26.09.2005

EX NIHILO 17

Je soupçonnais mon cerveau d’être cartographe. Il me paraissait sans cesse occupé à trouver une structure unifiant la multiplicité des expériences auxquelles je le soumettais. C’était là probablement l’origine des images disparates qui parfois remontaient à ma conscience, sans que je pusse identifier s’il s’agissait d’impressions de déjà-vu, d’une combinatoire mêlant mémoire et espoirs, ou d’un dérèglement de fonctions qui n’auraient dû concerner que mon sommeil paradoxal : je rêvais éveillé. Ces étranges associations qui font le sel et la farine des rêves nocturnes, mon cerveau, depuis l’épisode des arbres vivants d’Ermenonville – mais n’est-ce pas ma mémoire qui me joue des tours en localisant ses sources avec trop de précision ? – commença à les produire de plus en plus souvent de plein jour, agitant devant mes yeux des images étranges faisant intervenir des personnages secondaires de mon passé. La science croyait savoir à l’époque – ou bien avais-je rêvé cette théorie ? – qu’en cas d’excitation sexuelle, les zones activées du cerveau étaient le claustrum, le putamen, et le cortex cingulaire antérieur, et que ces régions n’étaient pas étrangères à l’inhibition des cellules aminergiques qui retenaient le cerveau durant la veille, notamment en produisant des ondes ponto-genouillées-occipitales. Plus simple, selon le docteur J. Allan Obson, professeur de psychiatrie à la Harvard Medical School, au cours du rêve, le cerveau-esprit suivait les instructions suivantes : « Intégrez tous les signaux reçus dans l’histoire la plus significative ; quelle que soit la fantaisie en résultant, croyez-la, puis oubliez-la. » Ces signaux, pendant le sommeil, provenaient-ils de la danse des particules du cortex et d’autres stimuli corporels? Toujours est-il que cette consigne me paraissait également réguler mon cerveau pendant mes états de veille. Je croyais être de plus en plus sensible à une infinité de détails hétéroclites des mailles du tissu de la réalité sensible et je ne supportais pas l’idée qu’aucune logique ne les liât ensemble. Quant à l’oubli des rêves ou des idées oniriques, il ne me paraissait en revanche pas dicté par autre chose que l’impératif utilitariste et simplificateur qui régissait le monde. En d’autres termes, nous oubliions nos rêves par peur de devenir inadaptés, et pendant l’état de veille c’était pire : nous n’autorisions même pas notre onirisme à franchir le seuil de notre conscience. Dès lors, mes hallucinations éveillées s’expliquaient simplement : puisque toute forme de peur quittait lentement mon cerveau et que d’autre part j’étais redevenu sensible à l’Étrange, je devenais conscient d’une activité que la plupart refoulait : le cerveau ne rêvait pas que la nuit, mais sans cesse. C’était peut-être même l’essence de notre cortex que d’être une machine dévolue à « intégrer tous les signaux reçus dans l’histoire la plus significative, quelle que soit la fantaisie en résultant. » Mais l’instinct de survie avait inhibé cette tendance. Fallait-il en déduire que l’onirisme était antérieur, d’un point de vue évolutif, à l’instinct de survie ? Ou dit autrement, qu’au commencement était le rêve ?

Mes accès d’onirisme était contrôlés et ne m’empêchaient pas de travailler ; je les considérai d’abord comme un jeu permettant d’atténuer l’ennui des transports en commun parisiens plutôt qu’une forme de dégénérescence. Que mes visions interférassent avec ma mémoire ne m’inspirait aucune angoisse. Par exemple, m'étais-je réellement rendu par le passé sur les lieux d'un parc d'attractions appelé Mini-Europe et situé à Bruxelles, dont la vision subite tandis que je quittais la station de métro Bastille et que mon regard tombait sur une publicité pour des week-ends en Espagne ou à Londres me montrait, côte à côte, un arc de triomphe en carton-pâte d’une hauteur de deux mètres, le palais-monastère de l’Escorial dont la coupole était à hauteur de mon ventre, ou encore un palais de Westminster dont la Clock Tower faisait à peine deux fois ma taille ? Que signifiait cette vision ? Probablement que le territoire européen où je survivais, avec ses 4% de la population mondiale et sa population vieillissante n’était plus qu’une relique de musée en miniature, où les édifices glorieux n’avaient plus d’autre ambition que de réfléchir leur surface sur les rétines de touristes à l’ego aussi surdimensionné qu’inutile. L’espace européen, ce lieu des fondements culturels de mon cerveau, était une peau de chagrin. Reconnaissait-on une civilisation évanescente à ce que l'esprit de ses membres se réfugiait dans le rêve éveillé ?

