24.09.2005
EX NIHILO 15
J’hésitai à envoyer la deuxième carte postale. Le tirage au sort avait sélectionné une vue qui me laissa d’abord indifférent. Il s’agissait d’une poupée vêtue d’une robe rouge, dans une cuisine en miniature macrophotographiée en 1978. Sur la table étaient posés des simulacres d’objets de consommation ordinaires : boîte de conserve Heinz, sel, poivre, muffin, tranche de pastèque. Au fond de la cuisine en réduction, une horloge indiquait six heures et quatre minutes, au pied de laquelle était accroché un petit drapeau rouge sur lequel était dessiné le symbole international du cœur, ces deux contours d’anse reliés qui devaient être l'un des signes les plus reproduits à travers le monde, et dont l’origine remontait peut-être à l’emblème du Dieu Baal, le maître de Babylone.
Au dos de cette carte poste j’écrivis : Il est temps de passer à l’acte. Après quoi je regardais à nouveau l’image, décidé à ne pas l’envoyer tant que je n’aurais pas percé l’écran d’opacité qu’elle m'opposait. Car sinon, pensai-je, mes envois n’auraient fait qu’ajouter à l'hémorragie contemporaine d’images vagues aux effets négligés. Au lieu de provoquer un agréable sentiment d’étrangeté, peut-être allais-je susciter la peur dans les cerveaux faibles de mes destinataires ? Ou plus probablement encore l’indifférence de ceux qui s’affairent à marcher droit vers la mort. Ou encore, qui sait, un espoir fou vite déçu ? Je n'étais pas loin de me dire que les expériences sur l’humain ne pouvaient être menées sans leur consentement, et une série de doutes assommants commençait à m’envahir comme un prurit lorsque je crus trouver une solution : je décidai d’envoyer le reste de la série des cartes postales à une seule et même personne, à condition qu’elle accepte de correspondre avec moi. Après tout, la carte portant le signe de cœur et invitant à partager un petit-déjeuner d’une manière symbolique et colorée semblait une introduction pacifique au dialogue. Après avoir tiré au sort un nom féminin suivant la même méthode que la veille, choisissant le prénom de L. parce que je n’avais jamais connu aucune fille qu’il s’appelât L.. et parce qu’elle habitait rue de la Perle, j’inscrivis mon adresse parisienne par souci de réciprocité puis complétais le premier message pour le rendre moins énigmatique et impératif : Il est temps de passer à l’acte ; pourriez-vous me passer la confiture ?
12:20 Ecrit par | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




Ecrire un commentaire
NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.