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19.09.2005

Ex nihilo 7

Qui pouvait identifier les expériences qui modifiaient la structure de sa perception ? Il me fallut une nuit de sommeil pour comprendre qu’au moment où je m’étais assis au pied d’un arbre sur une hauteur de la forêt d’Ermenonville pour observer les longs fûts des pins sylvestres onduler comme de pacifiques bêtes ancestrales, au moment où, sans effort d’imagination ni de pensée, mais soutenu par l’éclat de l’évidence, j’avais décelé la sourde conscience qui émanait de ces doigts pointés vers le ciel, une transformation s’opérait en moi.

Le lendemain, après une soirée où quelques gouttes de panique et de désespoir avaient encore suinté de la pénombre de ma solitude, je crus comprendre à quel point ce que les hommes appelaient la peur était précisément le phénomène auquel on pouvait attribuer la principale responsabilité de la léthargie du monde. Si ces arbres enracinés toujours au même point du globe n’étaient pas d’inutiles vestiges d’une nature en hibernation, s’il en émanait un patient optimisme quant à l’avenir de la vie, s’ils étaient des boîtes à musique d’où s’échappaient des partitions étranges, n’en serait-il pas de même pour tout objet apparemment mort ?

J’avais observé attentivement le vol des pigeons autour des ogives de la cathédrale de Senlis, juste assez pour comprendre qu’ils décrivaient souvent des demi-cercles opérés par couples, peut-être un mâle suivant une femelle, mais que ces couples se divisaient parfois, l’un bifurquant à droite tandis que l’autre continuait sa trajectoire. Lors de ces journées où j’oubliais le passé comme le souci, il m’arrivait souvent de contempler avec une attention hypnotique certains phénomènes, naturels ou humains, avant de laisser échapper à voix haute toujours le même mot : « Étrange… »

Je conclus ce matin-là qu’il y avait la Peur et qu’il y avait l’Étrange, deux forces familières à l’enfance, dont la première prenait ensuite le dessus, bien que domestiquée, fragmentée, falsifiée, refoulée, vulgarisée par la négation même de l’Étrange. C’était même ainsi que l’on pouvait nommer l’être humain dans ce qu’il avait de plus misérable et haïssable : le Négateur de l’Étrange vivant dans le communisme de la Peur. Mais sous son angle le plus aimable et à cette époque le plus rare, il pouvait en devenir le gardien et le jardinier respectueux.

11:10 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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