10:45 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

25.09.2005

EX NIHILO 16

Je n’étais pas inconscient de la raison de ce jeu de flirt à distance. J’avais connu jusqu’ici un nombre de femmes suffisant – puisqu’il faut souvent compter avant de comprendre, c’est même-là toute l’absurdité de l’expérience, une addition qui souvent ne trouve sa résolution que lorsque son résultat ne peut plus être que d’une maigre utilité – pour conclure que la femme qui saurait faire exploser en feu d’artifice la douce solitude qui était alors ma seule âme-sœur me serait moins aisée à rencontrer qu’une idée radicalement neuve, et je me tenais donc à distance du sexe opposé, excepté lorsqu’il s’agissait de combler un désir charnel sans conséquence. Le silence que depuis mon enfance j’avais cultivé en moi comme une vigne était devenu au fil des années un jardin des délices que le discours des autres venait le plus souvent troubler comme un coassement au milieu d’un concert de cigales.

J’aimais la solitude, elle n’était pas un manque mais une plénitude. Et c’était la présence de la plupart des autres, leurs fœtus de discours – qu’à l’époque je trouvais pathétiques – qui créait en moi un manque douloureux, celui de cet instant où je retrouverais enfin le silence peuplé de mon isolement volontaire. Rentrer chez moi et prendre un livre avant de m’endormir seul, cette idée m’avait gagné mille fois comme une perspective d’eldorado depuis que j’étais en âge de fréquenter des lieux de sortie nocturne. Les femmes m’ennuyaient, leur sentimentalité parfois lourde comme un sac de larmes m’ennuyait, leurs craintes m’ennuyaient, leur absence de folie maîtrisée m’ennuyait, et mon incapacité à les animer plus de quelques minutes m’ennuyait, car je me trouvais alors banal et finissais par me sentir coupable de ne pas éveiller en elles l’embrasement mental qui m’eût surpris.

Une semaine plus tard, j’étais sans nouvelle de F., la première inconnue, quand arriva une carte postale de L. L’objet représentait le fac-similé de la dernière phrase écrite par Victor Hugo avant sa mort, au crayon et d’une main tremblante : Aimer, c’est agir. L. avait écrit, de l’autre côté : Savoir donner lorsqu’on ne sait pas prendre. Le message me fit d'abord l’effet d’une charge moraliste légèrement rebutante. Je pris à peine le temps de m’étonner de recevoir une réponse après seulement deux cartes envoyées. Je sélectionnais parmi les quarante-huit restantes une carte où l’on voyait un homme noir chez lui, le plafond de sa chambre étant recouvert d’une centaine d’ampoules, dont quelques unes seulement étaient allumées. Au dos, j’écrivis : Mes ampoules s’allument alternativement faute de plombs pour soutenir le tout. Ce n’était pas, me sembla-t-il, une réponse agréable, pas plus que désagréable. Il s’agissait, pensai-je, de tester rapidement la résistance de l’inconnue à une communication qui ne fût pas basée sur l’affectif.

La réponse de L. était-elle un événement heureux ? Il eut été prématuré de le dire puisque sa leçon sur l’amour et le don, alors qu’on ne se connaissait pas, me faisait déjà l’effet d’un reproche. Est-ce que cela signifiait que L. ne souhaitait pas être dérangée par des envois incongrus ? Probablement pas, puisqu’elle m’avait répondu.

