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26.05.2006

Marcher dans la forêt

Il y avait eu ce temps où l’aventure était une recherche de stimulations, mais dans ce monde où les faux événements tombaient comme une pluie radioactive fabriquée dans les usines ininterrompues de l’enthousiasme forcé, vivre intensément supposait une épuration virtuose, un sens affiné de l’immunité, un instinct suffisamment noble pour écarter les fausses joies de la consommation.

J’avais pratiquement cessé de lire les journaux, digérant mieux mon petit-déjeuner avec un livre réputé difficile, et je ne me sentais plus éloigné des énergies vitales lorsque le dimanche, je prenais la voiture pour aller me garer au hasard au pied d’une forêt cerclant la capitale, de préférence un lieu désert comme le bois des Mares, à Jouy-en-Josas, ou la forêt de Compiègne, où je pouvais, sobrement extatique, inspirer le parfum oublié des feuilles humides, entendre le crissement de mes pieds sur les graviers terreux, suivre du regard un écureuil glisser d’un arbre, fuir les rares promeneurs groupés en bifurquant dans un sentier isolé, avoir l’impression de me souvenir d’un lieu parfait, très proche de celui-ci, et commencer à comprendre, enfin, que l’Autre de ce moment, le vague souvenir meilleur évoqué par le présent, comme l’image d’une vie idéale, n’était qu’un fantôme.

L’écart entre l’idéal et le réel était devenu infime, suffisamment réduit pour que je suspecte la supercherie, et que je me prépare à retirer à la mémoire ses privilèges pour les redistribuer aux sensations présentes, comprenant que la sensation instantanée de vivre un moment presque parfait, presque présent, ne devait entraîner aucune fuite dans un passé imaginaire, que le souvenir d’un paradigme supérieur était un leurre nerveux, un atavisme synaptique. Je devenais vivant.

Il ne me restait plus qu’à dupliquer cette intuition pour l’appliquer à l’avenir, le dépouiller lui aussi de ses fausses promesses, de ses paradis artificiels, de cet espoir absurde aussi assoiffé de sang que la mémoire, et je deviendrais un homme présent, un corps faisant circuler ses flux d’énergie circulairement, en lui-même, plutôt que de les éparpiller en lignes droites vite épuisées, ailleurs où n’était pas la vraie vie, comprenant que l’empathie même avait sa source dans ma chair, sans pour autant écarter la vivacité des autres êtres.

Il restait à comprendre par quelle supercherie civilisationnelle le malheur et la souffrance avaient acquis le privilège de la vérité sur l’extase, que la raison soupçonnait plus volontiers d’être illusoire. Mais désormais, comprendre, c’était pour moi recevoir les fruits mûrs d’une lente marche, en équilibre entre le forçage et l’acceuil, l’effort déraciné et la brasse papillon. Ma persévérance m’avait doté, finalement, d’une colonne vertébrale musicale. Je jouais juste.

 

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03.05.2006

Qu'appelle-t-on vivre ?

« Ce qui donne le plus à penser est que nous ne pensons pas encore. »
Martin Heidegger, 'Qu’appelle-t-on penser ?'


Lise venait de prendre un nouveau petit-déjeuner, semblable à tous les autres, un verre de jus d’orange, une orange fraîche, beaucoup de café avec peu de lait, un pain au raisin, des tartines beurrées. C’était un samedi matin, et une nouvelle semaine de travail s’était écoulée à la Fabrique, avec ses brefs moments d’enthousiasme, mais surtout pour Lise le sentiment de brûler les heures de sa vie à s’assurer un salaire minable lui permettant de maintenir sa carcasse en état de faire taire, mois après mois, la peur de tomber seule du train. Elle était jeune encore, trente-cinq ans, et la veille, en rentrant à pied de la Fabrique, elle s’était arrêtée au bord du fleuve, avec une bière trop chaude et un sandwich sans saveur pour se demander où elle allait.

Et elle s’était souvenue d’un texte de ma bibliothèque sur lequel elle était tombée lorsque nous vivions ensemble, quelques années plus tôt. C’était, crut-elle se souvenir, un texte de philosophe qui disait que nous ne savons pas encore penser, parce que nous pensons à des étants au lieu de nous laisser envahir par la Vérité d'être. Et là, devant le fleuve, cherchant où pourrait encore se fixer son ambition depuis longtemps envolée, éprouvant la puissance inutile de l’eau contenue, la puanteur des quais tapissés de pisse et de déchets – traces d’une présence humaine –, aucun but ne vint à Lise sinon celui de tout arrêter.

