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25.11.2005

Je chante le corps électrifié

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Olivier de Sagazan, sculpture, novembre 2005.

Cette image est la réponse de l'artiste à la phrase suivante d'Arsenal (in 'L'enfant et le père') : "Le moi se libère en s'annihilant, en s'indoublant dans l'infinie blancheur-noirceur...".

Et voici la bande-son d'Arsenal...

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Je chante le corps électrifié. Je chante le corps amarré aux lois d’absorption. La diffusion est son processus changeant de direction de propagation en étant traversé par l’existence marchande. Je chante la charge élémentaire, le résultat mathématique d’une vue déportée de la grâce, balance de torsion, cage délibérée.

Je chante la chair déchargée, potentiel et différence de potentiel, la chair haineuse de sa masse entropique, libérée par les volts, l’injection de volts, l’overdose électrostatique, le branchement.

Ma densité d’énergie flottera avec la tienne et nous serons unis dans l’antiprofondeur des énergies reliées. Je chante le corps valeur capitale, influx boursier, transaction cybernétique. Et ceci est mon résultat carbonisé. Mangez, ceci est ma chair une fois traversée par une vie de branchements boursiers. Capitalisez-moi, ô Seigneur.

Je chante la carbonisation totale de ma haine pour la chair non monétaire, je veux être un condensateur, conduire les influx électriques du capital énergétique. Sauvez-moi de la chair non monétaire, non circulatoire, ô mon Dieu. Capitalisez-moi en profondeur.

En suspens dans le vide de mes idéaux, hors flottaison, je suis parvenu à me déraciner de la terre, de l’immersion océanique et désormais, ultraconduit, lié et relié, je suis un plomb grillé.

Je suis l’homme d’aujourd’hui, carcasse électrique, et c’est ainsi que je survis, extasié hors de ma chair lourde conspuante, cette chair qui ne m’a rien dit qui vaille, cette chair qui déraille, cette chair de volonté d’impuissance. Alléluia, saigneurs, désormais je suis un condensateur au service des décharges du monde, une batterie, un accumulateur.

Je chante le corps électrifié. Je chante le corps amarré aux lois d’absorption. Je chante le corps ion. Je chante le "on".

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22.11.2005

L'enfant et le père

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Olivier de Sagazan, sculpture, 2004.

Cette image a été envoyée par l'artiste à Arsenal en réponse au texte "LA NEF DES FOUS", et plus précisément la phrase : "Seule l’inversion de l’extérieur et de l’intérieur les libérera, et alors ils seront leur propre navire."
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Un enfant surgit de l’éventrement d’un mâle.

En linguistique, le doublet est un couple de mots issus d’un même étymon, dont l’un est entré dans la langue par la voie populaire (frêle, hôtel, écouter) et l’autre par la voie savante (fragile, hôpital, ausculter). Ces mots ne s’annulent pas, ils cohabitent et finissent par signifier des réalités distinctes, leur différence hiérarchique devenant invisible.

Un homme s’extraverti de lui-même par un déchirement.

Vie et mort fonctionnent comme un doublet linguistique. Si le populaire, l’immédiat privilégie la vie, une vision plus complexe lui adjoint la mort comme issue d’une même racine, d’une même vérité (etumos, vrai), d’un même tronc pouvant mener à l’une comme à l’autre.

L’enfant ne se déplace jamais sans la carcasse de son père.

L’enfant est la dernière métamorphose, selon Nietzsche, de l’homme fait, son âme supérieure, innocence et oubli, commencement, jeu, roue qui se meut d’elle-même, affirmation sainte. Cette affirmation pourtant n’est pas sui generis, elle naît de la négation de l’homme malsain, du lion de la volonté de domination. Plus justement, l’enfant est engendré par l’autosacrifice du lion.

Un guerrier a livré son dernier combat, qui l'a fendu entre vie et mort.

Les doigts de la carcasse sont écartés comme ceux du mutant-papillon, pour signifier qu’ils forment bien un doublet étymologique, et si l’œil a tendance a percevoir la scène comme un instant au milieu d’un processus de séparation, il n’est pas dit que la carcasse et l’enfant soient séparables.

L’homme doit-il succomber à sa progéniture ?

