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22.11.2005

L'enfant et le père

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Olivier de Sagazan, sculpture, 2004.

Cette image a été envoyée par l'artiste à Arsenal en réponse au texte "LA NEF DES FOUS", et plus précisément la phrase : "Seule l’inversion de l’extérieur et de l’intérieur les libérera, et alors ils seront leur propre navire."
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Un enfant surgit de l’éventrement d’un mâle.

En linguistique, le doublet est un couple de mots issus d’un même étymon, dont l’un est entré dans la langue par la voie populaire (frêle, hôtel, écouter) et l’autre par la voie savante (fragile, hôpital, ausculter). Ces mots ne s’annulent pas, ils cohabitent et finissent par signifier des réalités distinctes, leur différence hiérarchique devenant invisible.

Un homme s’extraverti de lui-même par un déchirement.

Vie et mort fonctionnent comme un doublet linguistique. Si le populaire, l’immédiat privilégie la vie, une vision plus complexe lui adjoint la mort comme issue d’une même racine, d’une même vérité (etumos, vrai), d’un même tronc pouvant mener à l’une comme à l’autre.

L’enfant ne se déplace jamais sans la carcasse de son père.

L’enfant est la dernière métamorphose, selon Nietzsche, de l’homme fait, son âme supérieure, innocence et oubli, commencement, jeu, roue qui se meut d’elle-même, affirmation sainte. Cette affirmation pourtant n’est pas sui generis, elle naît de la négation de l’homme malsain, du lion de la volonté de domination. Plus justement, l’enfant est engendré par l’autosacrifice du lion.

Un guerrier a livré son dernier combat, qui l'a fendu entre vie et mort.

Les doigts de la carcasse sont écartés comme ceux du mutant-papillon, pour signifier qu’ils forment bien un doublet étymologique, et si l’œil a tendance a percevoir la scène comme un instant au milieu d’un processus de séparation, il n’est pas dit que la carcasse et l’enfant soient séparables.

L’homme doit-il succomber à sa progéniture ?

Que le principe de séparation, l’entaille faite dans le réel soit génératrice d’une hiérarchie dans les degrés de vie, voilà un principe qui n’est pas étranger à la politique et l’économie. Le regard occidental approuvera l’enfant. Et pourtant. Renversons l’évidence. Attardons-nous à la carcasse, à la victime, cette créature offerte en sacrifice au D(i)eux. Elle est bien vivante, même dans sa mort signifiée. Il y a bien doublet, c’est-à-dire engendrement à partir d’une même racine du vieil homme et de l’enfant. Cette racine, c’est le bassin, le génital, le jeu (de jambes ?). Par sa nature animale, par sa redevance au sexe, l’homme ne cesse de redevenir enfant. Pourtant, il n’est pas assez léger pour l'être jusqu'au bout : il redeviendra carcasse, archive des civilisations. C’est cette dialectique qui est ici donnée à voir. On peut être optimiste et y voir le dernier engendrement, celui enfin où le vieil homme, le surmoi, est mort. Mais il est probable que la carcasse se relève et réabsorbe son petit ça.

Reste cette barre métallique qui pend du flanc de l’homme. A-t-elle permis de séparer les deux corps ? Ou permettra-t-elle de couper le cordon entre ces deux moments magnétiques de l'ego, les laissant vaquer à leur obsession (pour la carcasse) ou leur absence chaotique d’obsession (pour l’enfant). Que reste-t-il au milieu ? Un grand vide, une encoche, le lieu d’une division. Et d’une libération, car l'espace ouvert entre le corps doublé est un V. victorieux, une sainte et joyeuse coupe.

Car ni enfant, ni père, le Moi se libère en s'annihilant, en s'indoublant dans l’infinie blancheur-noirceur, espace qui reste à explorer à tâtons, non-lieu étymologique de la création, Graal du soi.

 

NB : en relisant ce billet en 2012 je me rends compte qu'ici commence la gestation du roman Qui a tué le poète ?

10:25 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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