25.09.2005

EX NIHILO 16

Je n’étais pas inconscient de la raison de ce jeu de flirt à distance. J’avais connu jusqu’ici un nombre de femmes suffisant – puisqu’il faut souvent compter avant de comprendre, c’est même-là toute l’absurdité de l’expérience, une addition qui souvent ne trouve sa résolution que lorsque son résultat ne peut plus être que d’une maigre utilité – pour conclure que la femme qui saurait faire exploser en feu d’artifice la douce solitude qui était alors ma seule âme-sœur me serait moins aisée à rencontrer qu’une idée radicalement neuve, et je me tenais donc à distance du sexe opposé, excepté lorsqu’il s’agissait de combler un désir charnel sans conséquence. Le silence que depuis mon enfance j’avais cultivé en moi comme une vigne était devenu au fil des années un jardin des délices que le discours des autres venait le plus souvent troubler comme un coassement au milieu d’un concert de cigales.

J’aimais la solitude, elle n’était pas un manque mais une plénitude. Et c’était la présence de la plupart des autres, leurs fœtus de discours – qu’à l’époque je trouvais pathétiques – qui créait en moi un manque douloureux, celui de cet instant où je retrouverais enfin le silence peuplé de mon isolement volontaire. Rentrer chez moi et prendre un livre avant de m’endormir seul, cette idée m’avait gagné mille fois comme une perspective d’eldorado depuis que j’étais en âge de fréquenter des lieux de sortie nocturne. Les femmes m’ennuyaient, leur sentimentalité parfois lourde comme un sac de larmes m’ennuyait, leurs craintes m’ennuyaient, leur absence de folie maîtrisée m’ennuyait, et mon incapacité à les animer plus de quelques minutes m’ennuyait, car je me trouvais alors banal et finissais par me sentir coupable de ne pas éveiller en elles l’embrasement mental qui m’eût surpris.

Une semaine plus tard, j’étais sans nouvelle de F., la première inconnue, quand arriva une carte postale de L. L’objet représentait le fac-similé de la dernière phrase écrite par Victor Hugo avant sa mort, au crayon et d’une main tremblante : Aimer, c’est agir. L. avait écrit, de l’autre côté : Savoir donner lorsqu’on ne sait pas prendre. Le message me fit d'abord l’effet d’une charge moraliste légèrement rebutante. Je pris à peine le temps de m’étonner de recevoir une réponse après seulement deux cartes envoyées. Je sélectionnais parmi les quarante-huit restantes une carte où l’on voyait un homme noir chez lui, le plafond de sa chambre étant recouvert d’une centaine d’ampoules, dont quelques unes seulement étaient allumées. Au dos, j’écrivis : Mes ampoules s’allument alternativement faute de plombs pour soutenir le tout. Ce n’était pas, me sembla-t-il, une réponse agréable, pas plus que désagréable. Il s’agissait, pensai-je, de tester rapidement la résistance de l’inconnue à une communication qui ne fût pas basée sur l’affectif.

La réponse de L. était-elle un événement heureux ? Il eut été prématuré de le dire puisque sa leçon sur l’amour et le don, alors qu’on ne se connaissait pas, me faisait déjà l’effet d’un reproche. Est-ce que cela signifiait que L. ne souhaitait pas être dérangée par des envois incongrus ? Probablement pas, puisqu’elle m’avait répondu.

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