26.09.2005

EX NIHILO 17

Je soupçonnais mon cerveau d’être cartographe. Il me paraissait sans cesse occupé à trouver une structure unifiant la multiplicité des expériences auxquelles je le soumettais. C’était là probablement l’origine des images disparates qui parfois remontaient à ma conscience, sans que je pusse identifier s’il s’agissait d’impressions de déjà-vu, d’une combinatoire mêlant mémoire et espoirs, ou d’un dérèglement de fonctions qui n’auraient dû concerner que mon sommeil paradoxal : je rêvais éveillé. Ces étranges associations qui font le sel et la farine des rêves nocturnes, mon cerveau, depuis l’épisode des arbres vivants d’Ermenonville – mais n’est-ce pas ma mémoire qui me joue des tours en localisant ses sources avec trop de précision ? – commença à les produire de plus en plus souvent de plein jour, agitant devant mes yeux des images étranges faisant intervenir des personnages secondaires de mon passé. La science croyait savoir à l’époque – ou bien avais-je rêvé cette théorie ? – qu’en cas d’excitation sexuelle, les zones activées du cerveau étaient le claustrum, le putamen, et le cortex cingulaire antérieur, et que ces régions n’étaient pas étrangères à l’inhibition des cellules aminergiques qui retenaient le cerveau durant la veille, notamment en produisant des ondes ponto-genouillées-occipitales. Plus simple, selon le docteur J. Allan Obson, professeur de psychiatrie à la Harvard Medical School, au cours du rêve, le cerveau-esprit suivait les instructions suivantes : « Intégrez tous les signaux reçus dans l’histoire la plus significative ; quelle que soit la fantaisie en résultant, croyez-la, puis oubliez-la. » Ces signaux, pendant le sommeil, provenaient-ils de la danse des particules du cortex et d’autres stimuli corporels? Toujours est-il que cette consigne me paraissait également réguler mon cerveau pendant mes états de veille. Je croyais être de plus en plus sensible à une infinité de détails hétéroclites des mailles du tissu de la réalité sensible et je ne supportais pas l’idée qu’aucune logique ne les liât ensemble. Quant à l’oubli des rêves ou des idées oniriques, il ne me paraissait en revanche pas dicté par autre chose que l’impératif utilitariste et simplificateur qui régissait le monde. En d’autres termes, nous oubliions nos rêves par peur de devenir inadaptés, et pendant l’état de veille c’était pire : nous n’autorisions même pas notre onirisme à franchir le seuil de notre conscience. Dès lors, mes hallucinations éveillées s’expliquaient simplement : puisque toute forme de peur quittait lentement mon cerveau et que d’autre part j’étais redevenu sensible à l’Étrange, je devenais conscient d’une activité que la plupart refoulait : le cerveau ne rêvait pas que la nuit, mais sans cesse. C’était peut-être même l’essence de notre cortex que d’être une machine dévolue à « intégrer tous les signaux reçus dans l’histoire la plus significative, quelle que soit la fantaisie en résultant. » Mais l’instinct de survie avait inhibé cette tendance. Fallait-il en déduire que l’onirisme était antérieur, d’un point de vue évolutif, à l’instinct de survie ? Ou dit autrement, qu’au commencement était le rêve ?

Mes accès d’onirisme était contrôlés et ne m’empêchaient pas de travailler ; je les considérai d’abord comme un jeu permettant d’atténuer l’ennui des transports en commun parisiens plutôt qu’une forme de dégénérescence. Que mes visions interférassent avec ma mémoire ne m’inspirait aucune angoisse. Par exemple, m'étais-je réellement rendu par le passé sur les lieux d'un parc d'attractions appelé Mini-Europe et situé à Bruxelles, dont la vision subite tandis que je quittais la station de métro Bastille et que mon regard tombait sur une publicité pour des week-ends en Espagne ou à Londres me montrait, côte à côte, un arc de triomphe en carton-pâte d’une hauteur de deux mètres, le palais-monastère de l’Escorial dont la coupole était à hauteur de mon ventre, ou encore un palais de Westminster dont la Clock Tower faisait à peine deux fois ma taille ? Que signifiait cette vision ? Probablement que le territoire européen où je survivais, avec ses 4% de la population mondiale et sa population vieillissante n’était plus qu’une relique de musée en miniature, où les édifices glorieux n’avaient plus d’autre ambition que de réfléchir leur surface sur les rétines de touristes à l’ego aussi surdimensionné qu’inutile. L’espace européen, ce lieu des fondements culturels de mon cerveau, était une peau de chagrin. Reconnaissait-on une civilisation évanescente à ce que l'esprit de ses membres se réfugiait dans le rêve éveillé ?

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