22:50 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

24.09.2005

EX NIHILO 15

J’hésitai à envoyer la deuxième carte postale. Le tirage au sort avait sélectionné une vue qui me laissa d’abord indifférent. Il s’agissait d’une poupée vêtue d’une robe rouge, dans une cuisine en miniature macrophotographiée en 1978. Sur la table étaient posés des simulacres d’objets de consommation ordinaires : boîte de conserve Heinz, sel, poivre, muffin, tranche de pastèque. Au fond de la cuisine en réduction, une horloge indiquait six heures et quatre minutes, au pied de laquelle était accroché un petit drapeau rouge sur lequel était dessiné le symbole international du cœur, ces deux contours d’anse reliés qui devaient être l'un des signes les plus reproduits à travers le monde, et dont l’origine remontait peut-être à l’emblème du Dieu Baal, le maître de Babylone.

Au dos de cette carte poste j’écrivis : Il est temps de passer à l’acte. Après quoi je regardais à nouveau l’image, décidé à ne pas l’envoyer tant que je n’aurais pas percé l’écran d’opacité qu’elle m'opposait. Car sinon, pensai-je, mes envois n’auraient fait qu’ajouter à l'hémorragie contemporaine d’images vagues aux effets négligés. Au lieu de provoquer un agréable sentiment d’étrangeté, peut-être allais-je susciter la peur dans les cerveaux faibles de mes destinataires ? Ou plus probablement encore l’indifférence de ceux qui s’affairent à marcher droit vers la mort. Ou encore, qui sait, un espoir fou vite déçu ? Je n'étais pas loin de me dire que les expériences sur l’humain ne pouvaient être menées sans leur consentement, et une série de doutes assommants commençait à m’envahir comme un prurit lorsque je crus trouver une solution : je décidai d’envoyer le reste de la série des cartes postales à une seule et même personne, à condition qu’elle accepte de correspondre avec moi. Après tout, la carte portant le signe de cœur et invitant à partager un petit-déjeuner d’une manière symbolique et colorée semblait une introduction pacifique au dialogue. Après avoir tiré au sort un nom féminin suivant la même méthode que la veille, choisissant le prénom de L. parce que je n’avais jamais connu aucune fille qu’il s’appelât L.. et parce qu’elle habitait rue de la Perle, j’inscrivis mon adresse parisienne par souci de réciprocité puis complétais le premier message pour le rendre moins énigmatique et impératif : Il est temps de passer à l’acte ; pourriez-vous me passer la confiture ?

12:20 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

23.09.2005

EX NIHILO 14

C’est un peu plus tard que devait survenir ma rencontre avec L., non dans un bar ni sur un trottoir, pas non plus dans un bus ou un métro, mais d’une manière indirecte, hasardeuse et presque imprévue.

Une amie new-yorkaise de passage à Paris au moment où je devins trentenaire m’offrit à cette occasion une petite boîte contenant cinquante cartes postales éditées par le Museum of Modern Art, collection donnant une vue générale de l’art photographique nord-américain des trente dernières années. Ma première réaction fut une certaine indifférence devant cet ensemble hétéroclite de portraits étrangement figés et de natures mortes saturées de teintes primaires. Je posai la boîte près du téléphone, dans le couloir de mon appartement et n’y pensai plus pendant quelques jours, jusqu’à ce qu’une sorte d’évidence me saisisse en la regardant, un matin, tandis que je sortais de la salle de bain, enveloppé dans une serviette rouge – achetée aux Etats-Unis quelques années plutôt –, à la recherche d’un caleçon. L’amie qui m’avait fait ce cadeau croyait en Dieu avec insistance, ce qui n’était guère mon cas : se pouvait-il que son cadeau eût un sens autre que celui de remplir parmi divers objets disponibles dans le commerce la fonction d’un remplissage social ? N’était-ce pas une forme de nihilisme de ma part que de considérer cette boîte de cartes postales comme le simple signe que mon amie respectait les conventions, s’acquittait de ses devoirs amicaux à mon égard comme on se débarrassait d’une boule de neige gelée qui pourrait finir par brûler la paume de la main ?

