21.09.2005

EX NIHILO 12

Certaines nuits éclairaient la ville sous des angles révélateurs, faisant apparaître, derrière les façades familières cannelées, des cabanes préfabriquées, des villas victoriennes corsetées dans des planches de chêne peintes en bleu pâle, des temples bouddhistes à toits multiples, et ces visions n’étaient pas moins réelles que le phénomène habituel de pierre carbonisée qui émergeait du sol parisien mêlé de calcaire, de gypse, d’argile, de granit, de sable, de béton, de canalisations, de conduits métalliques, puisque depuis quelques temps j’avais glissé de la non-sensation que plus rien n’était réel à une amorce de saturation perceptive de réalités incompatibles en apparence pour des cerveaux standards habitués au tri et à l’appauvrissement des zones réputés inutiles à l’économie sociale. Je n’étais pas loin de me dire que tout me serait bientôt réel, et que la hiérarchisation des phénomènes ne m’apparaîtrait plus que comme un atavisme humain que la théorie du chaos avait depuis quelques décennies mis à mal avec toute l’autorité de l'invention scientifique. Pendant ce temps, on tentait encore d’embrigader les arts comme les mœurs dans le musée de l’infiniment grand, alors que les ondulations vitales étaient certainement plus intenses dans l’infiniment petit, dans ces détails que les affaires et les réflexions courantes négligeaient et qui n’étaient pas toujours aussi séduisants qu’un vol de papillon. Par un effet de synchronicité, ou simplement parce que mon cerveau fonctionnait mieux que ma conscience, je tombais à cette époque de ma vie sur cette phrase d’Aldous Huxley, dans les Portes de la perception : « Je me remis à regarder les plis de mon pantalon. C’est ainsi qu’il faudrait voir, répétai-je encore. Et j’aurais pu ajouter : voilà le genre de choses qu’il faudrait regarder. Des choses sans prétention, satisfaites d’être elles-mêmes, suffisantes en leur réalité… »

Cette saturation perceptive du réel qui me venait d’une sensibilité peu à peu réveillée – par un volontaire dérèglement des conventions mentales et non, comme Huxley, par la prise de drogues – à l’égard d’une étrangeté de moins en moins spectaculaire, par une progressive fusion dans mon cerveau entre l’imaginaire le moins structuré et la réalité la plus silencieuse, ne provoquait pas dans la sphère de mes perceptions de sentiment de panique et à peine une inquiétude, car je ne comptais pas m’arrêter à la décomposition des ordres morts, au démontage des pyramides dominantes, au démantèlement des phénomènes officiels ; je me sentais en marche vers un Ailleurs habitable et architecturé, une métaville remontée à partir du puzzle des ruines de l’Ancien Monde, celui que mon cerveau tentait de détruire sans violence physique, par la seule force d’une recomposition neuronale.

Mais d’ici là, je devrais surnager dans le lit encore douloureux de la phase transitoire, un épisode de fragilisation qui se prolongeait et me rendait plus sensible à l’anormalité des phénomènes admis. Dans un bus de fin de journée, je regardais le visage d’une jeune femme à la peau délicate livrer à sa voisine des phrases trempées dans le bain des convenances. J’étais fasciné par l’aisance avec laquelle ses mâchoires proféraient ces mots quotidiens, tandis que ses yeux regardaient dans le vide avec ce qui pouvait être interprété comme une maturité effrayante, si on comparait leur insensibilité au frémissement curieux des yeux d’un enfant, ou à la mélancolie des pupilles des singes des forêts orientales. Il m’arrivait souvent d’observer les expressions des jeunes visages dans les transports publics et l’assurance robotique de leurs mimiques n’avait d’égale que la platitude de leurs propos. Peut-être étaient-ce déjà des machines perfectionnées, tandis que nous autres, pauvres humains de la dernière génération, chairs métaphysiques stériles, étions sans le savoir en cours de remplacement par une humanité d’un nouveau genre, une humanité sans questionnement, une humanité numérisée. À peine avais-je émis cette hypothèse, que je croisais le sourire intentionnel inscrit dans chaque ride du visage cuivré d’une élégante de soixante ans, sourire inattendu que je lui retournai sans timidité, postulant peut-être un peu vite qu’il n’y avait là d’autre message qu’un salut ludique et la confirmation que malgré ma jeunesse j’appartenais bien à une version antérieure du logiciel humanoïde. Comme tel, j’étais doté d’une mémoire à la capacité de stockage moyenne et d’un processeur encore trop lent, et je pus alors simplement me souvenir, engoncé dans ma place de bus, transporté avec l'urgence d'un dormeur éveillé, qu’une jeune fille m’avait souri quelques années plus tôt dans le train Paris-Londres, et qu’à l’époque son signe mystérieux avait suscité un frisson d’émotion qui m’avait parcouru des pieds à la tête. Était-ce là l’expérience du sourire parfait, du concept incarné de sourire, ou simplement le signe que ma vie était alors d’une tristesse nuageuse éblouie par la moindre éclaircie ?

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