Que le principe de séparation, l’entaille faite dans le réel soit génératrice d’une hiérarchie dans les degrés de vie, voilà un principe qui n’est pas étranger à la politique et l’économie. Le regard occidental approuvera l’enfant. Et pourtant. Renversons l’évidence. Attardons-nous à la carcasse, à la victime, cette créature offerte en sacrifice au D(i)eux. Elle est bien vivante, même dans sa mort signifiée. Il y a bien doublet, c’est-à-dire engendrement à partir d’une même racine du vieil homme et de l’enfant. Cette racine, c’est le bassin, le génital, le jeu (de jambes ?). Par sa nature animale, par sa redevance au sexe, l’homme ne cesse de redevenir enfant. Pourtant, il n’est pas assez léger pour l'être jusqu'au bout : il redeviendra carcasse, archive des civilisations. C’est cette dialectique qui est ici donnée à voir. On peut être optimiste et y voir le dernier engendrement, celui enfin où le vieil homme, le surmoi, est mort. Mais il est probable que la carcasse se relève et réabsorbe son petit ça.

Reste cette barre métallique qui pend du flanc de l’homme. A-t-elle permis de séparer les deux corps ? Ou permettra-t-elle de couper le cordon entre ces deux moments magnétiques de l'ego, les laissant vaquer à leur obsession (pour la carcasse) ou leur absence chaotique d’obsession (pour l’enfant). Que reste-t-il au milieu ? Un grand vide, une encoche, le lieu d’une division. Et d’une libération, car l'espace ouvert entre le corps doublé est un V. victorieux, une sainte et joyeuse coupe.

Car ni enfant, ni père, le Moi se libère en s'annihilant, en s'indoublant dans l’infinie blancheur-noirceur, espace qui reste à explorer à tâtons, non-lieu étymologique de la création, Graal du soi.

 

NB : en relisant ce billet en 2012 je me rends compte qu'ici commence la gestation du roman Qui a tué le poète ?

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04.11.2005

La joie de Zarastro

Zarastro Vihenbeim m’a dit : je veux me transmuter d’un quart de cercle.

Qu’entends-tu par là ?

Je veux subir une mutation latérale de mon vivant. Je n’accepterai pas de mourir comme ça, à genoux, sans que rien n’ait vraiment changé, au fond, à ma façon de jouer au billard. Je n’accepterai pas, m’a dit Zarastro, de voir mon art du cricket se perfectionner au cours des années tandis que mon corps dépérira. Je n’accepterai pas d’être humain une minute de plus et de le rester pathétiquement, y compris le week-end, de le devenir de plus en plus, surtout pendant les congés payés, et de crever comme un humain, platement, minable, et par arrêt cardiaque. Je veux me transmuter d’un quart de siècle.

D’accord, pourquoi pas, ai-je répondu pour le calmer, mais comment comptes-tu t’y prendre ?

Je ne sais pas exactement comment je dois m’y prendre, m’a répondu Zarastro, mais je sens que c’est possible, à trois ou quatre ans près. Je l’entrevois très précisément. J’entrevois une issue lumineuse dans cette brèche au plafond. Je la sens comme Magellan sentait que son détroit existait. Il y a bien un moment où la chrysalide sent venir le papillon. Eh bien moi, je sens venir ma transmutation d’un quart de tête, et je peux te dire que je vais tout faire pour ne pas la rater, et même pour qu’elle arrive le plus tôt possible, m’a dit Zarastro, parce que cette vie d’humain qui meurt d’arrêt cardiaque, je n’en peux plus, elle m’est tout simplement insupportable, elle me paraît tout simplement vide, répétitive, vulgaire comme une banane trop mûre ou un dictionnaire des pseudonymes, tu comprends ? J’en ai assez de chuter, ajouta Zarastro, visiblement agité, cette fois-ci je le sens, je vais me transmuter d’une demi-heure en avant.

Bon, fis-je, et comment vas-tu t’y prendre ?

Fais-moi confiance, répondit-il, ou après tout, ne me fais pas confiance si tu préfères, qu’importe puisque je suis déterminé à tenir bon dans cet état d’attente active de ma transmutation.

D’accord, insistai-je, mais que comptes-tu faire exactement ?

Il y a des pratiques favorables, me dit-il, je le sens comme je te parle. La natation, par exemple, ou plus précisément l’heure de brasse papillon que depuis quelques jours j’exécute chaque matin sans pause, c’est une très bonne préparation, m’expliqua-t-il. Il y a aussi certaines pratiques, ajouta-t-il en appuyant sur le r de certaines, sans aller plus loin dans son explication. L’attaque est la meilleure défense, ajouta-t-il énigmatiquement.