Sur la face supérieure de la boîte était représentée l’une des photos de la sélection. Elle datait de 1985. On y voyait une femme dans une nuisette bleu ciel, allongée sur un long canapé fleuri, regardant un petit poste de télévision distillant une image en noir et blanc. À ses pieds, sur le canapé, était assis un homme en peignoir crème, les jambes croisées, armé d’un appareil photo pointé vers le spectateur – le photographe de la scène puis toute personne regardant l’image – au moment du flash : un halo blanc irradiait de son visage invisible. Ce matin-là, une sensation d’évidence, qui m’apparut alors relativement lumineuse, me dicta l’idée d’envoyer ces cinquante cartes postales, jour après jour, à cinquante inconnues.

Non sans réticences rationnelles, j’écrivis au dos de la carte représentant le couple avec flash : Il nous arrive tous de croire à l’impossible. Mais est-ce que l’impossible croit en nous ? Suivait une adresse électronique que je venais de créer pour l’occasion : merveilles@alice.fr. Après quoi je choisis un nom de femme dans les pages blanches parisiennes. Elle se prénommerait F., car j’avais été très attiré par une F. au lycée sans avoir jamais osé lui adresser autre chose qu’un salut complexé. Je l’avais ensuite revue quelques années plus tard au détour d’une rue. Elle me sembla plus mince mais encore très belle, avec une pointe de tristesse autour des yeux. Elle m’avait accompagné chez moi pour prendre un verre et dans l’ascenseur, je m’étais approché d’elle en lui disant, avec une simplicité qui m’étonna moi-même, que je l’avais toujours trouvée très jolie. Elle m’avait retourné mon baiser et une fois chez moi, nous nous étions retrouvés par terre, nous déshabillant l'un l'autre avec toute la maladresse que procure la ferveur ; elle venait de m’apprendre qu’elle avait été séduite au lycée par ce qu’elle appelait ma beauté ténébreuse. Mais nous n’étions plus des lycéens et notre relation dura à peine un mois, nos corps s’étant manifestement tout dit en quelques dénudements, tandis que nos âmes parvenaient difficilement à s’animer ; F. souffrait d’anorexie et son amour d’adolescente pour un garçon qui lui avait osé lui parler au lycée occupait encore ses pensées, ce dont il s’assurait lui-même en venant crier à l’accueil de l’entreprise où F. était standardiste intérimaire qu’il avait changé – en pire ou en bien, je ne le sus jamais.

10:30 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

22.09.2005

EX NIHILO 13

Je n’avais pas trente ans et je commençais à me considérer comme une troisième personne les jours où il me semblait que j’étais le plus sain – Il est un peu idiot aujourd’hui –, comme une deuxième personne lorsque je cédais aux voluptés de la bienveillance – tu as besoin d’un bain chaud –, mais de moins en moins, croyais-je, un Je inquiet, mimétique et assoiffé de singularité et de reconnaissance – pourquoi ne suis-je pas le maître du monde ? Par un jeu conventionnel, par quelque expectative humoristique et certainement par instinct de survie, je continuais toutefois à dire Je, convaincu qu’il était inutile de compliquer ma quête des conditions de possibilité d’un monde autre par la multiplication hasardeuse des inconnues de l’équation et par un internement forcé pour cause de psychose schyzophrénique dysthymique, une prouesse mentale dont j’étais d’ailleurs bien incapable. Depuis ce que je n’osais pas appeler ma révélation de l’Étrange, je me sentais enclin à mettre entre parenthèse mon inclination à l’introspection, cette idée qu’en creusant en soi-même à la manière d’un tournevis qui se dévisserait lui-même de son manche en usant de techniques de contorsion on pouvait découvrir les vérités ultimes du cosmos, un postulat dangereux, peut-être mégalomaniaque et sûrement redevable de son masochisme à la tradition chrétienne de la confession. Il s’agirait de développer mon sens de l’extrospection en creusant dans le roc des apparences, voire dans la psyché d’autrui, ce qui a priori devait être moins éprouvant bien que probablement tout aussi impraticable de manière objective et radicale.

