la dynamique circulaire de la volonté de puissance, cette lutte pour la domination qui objective l’altérité. Les forces arraisonnantes se déchaînent et se nourrissent d'elles-mêmes, les couples antagonistes se confortent et s'épuisent, maître-esclave, hystérique-analyste, patron-salarié. Les rapports entre sujets deviennent des jeux de force quantitatifs factices. Les mathématiques et le calcul apparaissent comme l’essence des choses et le monde un ensemble de marchandises ne formant jamais un tout. Il n’y a presque plus de lien visible, perceptible, entre les êtres comme êtres. Les sujets perdent leur identité, leur a priori relationnel, ils ne font plus que de la figuration en détresse (horreur d'être à moitié libre) dans un monde qui les a instrumentalisés en partie (horreur d'être à moitié lucide).

Le capitalisme, comme son nom l’indique, pose comme réalité première le nombre, c’est-à-dire non la somme comme union, communion, mais comme séparation d’unités opérables. Il favorise l’homogénéité dénombrable, comptabilisable, la somme des quantités échangeables sur le marché du désir embrigadé. La fureur jalouse d’éradiquer l’absolu, portée avec ferveur par les esclaves castrés, se nourrit de la beauté de la pureté.

Seul survivra et préservera l’immensité en lui celui qui saura se construire une carapace, souvent dans la solitude et l’incompréhension. Mais tel est le tragique de notre temps : l’armure des derniers libres les empêche de communier durablement et d'enfin se réunir, indestructiblement nus, généreux par-delà leur souffrance humiliée, en armée.

08:35 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

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