23.09.2005

EX NIHILO 14

C’est un peu plus tard que devait survenir ma rencontre avec L., non dans un bar ni sur un trottoir, pas non plus dans un bus ou un métro, mais d’une manière indirecte, hasardeuse et presque imprévue.

Une amie new-yorkaise de passage à Paris au moment où je devins trentenaire m’offrit à cette occasion une petite boîte contenant cinquante cartes postales éditées par le Museum of Modern Art, collection donnant une vue générale de l’art photographique nord-américain des trente dernières années. Ma première réaction fut une certaine indifférence devant cet ensemble hétéroclite de portraits étrangement figés et de natures mortes saturées de teintes primaires. Je posai la boîte près du téléphone, dans le couloir de mon appartement et n’y pensai plus pendant quelques jours, jusqu’à ce qu’une sorte d’évidence me saisisse en la regardant, un matin, tandis que je sortais de la salle de bain, enveloppé dans une serviette rouge – achetée aux Etats-Unis quelques années plutôt –, à la recherche d’un caleçon. L’amie qui m’avait fait ce cadeau croyait en Dieu avec insistance, ce qui n’était guère mon cas : se pouvait-il que son cadeau eût un sens autre que celui de remplir parmi divers objets disponibles dans le commerce la fonction d’un remplissage social ? N’était-ce pas une forme de nihilisme de ma part que de considérer cette boîte de cartes postales comme le simple signe que mon amie respectait les conventions, s’acquittait de ses devoirs amicaux à mon égard comme on se débarrassait d’une boule de neige gelée qui pourrait finir par brûler la paume de la main ?

Sur la face supérieure de la boîte était représentée l’une des photos de la sélection. Elle datait de 1985. On y voyait une femme dans une nuisette bleu ciel, allongée sur un long canapé fleuri, regardant un petit poste de télévision distillant une image en noir et blanc. À ses pieds, sur le canapé, était assis un homme en peignoir crème, les jambes croisées, armé d’un appareil photo pointé vers le spectateur – le photographe de la scène puis toute personne regardant l’image – au moment du flash : un halo blanc irradiait de son visage invisible. Ce matin-là, une sensation d’évidence, qui m’apparut alors relativement lumineuse, me dicta l’idée d’envoyer ces cinquante cartes postales, jour après jour, à cinquante inconnues.

Non sans réticences rationnelles, j’écrivis au dos de la carte représentant le couple avec flash : Il nous arrive tous de croire à l’impossible. Mais est-ce que l’impossible croit en nous ? Suivait une adresse électronique que je venais de créer pour l’occasion : merveilles@alice.fr. Après quoi je choisis un nom de femme dans les pages blanches parisiennes. Elle se prénommerait F., car j’avais été très attiré par une F. au lycée sans avoir jamais osé lui adresser autre chose qu’un salut complexé. Je l’avais ensuite revue quelques années plus tard au détour d’une rue. Elle me sembla plus mince mais encore très belle, avec une pointe de tristesse autour des yeux. Elle m’avait accompagné chez moi pour prendre un verre et dans l’ascenseur, je m’étais approché d’elle en lui disant, avec une simplicité qui m’étonna moi-même, que je l’avais toujours trouvée très jolie. Elle m’avait retourné mon baiser et une fois chez moi, nous nous étions retrouvés par terre, nous déshabillant l'un l'autre avec toute la maladresse que procure la ferveur ; elle venait de m’apprendre qu’elle avait été séduite au lycée par ce qu’elle appelait ma beauté ténébreuse. Mais nous n’étions plus des lycéens et notre relation dura à peine un mois, nos corps s’étant manifestement tout dit en quelques dénudements, tandis que nos âmes parvenaient difficilement à s’animer ; F. souffrait d’anorexie et son amour d’adolescente pour un garçon qui lui avait osé lui parler au lycée occupait encore ses pensées, ce dont il s’assurait lui-même en venant crier à l’accueil de l’entreprise où F. était standardiste intérimaire qu’il avait changé – en pire ou en bien, je ne le sus jamais.

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