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20.09.2005

Ex nihilo 8

Puisque deux chaos semi-organisés se faisaient face, deux entropies dont rien ne permettait d’affirmer le parallélisme, celle qui gargouillait dans ma tête et celle qui s’éparpillait dans le monde extérieur, je me proposais d’en découvrir – sans grille de lecture ni théorie préalable – les liens, les correspondances, les voies de liaison, décision en apparence insensée si je n’avais été suffisamment confiant dans la maîtrise qu’au fil des ans j’avais su imprimer à ma personnalité, dût-elle prendre ses fondations dans un magma volcanique composé de mille éléments hétérogènes en fusion. En somme, je ne craignais plus la folie ni ce qu’on appelait alors la décompensation puisque j’avais appris à tenir la bride à mes vacillements et que je respectais trop les esprits déréglés pour les craindre, tandis que je fuyais comme une contagion le lourd troupeau des névrosés flottant dans l’air du temps comme des cerfs-volants à l'effigie de mollusques à ventouses, tendant vers le ciel les molles tentacules de la pieuvre du Zeitgeist et qui ne savaient que tacher leurs victimes avec l’encre délébile de leurs valeurs mesquines et sentimentales, tandis que certains fous manifestaient une plus grande santé, à en juger par leur imagination fervente et leur force vitale, malheureusement tournant en vase clos comme des panthères encagées.

Face à la nuisance plus ou moins volontaire des poulpes, je ne tenais pas encore à me faire consciemment magicien pour contourner le mal par des voies souterraines, n’étant pas assez ambitieux ni utilitariste, et préférant à la puissance sociale relative la recherche d’une vérité extrahumaine. Je n’étais pourtant pas un rentier ébrouant son oisiveté dans les jardins d’un monastère bénédictin offrant ses cellules à la location annuelle, il me fallait trimer çà et là en pâle représentant sociologique de la classe moyenne, et il m’arrivait comme beaucoup de participer à des réunions de travail où des egos égarées confrontaient leur hypocrisie crispée en la trempant dans la peur de perdre une influence imaginaire, tandis que je contemplais, entre deux mots, un détail non-humain posé sur la table, par exemple une tasse de café vide, reconnaissant à l’objet inerte plus de réalité, de dignité ou de cohérence que ces humains qu’on nous préparait depuis le plus jeune âge à considérer comme nos semblables. Étonnant anthropocentrisme, qui engluait les adultes dans le miasme d’histoires répétitives, une propagande entretenue par les journaux, la télévision, les romans, les encyclopédies, tout un attirail grotesque qui derrière ses subtilités convenues n’affirmait au fond qu’une chose : nous les humains sommes la créature la plus importante de la création.

Pendant ce temps, nous ignorions la confédération des tasses de café de réunion, le cercle des tiques urbaines suceuses de rhésus positifs, la meute des fusils à canon court, tireurs de balles à blanc, et toute sorte d’organismes invisibles qui avaient sûrement autant de choses à dire que la congrégation des trentenaires de sexe féminin qui dormaient encore avec des peluches, ou la fraternité de sexe masculin qui appréciait que des congénères en short agitent leur silhouette de figurine sur un écran plat à la poursuite d’une balle. Autrement dit, ce monde était tristement absurde, et l’énergie sclérosante que l’humain mettait à se convaincre qu’il était l’ombilic terrestre m’apparaissait alors comme le frein principal à ce que l’environnement – qui n’était pas plus le nôtre que celui des formes vivantes dénuées d’alphabet syllabaire – devienne, au pire, gaiement absurde.

10:50 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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