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19.06.2005

La paix grise

Les transducteurs de la chaîne haute-fidélité Sony CMT-GPX7, transformant l’énergie électrique d’audiofréquence en énergie acoustique, distillaient depuis quelques heures une suite d’instructions répétitives ; le faisceau laser lisait en boucle le programme du disque audionumérique Café Del Mar Volumen Seis, une compilation de José Padilla enregistrée à Londres en 1999.

Cette première semaine du mois de mars 2003, Sibille s’était enfermée chez elle. Sous le regard idiot de son chien Clébus, elle refusait de répondre au téléphone, annulant de fait quelques rendez-vous, notamment une soirée dans un immeuble de Pigalle dont la vacuité lui semblait prévisible. Dans son esprit, un mot se répétait en écho : plonger.

Depuis quelques années, Sibille avait l’impression d’être comme un poisson en sursis, attendant qu’un événement improbable la rejette à l’eau. L’océan de relative inconscience dans lequel elle avait baigné jusqu’à l’orée de ses trente ans l’avait expulsée, pour une raison qui restait à identifier. Depuis, l’air était sec, et Paris lui apparaissait comme un étrange chant de ruines. Ce n’était peut-être pas qu’une impression personnelle : d’après les journaux et certains instituts de sondage, c’était l’Europe tout entière qui déprimait, démoralisée, cafardeuse, décidément incapable d’entrer dans le nouveau millénaire armée d’idéaux. Sibille croisait de plus en plus d’individus qui lui déclaraient que la vie était absurde, difficile ou ennuyeuse. Les rues de la capitale, vidées par un hiver qui s’étendait depuis plus de quatre mois (ou était-ce quatre ans ?), lui paraissaient réfractaires à toute forme de gaieté.

Plonger, aux yeux de Sibille, n’était pas un acte négatif. Plonger, c’était revenir dans l’océan vital et l’écoulement du désir. C’était respirer, disait-elle dans un sursaut de foi.

Mecredi soir, l’isolement avait porté ses fruits : vers 22 heures, Sibille se sentait mieux, la sensation d’asphyxie s’était estompée. De plus, son cerveau, peut-être stimulé par les oscillations de fréquence élevée et de faible amplitude de la musique ainsi que par l’absence d’autrui, avait produit une vague théorie qui l’occuperait pendant encore quelques mois. Il y a des périodes de l’Histoire, venait de comprendre Sibille, où une société, ayant abdiqué de ses grandes utopies, n’a pas encore construit d’idéal humain de substitution.

C’était ce désert spirituel que traversait l’Occident depuis la chute du régime communiste et la perte, à l’aube du XXIe siècle, de la foi dans ledit progrès social-capitaliste. L’Argent et l’Ego étaient désormais les seules devises réellement compétitives. Cela semblait être un maigre programme pour fertiliser les imaginations et susciter les enthousiasmes collectifs ; l’argent et l’ego, c’étaient en général les autres qui les faisaient fructifier, se dit Sibille.

Ces époques d’entre deux, de misère de l’humanité, comment les nommer ? Sibille se concentra puis écrivit au dos d’un ticket de métro :

La paix grise.

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17.06.2005

Naturalisé

 

Ce corps a soupiré son oubli
En marchant
Il nage en creux
Innocence du vers de terre
Le feu ne détruira pas la prairie
Le feu détruira la prairie

L’oiseau a piaillé son silence
Indocile
Tu ne présideras pas à ta fin
Tu présideras à ta fin

Ouverture du canal disparu
Du néant un geste une pause complice
Et la transaction fut empêchée
Et la transaction ne fut pas empêchée

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05.06.2005

La marchandise absolue

Extrait de Peut-on jouir du capitalisme ?

 

Lorsque la production est reine, le producteur dans une chaîne signifiante devient lui-même l’objet d’une autre chaîne signifiante. Le modèle de la consommation domine ; on se dépense pour pouvoir dépenser. Fictions énergétiques. Que le capitalisme ne produise pas la jouissance, mais seulement de fausses tensions vers la jouissance, cela explique que la machine semble pour l’instant tourner.

La plus-value ne s’identifie pas avec la jouissance elle-même (Lacan, Radiophonie, p. 87) :

"Car ce cauri, la plus-value, c’est la cause du désir dont une économie fait son principe : celui de la production extensive, donc insatiable, du manque-à-jouir. Il s’accumule d’une part pour accroître les moyens de cette production au titre du capital. Il étend la consommation d’autre part sans quoi cette production serait vaine, justement de son ineptie à procurer une jouissance dont elle puisse se ralentir."

Dans une telle situation chacun devient prolétaire : la jouissance est localisée par le sujet-consommateur dans le sein fantasmé d’une Marchandise Asolue dont la production est imminente et toujours reportée. L’hystérie des discours à lexique révolutionnaire dans le marketing avancé reflète cette attente, cette fiction nécessaire du capitalisme de la Marchandise Absolue, de l’objet (il peut s’agir d’un service ou d’un spectacle) qui nous permettrait d’atteindre à la jouissance pleine et définitive.

L’esclave, aveuglé par le plus-de-jouir, tombe dans le panneau publicitaire et se plie à la marchandise "révolutionnaire". Le véritable maître, lui, n’ignore pas que l’objet reste un objet, et l’objet absolu une fiction (lorsqu’il s’agit d’un homme, il lui faut souvent d’abord comprendre que la Femme Absolue n’existe pas, ou plutôt que toute femme peut devenir absolue dans une relation de dialogique amoureuse). Ce vrai maître ne peut vraiment trouver sa place dans le discours du capitalisme qu’une fois mort, car de son vivant il incarne (c'est plus fort que lui) la résistance à devenir un objet de consommation.

Car au sein du discours du capitaliste, il n’y a plus de maître. Le maître est lui-même absorbé par la Marchandise Absolue. Celle-ci, nirvana du consommateur censé ouvrir la porte de l’Expérience Totale, méduse du producteur espérant (non sans une pointe de mauvaise foi, même aveugle, celle par exemple du « développeur durable »), délivrer la meilleure qualité au meilleur prix, est une fiction appartenant à la logique capitaliste de la même façon que l’inatteignable est la fiction du langage, son « tonneau des Danaïdes ».

09:50 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer