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03.05.2006

Tendre tension

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Élise Beaucousin, élément de cartographie, 2005 (mine de plomb).

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Le trait vertical, légèrement incliné par une brise de désir, flotte au-dessus d’une portée invisible, traînée blanche avec qui il entretient un rapport binaire, un, zéro. Ce trait, répété comme à l’infini, crée un effet de structure en rencontrant ses limites ; il compterait pour un, comme élévation, mais aussi comme signifiant d’une situation. On entrevoit le trait unaire lacanien et les entailles que traçait le chasseur préhistorique sur la côte de l’animal pour marquer le nombre des bêtes tuées.

Le trait se fait un temps cadence militaire, les bâtons marchent au pas, tous différents mais participant de la même fanfare, celle peut-être de l’abstraction symbolique comme passage d’un monde à l’autre puis retour (impossible) au même. Le trait unaire introduit une logique qui est au-delà du monde sensible. Dans ce registre, la différence et l’identité ne se fondent plus sur l’apparence. L’imaginaire est fui. L’identité des traits tient à ce qu’ils sont lus comme une écriture, quelles que soient les irrégularités de leur tracé. La différence, elle, est introduite par la sériation des traits : ils n’occupent pas la même place, et renvoient donc à une cartographie.

Mettons qu’il s’agisse d’une ville vue d’avion, nimbée de deux pôles lumineux reliés par des fils de lumière. Vue d’assez loin, la réalité est vibratoire, elle vacille dans son devenir, semblant hésiter sur place, chaque seconde étant semblable à la précédente. Et pourtant ce temps quasi-mimétique finit par produire un monde, des champs plus ou moins intenses, des réseaux brisés, des possibilités de rupture, des zones habitables.

L’infiniment grand devient l’infiniment petit, il mime cette différence de variation qui seule nous rend lucide à l’Être. La mathématique de la cartographie est un champ différentiel, la carte n’est plus de ce monde et pas encore de l’autre, tension, carte du Tendre, carte de l’épiphanie toujours fuyante, carte de l’Être dévoilé à distance satellitaire, celle peut-être de l’Amour.

Le marquis de Sade traçait des encoches sur le bois de son lit pour garder mémoire de sa jouissance. Les traits deviennent trame érotique, peau, recouvrement d’où respire la vie, d’où suinte le désir d’une cadence pelvienne endiablée, rythme de l’accouplement de la terre et du mental. Des taches y explosent, orgasmes de lumière, moments magnétiques, pôles jumeaux communiquant par la brisure de la cadence, arythmie par-dessus le temps, mais avec sa complicité.

Transposer l’intensité des moments en une incantation ferme, symbole originaire de la volonté, jusqu’à ce que l’esprit devienne un épiderme, le parchemin des peaux mortes et des chairs renouvelées. Retrouver le verbe du commencement, celui d’avant la boursouflure de la lettre, celui d’avant les singularités, celui du temps où le monde était un même animal, dont on ne pouvait compter les cellules vivantes.

Tous les soldats se sont portés volontaires et pourtant ils ne vont pas à la guerre ; ils ne vont nulle part, occupent leur place vibrante et en tant que signifiant valent pour une fois autant que le signifié cartographié, qui n’est autre qu’un désir d’identité. Carte du Nouveau Monde vu du Cie – l’autre monde ne se manifestera pas, n’avalera pas ses constituants dans la gorge de l’image hégémonique et homogène, tant que subsistera ce désir fou d’identités.

L’imaginaire commun, prosaïque et crasseux est nuît. Il est entaillé du refus de lui accorder un statut réel. Accepter ce monde de loin, sous sa forme mathématique et érotique. Retrouver la beauté explosive des événements reliés, comme une paume traversée par les lignes de vie, de chance et de lien, derrière l’évanouissement des répétitions.

10:25 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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