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26.09.2005

Ex nihilo 10

Je soupçonnais mon cerveau d’être un spectrographe. Il me paraissait sans cesse occupé à trouver une structure musicale unifiant la multiplicité des expériences auxquelles je le soumettais. C’était là probablement l’origine des images disparates qui parfois remontaient à ma conscience, sans que je pusse identifier s’il s’agissait d’impressions de déjà-vu, d’une combinatoire mêlant mémoire et espoirs, ou d’un dérèglement de fonctions qui n’auraient dû concerner que mon sommeil paradoxal : je rêvais éveillé. Ces étranges associations qui font le sel et la farine des rêves nocturnes, mon cerveau commença à les produire de plus en plus souvent de plein jour, agitant devant mes yeux des images étranges faisant intervenir des personnages secondaires de mon passé.

Je croyais être de plus en plus sensible à une infinité de détails hétéroclites des mailles du tissu de la réalité sensible et je ne supportais pas l’idée qu’aucune logique ne les liât ensemble. Mes hallucinations éveillées s’expliquaient simplement : puisque toute forme de peur quittait lentement mon cerveau et que d’autre part j’étais redevenu sensible à l’Étrange, je devenais conscient d’une activité que la plupart refoulait : le cerveau ne rêvait pas que la nuit, mais sans cesse. C’était peut-être même l’essence de notre cortex que d’être une machine dévolue à intégrer tous les signaux reçus dans l’histoire la plus significative, quelle que soit la fantaisie en résultant. Mais l’instinct de survie avait inhibé cette tendance. Fallait-il en déduire que l’onirisme était antérieur, d’un point de vue évolutif, à l’instinct de survie ? Ou dit autrement, qu’au commencement était le rêve ?

Mes accès d’onirisme était contrôlés et ne m’empêchaient pas de travailler ; je les considérai d’abord comme un jeu permettant d’atténuer l’ennui des transports en commun parisiens plutôt qu’une forme de dégénérescence. Que mes visions interférassent avec ma mémoire ne m’inspirait aucune angoisse. Par exemple, m'étais-je réellement rendu par le passé sur les lieux d'un parc d'attractions appelé Mini-Europe et situé à Bruxelles, dont la vision subite tandis que je quittais la station de métro Bastille et que mon regard tombait sur une publicité pour des week-ends en Espagne ou à Londres me montrait, côte à côte, un arc de triomphe en carton-pâte d’une hauteur de deux mètres, le palais-monastère de l’Escorial dont la coupole était à hauteur de mon ventre, ou encore un palais de Westminster dont la Clock Tower faisait à peine deux fois ma taille ? Que signifiait cette vision ? Peut-être que le territoire européen où je survivais, avec ses 4% de la population mondiale et sa population vieillissante n’était plus qu’une relique de musée en miniature, où les édifices glorieux n’avaient plus d’autre ambition que de réfléchir leur surface sur les rétines des touristes. L’espace européen, ce lieu des fondements culturels de mon cerveau, était une peau de chagrin. Reconnaissait-on une civilisation évanescente à ce que l'esprit de ses membres se réfugiait dans le rêve éveillé ?

10:45 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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