18.09.2005

EX NIHILO 9

Certains jours, je n’étais pas loin de croire que la musique, une certaine musique, était le filtre qui nous permettait de rendre apparente la complexité colorée du mille feuilles réel, il suffisait pour cela que je roule, au nord de la capitale, sur la départementale 126 déchirant la forêt d’Ermenonville et que résonnent dans l’habitacle de ma voiture rouge les premiers accords en éventail de Spirits in a material world de Police, le trio qui m’avait fait pénétrer vingt ans plus tôt dans le monde du rock, et alors à la surface des troncs interminables des pins qui veillaient sur la route s’ouvraient et se refermaient des tiroirs libérant des volées de merles et de pigeons, décrivant dans le ciel des partitions sur fond bleu, avant de se poser, quelques kilomètres plus loin, la chanson terminée, sur les ogives de la cathédrale de Senlis au moment où les cloches libéraient deux tintements brefs et conclusifs. J’invoquais alors toutes les autres mélodies terrestres subtiles, classiques et contemporaines, pour qu’elles viennent glisser comme des gouttes invisibles sur les arcs brisés du portail central de l’édifice, redessinant le contour des gâbles et des roses du fronton jusqu’à ce toutes les tentatives d’élévations humaines fussent justifiées.

Debout à côté de la voiture, je formais une sphère en joignant les doigts de mes mains, fermais les yeux, et tentait d’écouter les notes qui sortiraient et entreraient de la cathédrale sous forme humaine, par paquets de familles du dimanche, mais une fois de plus je butais sur mon atonie intérieure et me trouvais encore trop impatient pour surmonter mon envie de replonger dans la forêt, à pied cette fois-ci, pour observer les longs fûts des pins sylvestres osciller en une traîne de danse majestueuse évoquant les jambes interminables de souvenirs géants et dociles enterrés la tête la première. Là, des rires enfantins venaient seuls interrompre les bruits de rouage de mes pensées acharnées, mécanismes de cages labyrinthiques qui parfois s’ouvraient pour libérer des rats de laboratoire disparaissant dans les taillis en poussant des cris familiers, et d’autres fois se démantelaient en une certitude qu’il existait bien des univers parallèles à celui-ci, des anti-forêts où l’on ne marcherait pas sur la tête – une furtive certitude qui méritait peut-être le nom d’épiphanie, ou bien celui de vain désir, puisque suivie par l’idée que quelque chose me retenait de toute façon sur cette planète-ci, probablement une femme–sœur qui promettrait de m’aimer jusqu’à ma mort ou la peur de sauter sans filet dans l’envers du décors, ou encore la curiosité de regarder cette réalité imploser élément par élément plutôt que de disparaître tout entière dans l’inconnu.

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