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13.09.2005

Ex nihilo 2

Je croyais avoir acquis avec le temps une bonne psychologie des femmes, qui relevait plus précisément de la physiognomonie, puisqu’elles n’avaient pas à parler pour que je crusse lire sur leur visage le récit de leurs plaisirs et de leurs peines, leur capacité d’imagination, leur générosité fragile, l’importance qu’elles accordaient aux choses obtuses ou leur soif d’évasion, et ce début de pénétration mentale suffisait la plupart du temps à m’enlever l’envie d’une immixtion plus physique, que j’imaginais, encore réactif moi-même, nécessairement trop coûteuse en pertes de patience, en régressions verbales, semblables à celles que l’on entendait dans ces fêtes parisiennes qui n’avaient pas même de festif l’anglicisme pathétique apposé sur les cartons d’invitation : Panik, Respect, We Love Paris, Massive, Super Discount, Pure…

Je m’étais trop longtemps assis au coin des salons imbibés d’alcool et de succédanés de conversations en maudissant la nature et la société d’être si peu exigeantes en raffinements mentaux pour oser apposer au sommet de certains corps rêvés des phrases aussi plates qu’une raie, des banalités aussi peureuses qu’une chatte enceinte, des ombres plus fuyantes que la marche d’un crabe courant latéralement s’enfouir sous le sable homogène et stérile en assimilant tout homme à une bouche carnivore prête à suçoter ses pinces avec délectation.

Si un philosophe avait en d’autres temps cru reconnaître l’Esprit au sein de la négation de la négation, notre temps borgne Le regardait comme s’il incarnait une négativité improductive, et c’était merveille et fascination que de constater que l’occidental croyait vivre en masse et échanger même des sentiments sans se départir d’une haine mortifère vis à vis de toute articulation de pensée, assimilée a priori à une forme de critique clinique, au venin d’un serpent malfaisant, à la dissolution dans l’acide des liens de paille qui tenaient ces figurants affairés à peu, ces mannequins affectés mâles et femelles qui me semblaient être comme ces poupées qui lorsqu’on leur appuie sur le ventre distillent des phrases préenregistrées. Répugnant à me faire le magnétophone de la mascarade ennuyeuse et sur le qui-vive qui semblait lourdement satisfaire la plupart, ayant cessé en partie d’exprimer mon mécontentement utopique pour ne pas empêcher la digestion de mes dissemblables, je m’étais résolu à ce que la grâce d’un sourire illuminé fût une denrée plus rare qu’une barque au milieu de l’Atlantique, qu’un regard complice au détour de mes marches solitaires dans les rues mornes de la ville – heureusement, la solitude ne me pesait que rarement, et j’avais honte d’en avoir souffert un temps, plus jeune, tandis que j’imaginais les rassemblements des autres comme des royaumes enchantées d’où j’étais exclu, illusion de fils unique d’immigrés qui m’avait valu de perdre quelques années à tenter de frayer avec les cochons pour attraper quelques perles, artiodactyle gras et omnivore moi-même, n’ayant pas toujours gardé un œil sur la musique des sphères.

Désormais, je cohabitais avec la plupart comme avec mon passé défectueux, optimiste car les êtres vivants existaient tout de même par milliers, étoiles filantes qui le plus souvent ne nous laissaient que le temps de faire un vœu, d’amour, d’amitié, de jouissance.

Ma solitude, même fourmillante de sensations vives, restait pourtant une preuve de mes vertes limitations, et il me fallait encore passer à une étape postérieure à la critique – qui ne pouvait venir qu’après elle –, celle qui consistait à pénétrer si bien dans l’esprit de l’autre que j’en extirperais comme du mien quelques reflets soniques. Ma malaisée propension à la critique était redevenue proportionnelle à mon optimisme naturel, à cette lueur que je persistais à déceler dans le regard des autres et qui me valut plus tard de taire de plus en plus mon arrogance épaisse comme une mélasse de betterave, qui avait fini par me lasser moi-même par sa trop grande similitude avec un orgueil masochiste. Il serait plus louable, bien que plus difficile, de trouver de l’or au fond des mines plutôt que d’en répertorier indéfiniment la boue suintant goutte à goutte, le granit brut, les impasses.

11:10 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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