Je voulais bien l’admettre, pourquoi pas ? Zarastro était peut-être, effectivement, en phase de transmutation d’un quart de siècle, quoi que cela signifie. Après tout, c’était un rêve comme un autre, et les rêves ne sont pas tenus d’être précis. Il y avait eu d’autres folies dans l’histoire de l’humanité, et certaines s’étaient même avérées réalisables, alors pourquoi pas la transmutation de mon ami ?

Et comment t’imagines-tu une fois transmuté ?, lui demandais-je.

Je me vois plus spongieux, répondit-il avec assurance. Je me vois marchant plus lentement, plus aérien, comme sorti de ma gangue. Je me vois moins possédé, ajouta-t-il. Moins humain, ne me rongeant plus les ongles. Ailleurs et plus que jamais ici.

Je comprends, fis-je. Ta démarche est assez mystique, finalement.

Oui, peut-être, concéda-t-il, mais ma transmutation se verra physiquement, je peux te l’assurer. Ce ne sera pas une sagesse malingre de vieux rabougri. Mon corps autant que mon esprit sont concernés, au moins d’un demi-tour. Et c’est ensemble qu’ils deviendront glorieux, autrement.

Très bien, fis-je. Cela vaut le coup d’essayer, Zarastro. Bon, je ne te suivrai pas, car je n’ai pas une idée très précise, même aucune idée, pour être sincère, de ce que tu souhaites achever, mais je veux bien t’écouter et prendre des notes au fur et à mesure que tu avanceras, ce que j’espère, sur le chemin de ta transmutation d’un tiers de sexe. Car je vois bien que tu as la foi.

Merci, me dit-il.

Et combien de temps penses-tu que cela durera, cette transformation ?, lui demandai-je.

Je ne sais pas, dit-il. J’espère qu’une année suffira. Je ne tiendrai pas beaucoup plus longtemps en tant qu’humain du dimanche. Il faudra bien que quelque chose arrive assez vite, que les premiers changements se fassent sentir, aussi bien dans mon esprit que dans mon corps et mon existence, et ce pendant toute la semaine. Il va falloir que des résultats se manifestent, sinon je vais devenir fou, ivre de frustration et suintant de l'œil gauche, tu comprends ?

Je répondis que je comprenais. Je voulais lui faire confiance. Il allait tenter quelque chose que d’autres avaient probablement tenté avant lui, non sans quelques réussites d’ailleurs, si on accordait un peu de crédit à la tradition mystique. Mais fallait-il parler de mysticisme dans le cas de Zarastro ? Je ne crois pas. Sa démarche devait être plutôt nietzschéenne, car il n’était pas croyant. J’ignorais combien de temps il aurait le courage de lutter pour que sa transmutation opère, mais rester à ses côtés (quoique pas trop près), autant que possible, était la moindre des choses pour moi qui était son ami.

Je le comprenais sans le comprendre. Je n’étais pas loin, en tous cas, d’être d’accord avec sa lassitude du genre humain du dimanche, comme des autres jours de la semaine. Je ne voyais pourtant pas comment on pouvait en sortir, comment une transmutation d’un quart de tour de la vieille espèce humaine pouvait être autre chose qu’un mirage pour esprits échauffés. Mais Zarastro semblait bel et bien avoir entrevu quelque chose, une porte entrouverte, une faille dans nos habitudes, et après tout, peut-être n’était-il pas plus fou que Magellan lorsqu’il avait prétendu qu’un détroit existait entre l’Atlantique et le Pacifique, contre l’avis de tous et en s’appuyant sur sa seule intuition, sur son seul désir, sur sa conviction. Je décidai donc de suivre Zarastro dans son aventure, du moins en tant que confident.

Je compte sur toi pour surveiller ma tension, me dit-il. Après quoi il refusa de parler à quiconque pendant une semaine, excepté à son reflet dans le miroir, auquel il tentait d'échapper en sautant régulièrement sur le côté. Mais son reflet le suivait inlassablement. Soudain, une étrange et belle musique ruissela de derrière le miroir. Zarastro m'appela, et me demanda si je l'entendais. Oui. Oui, me répondit-il, il s'agit d'ouïr. J'ois !

 

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