10:25 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

21.09.2005

EX NIHILO 12

Certaines nuits éclairaient la ville sous des angles révélateurs, faisant apparaître, derrière les façades familières cannelées, des cabanes préfabriquées, des villas victoriennes corsetées dans des planches de chêne peintes en bleu pâle, des temples bouddhistes à toits multiples, et ces visions n’étaient pas moins réelles que le phénomène habituel de pierre carbonisée qui émergeait du sol parisien mêlé de calcaire, de gypse, d’argile, de granit, de sable, de béton, de canalisations, de conduits métalliques, puisque depuis quelques temps j’avais glissé de la non-sensation que plus rien n’était réel à une amorce de saturation perceptive de réalités incompatibles en apparence pour des cerveaux standards habitués au tri et à l’appauvrissement des zones réputés inutiles à l’économie sociale. Je n’étais pas loin de me dire que tout me serait bientôt réel, et que la hiérarchisation des phénomènes ne m’apparaîtrait plus que comme un atavisme humain que la théorie du chaos avait depuis quelques décennies mis à mal avec toute l’autorité de l'invention scientifique. Pendant ce temps, on tentait encore d’embrigader les arts comme les mœurs dans le musée de l’infiniment grand, alors que les ondulations vitales étaient certainement plus intenses dans l’infiniment petit, dans ces détails que les affaires et les réflexions courantes négligeaient et qui n’étaient pas toujours aussi séduisants qu’un vol de papillon. Par un effet de synchronicité, ou simplement parce que mon cerveau fonctionnait mieux que ma conscience, je tombais à cette époque de ma vie sur cette phrase d’Aldous Huxley, dans les Portes de la perception : « Je me remis à regarder les plis de mon pantalon. C’est ainsi qu’il faudrait voir, répétai-je encore. Et j’aurais pu ajouter : voilà le genre de choses qu’il faudrait regarder. Des choses sans prétention, satisfaites d’être elles-mêmes, suffisantes en leur réalité… »

Cette saturation perceptive du réel qui me venait d’une sensibilité peu à peu réveillée – par un volontaire dérèglement des conventions mentales et non, comme Huxley, par la prise de drogues – à l’égard d’une étrangeté de moins en moins spectaculaire, par une progressive fusion dans mon cerveau entre l’imaginaire le moins structuré et la réalité la plus silencieuse, ne provoquait pas dans la sphère de mes perceptions de sentiment de panique et à peine une inquiétude, car je ne comptais pas m’arrêter à la décomposition des ordres morts, au démontage des pyramides dominantes, au démantèlement des phénomènes officiels ; je me sentais en marche vers un Ailleurs habitable et architecturé, une métaville remontée à partir du puzzle des ruines de l’Ancien Monde, celui que mon cerveau tentait de détruire sans violence physique, par la seule force d’une recomposition neuronale.

Mais d’ici là, je devrais surnager dans le lit encore douloureux de la phase transitoire, un épisode de fragilisation qui se prolongeait et me rendait plus sensible à l’anormalité des phénomènes admis. Dans un bus de fin de journée, je regardais le visage d’une jeune femme à la peau délicate livrer à sa voisine des phrases trempées dans le bain des convenances. J’étais fasciné par l’aisance avec laquelle ses mâchoires proféraient ces mots quotidiens, tandis que ses yeux regardaient dans le vide avec ce qui pouvait être interprété comme une maturité effrayante, si on comparait leur insensibilité au frémissement curieux des yeux d’un enfant, ou à la mélancolie des pupilles des singes des forêts orientales. Il m’arrivait souvent d’observer les expressions des jeunes visages dans les transports publics et l’assurance robotique de leurs mimiques n’avait d’égale que la platitude de leurs propos. Peut-être étaient-ce déjà des machines perfectionnées, tandis que nous autres, pauvres humains de la dernière génération, chairs métaphysiques stériles, étions sans le savoir en cours de remplacement par une humanité d’un nouveau genre, une humanité sans questionnement, une humanité numérisée. À peine avais-je émis cette hypothèse, que je croisais le sourire intentionnel inscrit dans chaque ride du visage cuivré d’une élégante de soixante ans, sourire inattendu que je lui retournai sans timidité, postulant peut-être un peu vite qu’il n’y avait là d’autre message qu’un salut ludique et la confirmation que malgré ma jeunesse j’appartenais bien à une version antérieure du logiciel humanoïde. Comme tel, j’étais doté d’une mémoire à la capacité de stockage moyenne et d’un processeur encore trop lent, et je pus alors simplement me souvenir, engoncé dans ma place de bus, transporté avec l'urgence d'un dormeur éveillé, qu’une jeune fille m’avait souri quelques années plus tôt dans le train Paris-Londres, et qu’à l’époque son signe mystérieux avait suscité un frisson d’émotion qui m’avait parcouru des pieds à la tête. Était-ce là l’expérience du sourire parfait, du concept incarné de sourire, ou simplement le signe que ma vie était alors d’une tristesse nuageuse éblouie par la moindre éclaircie ?

