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14.09.2005

Ex nihilo 3

Une question m’occupait : pouvait-on modifier la structure du monde ? Mais la vie était lente, et les rituels journaliers, travail, alimentation, transports, déplacements dans un environnement encore trop familier, monologues intérieurs parasites que ma discipline mentale n’avait pas complètement réussi à chasser, tant ils étaient ancrés depuis le séjour placentaire dans nos chevilles neuronales, ombres dérisoires que j’avais cru identifier comme les échos du ventre maternel, postulant non sans pessimisme que la femme créait l’âme de l’enfant par le rejet intestinal de ses propres inquiétudes, et que psychanalyser un être c’était psychanalyser sa mère.

Pour modifier la structure du monde, il me semblait qu’il fallait d’abord atteindre le silence, dans ses pensées jusque dans ses paroles, tenter même de retirer aux actes le privilège de l’éloquence pour enfin entendre le monde, qui pour l’instant ne s’adressait à moi que par intuitions lumineuses sur la possibilité de sa recomposition, de sa transformation radicale. Où débusquer le réel de la réalité, dans quel objet anodin, à quel phénomène se cramponner pour en extraire la sève tangible, indiscutable, seule puissance capable de retourner le langage lui-même non plus en danse autour du feu mais en oxygène de combustion ?

Je me disais que nous ne vivions plus, ou plutôt pas encore. Plus je rencontrais d’humains, plus j’en étais convaincu. Le monde humain n’était pour l’instant qu’une immense gestion, une installation dans le plus urgent et le plus rapide, une habitation malaisée dans des transformations de la matière à peine imaginées, à peine pensées, locales autant que contagieuses, en partie parce que pour la plupart d’entre nous penser revenait à manipuler des idées disponibles jusqu’à aboutir à la conscience de l’abrutissement et de l’absence de créativité pure. Les hommes aimaient le concret, il semblait les rassurer tandis qu’il m’avait longtemps effrayé, que je l’avais longtemps rejeté comme un rebut alors qu’à présent, non sans effort, non sans plaisir, je projetais de le considérer comme un rébus, ce qui était encore une manière d’en refuser la platitude, le monochrome principe d’identité.

Un train, par exemple, n’était pas qu’un train. Un train n’était pas qu’un souvenir solitaire pour un fils de migrants, pont de ferraille entre l’origine oubliée et l’avenir jamais rattrapé, espace transitoire de l’enfance et de l’adolescence, ligne barrée entre la terre des ancêtres et celle de l’exil, assemblage de simili cuir à l’odeur de carbone brûlé, de petites lampes blafardes, de draps rêches et presque transparents recouvrant à peine les couchettes brunâtres, de rampes de métal fatigué où la main s’accrochait sous l’effet du balancement, de vitres interdisant de se pencher au dehors de l’existence sous peine d’être décapité par l’inconnu, de claquements de rails et de crissements de freins, d’échos de gares traversées par la froideur crue de l’hiver, dessinant des trous de vide implacables percés de grésillements de haut-parleurs : nous arrivons en gare d’Hendaye, une heure d’arrêt.

Je butais encore contre l’absence d’imagination de ma mémoire, me recroquevillais à l’angle de la chambre du confort, avalant quelques tentations qui m’empêchaient d’avancer plus vite dans la reconstruction d’un monde vivant, coloré, qui devait exister en dehors des rêves et surtout devenir partageable, mieux que ne l’était ce pire que nous appelions notre vie, territoire d’égarements, de conflits et de sous-entendus où nous nous satisfaisions de ne plus souffrir – état que certains appelaient le bonheur –, alors que nous aurions dû persister à construire une jubilation commune. J’étais encore mouche du coche, non pour m'alimenter de l’hémoglobine du cocher, mais résolu à détourner l’équipage vers le paradis terrestre, tandis que d’autres préféraient partager l’intérieur du carrosse en narrant des histoires à dormir debout.

J’exigeais presque l’impossible : qu’on oubliât ma personne tandis que je parlais en apparence en mon nom avec cette insistance dérangeante des rabat-joie, mais l’endurance me venait de ce que j’avais la certitude ou la volonté inébranlable, ce qui alors revenait au même, d’être, non pas un ouvre-boîte, mais un ouvre-joie.

 

09:55 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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