17.09.2005

EX NIHILO 8

Je ne tutoyais peut-être pas assez cette ville où je n’étais pas né, bien qu’il m’arrivât de passer l’extrémité des doigts sur le grain pierreux d’un immeuble du quartier Latin, de caresser en éprouvant un début de volupté le garde-corps calcaire d’un pont tandis que les cellules photosensibles de mes rétines se calquaient sur les reflets du soleil affolés par le courant de la Seine, d’interroger une fenêtre de l’île Saint-Louis comme on questionne un visage dont on craint d'avoir la clé, tentant plus ou moins inlassablement de précéder d’un pas de trop rigides catégories de jugement usées par l’illusion de la routine, mon esprit à la mémoire tourmentée se fuyant lui-même avec méthode, cherchant sa démesure organisée dans le moindre recoin, non pour quitter le monde mais pour le percevoir enfin sous le jour miraculeux où nos sens seraient sereinement enivrés par le spin des électrons de nos corps, où l’intensité des moments magnétiques des particules environnantes nous sortirait de cette platitude bovine où l’humanité broutait l’herbe sèche de ce qu’elle appelait l’existence.

L’élément comique de ce désir de réanimation du monde aurait pu émerger précocement sous la forme d’un grand rire si ma fuite ne procédait de la torture infligée au cours des premières décennies de ma vie par ces jougs persistants qu’on appelait la famille, les mœurs, toute une lourde économie d'ultimatums affectifs, de réactions désenchantées, d’enthousiasmes obligatoires dont la structure, si on en dessinait la silhouette comportementale, eût évoqué des culs d’hippopotames se déhanchant au milieu d’une boutique de porcelaine. J’avais été trop fragile jusque là pour éviter d’entrer de force dans la danse folklorique des prosaïsmes. Un trop commun passé avait creusé dans les plis de mon cortex de saignants sillons d’ennui et de rage qui avaient fait de moi un pachyderme de plus rêvant d’expériences volatiles. La banalité répétitive, expéditive, mimétique, plate, forcée, indélicate, résignée, inconsciente et vengeresse avec laquelle nous familiarisions trop souvent nos enfants avec cette planète m'avait longtemps paru mériter à côté de phénomènes plus spectaculaires le nom de crime contre l’humanité.

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