11:15 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

20.09.2005

EX NIHILO 11

Puisque deux chaos semi-organisés se faisaient face, deux entropies dont rien ne permettait d’affirmer le parallélisme, celle qui gargouillait dans ma tête et celle qui s’éparpillait dans le monde extérieur, je me proposais d’en découvrir – sans grille de lecture ni théorie préalable – les liens, les correspondances, les voies de liaison, décision en apparence insensée si je n’avais été suffisamment confiant dans la maîtrise qu’au fil des ans j’avais su imprimer à ma personnalité, dût-elle prendre ses fondations dans un magma volcanique composé de mille éléments hétérogènes et inutiles en fusion. En somme, je ne craignais plus la folie ni ce qu’on appelait alors la décompensation puisque j’avais appris à tenir la bride à mes vacillements et que je respectais trop les esprits déréglés pour les craindre, tandis que je fuyais comme une contagion le lourd troupeau des névrosés flottant dans l’air du temps comme des cerfs-volants à l'effigie de mollusques à ventouses, tendant vers le ciel les molles tentacules de la pieuvre du Zeitgeist et qui ne savaient que tacher leurs victimes avec l’encre délébile de leurs petites valeurs mesquines et sentimentales, tandis que certains fous manifestaient une plus grande santé, à en juger par leur imagination fervente et leur force vitale, malheureusement tournant en vase clos comme des panthères encagées.

Face à la nuisance plus ou moins volontaire des poulpes, je ne tenais pas encore à me faire consciemment magicien pour contourner le mal par des voies souterraines, n’étant pas assez ambitieux ni utilitariste, et préférant à la puissance sociale relative la recherche d’une vérité extrahumaine. Je n’étais pourtant pas un rentier ébrouant son oisiveté dans les jardins d’un monastère bénédictin offrant ses cellules à la location annuelle, il me fallait trimer çà et là en pâle représentant sociologique de la classe moyenne, et il m’arrivait comme beaucoup de participer à des réunions de travail où des egos égarées confrontaient leur hypocrisie crispée en la trempant dans la peur de perdre une influence imaginaire, tandis que je contemplais, entre deux mots, un détail non-humain posé sur la table, par exemple une tasse de café vide, reconnaissant à l’objet inerte plus de réalité, de dignité ou de cohérence que ces humains qu’on nous préparait depuis le plus jeune âge à considérer comme nos semblables. Étonnant anthropocentrisme, qui engluait les adultes dans le miasme d’histoires répétitives, une propagande entretenue par les journaux, la télévision, les romans, les encyclopédies, tout un attirail grotesque qui derrière ses subtilités convenues n’affirmait au fond qu’une chose : nous les humains sommes la créature la plus importante de la création.

