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21.01.2005

La vie de Personne

Un soir de janvier, plus précisément le jeudi 20 de l'une des premières années d’un nouveau siècle, Personne se dit : ça ne peut pas être que cela, la vie.

Personne avait trente-trois ans, habitait la capitale de l’un des plus riches pays de la planète terre sans être lui-même, comment dire, nanti – quoique nanti ne soit pas le mot juste, car son emploi pourrait supposer un euphémisme -, disons que Personne était très loin d’être riche. Comme tant d’autres humains, il était arrivé à un âge de sa vie où il estimait avoir fait le tour de la plupart des expériences communes réservées à l’homme ces derniers temps : l’amour, la haine, la joie, le désespoir, l’euphorie, la dépression, l’aventure, l’ennui, bref, la liste malgré tout était relativement longue. Chacun à l’époque où vivait Personne aurait su la compléter sans trop de mal.

Mais voilà, se disait-il : outre que les mots sur cette liste seraient à peu près les mêmes pour la majorité des êtres humains n’ayant pas eu droit à un destin exceptionnel, tout cela laissait finalement un goût d’inachevé, d’incomplétude.

C’était un jeudi comme un autre, à première vue. Et pourtant pas tout à fait comme un autre, puisque Personne s’était dit : ça ne peut pas être que cela…

Il ne se sentait pas abattu, ni déprimé. Son état d’esprit était plutôt teinté de curiosité ; quelque chose, une lueur, s’était allumée dans son cerveau. Même s’il était passé par des périodes nihilistes dans sa vie, ce n’était plus le cas. Sa vie était désormais plutôt agréable, plutôt satisfaisante, relativement normale. Lorsqu’il considérait son emploi du temps, il ne se sentait pas particulièrement frustré, ni enthousiaste. Tout en éprouvant la sensation d’être relativement joyeux, ou disons sans grande angoisse, aucune passion dévorante ne l’aveuglait. Il ne croyait pas en Dieu, mais n’était pas farouchement opposé aux croyants. Il n’espérait pas la gloire, mais comprenait que certains en fissent une drogue. Il ne se sentait investi d’aucune grande mission pour les quelques années, ou décennies, qu’il lui restait à passer sur terre. Mais il était d’une nature curieuse, plus curieuse peut-être que la moyenne, et peut-être était-ce pour cela qu’il s’était dit, ce soir-là : ça ne peut pas être que cela, la vie.

Qu’entendait-il par "cela" ? Sous ce mot Personne aurait probablement placé bien des choses. On ne pouvait tout de même pas naître, puis travailler, lutter, se battre, entrer en compétition avec les autres, puis mourir. C’était un peu idiot. On ne pouvait tout de même pas de contenter de certains euphorisants, comme l’amour ou le sexe, tout en acceptant que ces euphorisants soient accessibles avec une certaine rareté. On ne pouvait tout de même pas se contenter de la chasse à l’argent et aux sensations fortes, avec ses hauts et ses bas. Cela avait quelque chose d’absurde, de risible même, notamment parce que cela représentait une incroyable perte de temps et d’énergie.

Non, se dit Personne, je suis sûr qu’il existe une raison à notre passage sur terre, quelque chose qui vaille la peine d’être poursuivi, vécu, entretenu, quelque chose qui justifie que l'on croie à l’avenir malgré la fugacité des choses.

Mais quoi ?

Soudain Personne se senti joyeux. Un petit événement inattendu se produisait enfin dans sa vie : il avait envie d’en savoir plus, il avait envie de répondre à cette question : si la vie ce n’est pas que cela, alors quoi ?

09:35 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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