Pendant ce temps, nous ignorions la confédération des tasses de café de réunion, le cercle des tiques urbaines suceuses de rhésus positifs, la meute des fusils à canon court tireurs de balles à blanc, et toute sorte d’organismes invisibles qui avaient sûrement autant de choses à dire que la congrégation des trentenaires de sexe féminin qui dormaient encore avec des peluches, ou la fraternité de sexe masculin qui appréciait que des congénères en short agitent leur silhouette de figurine sur un écran plat à la poursuite d’une balle planant sur un gazon fraîchement taillé par une représentante de la ligue des faucheuses rotatives. Autrement dit, ce monde était tristement absurde, et l’énergie sclérosante que l’humain mettait à se convaincre qu’il était l’ombilic terrestre m’apparaissait alors comme le frein principal à ce que l’environnement – qui n’était pas plus le nôtre que celui des formes vivantes dénuées d’un alphabet syllabaire – devienne, au pire, gaiement absurde.

10:50 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

19.09.2005

EX NIHILO 10

Qui pouvait identifier les expériences qui modifiaient la structure de sa perception ? Il me fallut pourtant une seule nuit de sommeil pour comprendre qu’au moment où je m’étais assis au pied d’un arbre sur une hauteur de la forêt d’Ermenonville pour observer les longs fûts des pins sylvestres onduler comme de pacifiques bêtes ancestrales, au moment où, sans effort d’imagination ni de pensée, mais soutenu par l’éclat de l’évidence, j’avais décelé la sourde conscience qui émanait de ces doigts pointés vers le ciel, une transformation s’opérait en moi. Le lendemain, après une soirée où quelques gouttes de panique et de désespoir avaient encore suinté de la pénombre de ma solitude, je crus comprendre à quel point ce que les hommes appelaient la peur était précisément le phénomène auquel on pouvait attribuer la principale responsabilité de la léthargie du monde. Si ces arbres enracinés toujours au même point du globe n’étaient pas d’inutiles vestiges d’une nature en hibernation, s’il en émanait un patient optimisme quant à l’avenir de la vie, s’ils étaient des boîtes à musique d’où s’échappaient des partitions étranges, n’en serait-il pas de même pour tout objet apparemment mort ?

J’avais observé attentivement le vol des pigeons autour des ogives de la cathédrale de Senlis, juste assez pour comprendre qu’ils décrivaient souvent des demi-cercles opérés par couples, peut-être un mâle suivant une femelle, mais que ces couples se divisaient parfois, l’un bifurquant à droite tandis que l’autre continuait sa trajectoire. Lors de ces journées où j’oubliais le passé comme le souci, il m’arrivait souvent de contempler avec une attention hypnotique certains phénomènes, naturels ou humains, avant de laisser échapper à voix haute toujours le même mot : « Étrange… »

Je conclus ce matin-là qu’il y avait la Peur et qu’il y avait l’Étrange, deux forces familières à l’enfance, dont la première prenait ensuite le dessus, bien que domestiquée, fragmentée, falsifiée, refoulée, vulgarisée par la négation même de l’Étrange. C’était même ainsi que l’on pouvait nommer l’être humain dans ce qu’il avait de plus misérable et haïssable : le Négateur de l’Étrange, vivant dans le communisme de la Peur. Mais sous son angle le plus aimable et à cette époque le plus rare, il pouvait en devenir le gardien et le jardinier respectueux.

11:10 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

18.09.2005

EX NIHILO 9

Certains jours, je n’étais pas loin de croire que la musique, une certaine musique, était le filtre qui nous permettait de rendre apparente la complexité colorée du mille feuilles réel, il suffisait pour cela que je roule, au nord de la capitale, sur la départementale 126 déchirant la forêt d’Ermenonville et que résonnent dans l’habitacle de ma voiture rouge les premiers accords en éventail de Spirits in a material world de Police, le trio qui m’avait fait pénétrer vingt ans plus tôt dans le monde du rock, et alors à la surface des troncs interminables des pins qui veillaient sur la route s’ouvraient et se refermaient des tiroirs libérant des volées de merles et de pigeons, décrivant dans le ciel des partitions sur fond bleu, avant de se poser, quelques kilomètres plus loin, la chanson terminée, sur les ogives de la cathédrale de Senlis au moment où les cloches libéraient deux tintements brefs et conclusifs. J’invoquais alors toutes les autres mélodies terrestres subtiles, classiques et contemporaines, pour qu’elles viennent glisser comme des gouttes invisibles sur les arcs brisés du portail central de l’édifice, redessinant le contour des gâbles et des roses du fronton jusqu’à ce toutes les tentatives d’élévations humaines fussent justifiées.

Debout à côté de la voiture, je formais une sphère en joignant les doigts de mes mains, fermais les yeux, et tentait d’écouter les notes qui sortiraient et entreraient de la cathédrale sous forme humaine, par paquets de familles du dimanche, mais une fois de plus je butais sur mon atonie intérieure et me trouvais encore trop impatient pour surmonter mon envie de replonger dans la forêt, à pied cette fois-ci, pour observer les longs fûts des pins sylvestres osciller en une traîne de danse majestueuse évoquant les jambes interminables de souvenirs géants et dociles enterrés la tête la première. Là, des rires enfantins venaient seuls interrompre les bruits de rouage de mes pensées acharnées, mécanismes de cages labyrinthiques qui parfois s’ouvraient pour libérer des rats de laboratoire disparaissant dans les taillis en poussant des cris familiers, et d’autres fois se démantelaient en une certitude qu’il existait bien des univers parallèles à celui-ci, des anti-forêts où l’on ne marcherait pas sur la tête – une furtive certitude qui méritait peut-être le nom d’épiphanie, ou bien celui de vain désir, puisque suivie par l’idée que quelque chose me retenait de toute façon sur cette planète-ci, probablement une femme–sœur qui promettrait de m’aimer jusqu’à ma mort ou la peur de sauter sans filet dans l’envers du décors, ou encore la curiosité de regarder cette réalité imploser élément par élément plutôt que de disparaître tout entière dans l’inconnu.

21:55 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

17.09.2005

EX NIHILO 8

Je ne tutoyais peut-être pas assez cette ville où je n’étais pas né, bien qu’il m’arrivât de passer l’extrémité des doigts sur le grain pierreux d’un immeuble du quartier Latin, de caresser en éprouvant un début de volupté le garde-corps calcaire d’un pont tandis que les cellules photosensibles de mes rétines se calquaient sur les reflets du soleil affolés par le courant de la Seine, d’interroger une fenêtre de l’île Saint-Louis comme on questionne un visage dont on craint d'avoir la clé, tentant plus ou moins inlassablement de précéder d’un pas de trop rigides catégories de jugement usées par l’illusion de la routine, mon esprit à la mémoire tourmentée se fuyant lui-même avec méthode, cherchant sa démesure organisée dans le moindre recoin, non pour quitter le monde mais pour le percevoir enfin sous le jour miraculeux où nos sens seraient sereinement enivrés par le spin des électrons de nos corps, où l’intensité des moments magnétiques des particules environnantes nous sortirait de cette platitude bovine où l’humanité broutait l’herbe sèche de ce qu’elle appelait l’existence.

L’élément comique de ce désir de réanimation du monde aurait pu émerger précocement sous la forme d’un grand rire si ma fuite ne procédait de la torture infligée au cours des premières décennies de ma vie par ces jougs persistants qu’on appelait la famille, les mœurs, toute une lourde économie d'ultimatums affectifs, de réactions désenchantées, d’enthousiasmes obligatoires dont la structure, si on en dessinait la silhouette comportementale, eût évoqué des culs d’hippopotames se déhanchant au milieu d’une boutique de porcelaine. J’avais été trop fragile jusque là pour éviter d’entrer de force dans la danse folklorique des prosaïsmes. Un trop commun passé avait creusé dans les plis de mon cortex de saignants sillons d’ennui et de rage qui avaient fait de moi un pachyderme de plus rêvant d’expériences volatiles. La banalité répétitive, expéditive, mimétique, plate, forcée, indélicate, résignée, inconsciente et vengeresse avec laquelle nous familiarisions trop souvent nos enfants avec cette planète m'avait longtemps paru mériter à côté de phénomènes plus spectaculaires le nom de crime contre l’humanité.

11:50 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

Toutes les notes