Le lendemain, elle m’appela pour me dire qu’elle avait eu envie de tout arrêter en regardant le fleuve. Je la comprenais. Un silence se fit dans le combiné. Je l’entendis boire une gorgée de café, puis allumer une cigarette. Au-dessus de mon appartement, un voisin donnait des coups de marteau par habitude. Alors je m’entendis répondre à Lise : "Peut-être ne vivons-nous pas encore."

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Tendre tension

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Élise Beaucousin, élément de cartographie, 2005 (mine de plomb).

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Le trait vertical, légèrement incliné par une brise de désir, flotte au-dessus d’une portée invisible, traînée blanche avec qui il entretient un rapport binaire, un, zéro. Ce trait, répété comme à l’infini, crée un effet de structure en rencontrant ses limites ; il compterait pour un, comme élévation, mais aussi comme signifiant d’une situation. On entrevoit le trait unaire lacanien et les entailles que traçait le chasseur préhistorique sur la côte de l’animal pour marquer le nombre des bêtes tuées.

Le trait se fait un temps cadence militaire, les bâtons marchent au pas, tous différents mais participant de la même fanfare, celle peut-être de l’abstraction symbolique comme passage d’un monde à l’autre puis retour (impossible) au même. Le trait unaire introduit une logique qui est au-delà du monde sensible. Dans ce registre, la différence et l’identité ne se fondent plus sur l’apparence. L’imaginaire est fui. L’identité des traits tient à ce qu’ils sont lus comme une écriture, quelles que soient les irrégularités de leur tracé. La différence, elle, est introduite par la sériation des traits : ils n’occupent pas la même place, et renvoient donc à une cartographie.

Mettons qu’il s’agisse d’une ville vue d’avion, nimbée de deux pôles lumineux reliés par des fils de lumière. Vue d’assez loin, la réalité est vibratoire, elle vacille dans son devenir, semblant hésiter sur place, chaque seconde étant semblable à la précédente. Et pourtant ce temps quasi-mimétique finit par produire un monde, des champs plus ou moins intenses, des réseaux brisés, des possibilités de rupture, des zones habitables.

L’infiniment grand devient l’infiniment petit, il mime cette différence de variation qui seule nous rend lucide à l’Être. La mathématique de la cartographie est un champ différentiel, la carte n’est plus de ce monde et pas encore de l’autre, tension, carte du Tendre, carte de l’épiphanie toujours fuyante, carte de l’Être dévoilé à distance satellitaire, celle peut-être de l’Amour.

Le marquis de Sade traçait des encoches sur le bois de son lit pour garder mémoire de sa jouissance. Les traits deviennent trame érotique, peau, recouvrement d’où respire la vie, d’où suinte le désir d’une cadence pelvienne endiablée, rythme de l’accouplement de la terre et du mental. Des taches y explosent, orgasmes de lumière, moments magnétiques, pôles jumeaux communiquant par la brisure de la cadence, arythmie par-dessus le temps, mais avec sa complicité.

Transposer l’intensité des moments en une incantation ferme, symbole originaire de la volonté, jusqu’à ce que l’esprit devienne un épiderme, le parchemin des peaux mortes et des chairs renouvelées. Retrouver le verbe du commencement, celui d’avant la boursouflure de la lettre, celui d’avant les singularités, celui du temps où le monde était un même animal, dont on ne pouvait compter les cellules vivantes.

Tous les soldats se sont portés volontaires et pourtant ils ne vont pas à la guerre ; ils ne vont nulle part, occupent leur place vibrante et en tant que signifiant valent pour une fois autant que le signifié cartographié, qui n’est autre qu’un désir d’identité. Carte du Nouveau Monde vu du Cie – l’autre monde ne se manifestera pas, n’avalera pas ses constituants dans la gorge de l’image hégémonique et homogène, tant que subsistera ce désir fou d’identités.

L’imaginaire commun, prosaïque et crasseux est nuît. Il est entaillé du refus de lui accorder un statut réel. Accepter ce monde de loin, sous sa forme mathématique et érotique. Retrouver la beauté explosive des événements reliés, comme une paume traversée par les lignes de vie, de chance et de lien, derrière l’évanouissement des répétitions.

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01.05.2006

La Nef des Fous

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Olivier de Sagazan, sculpture, Sans titre, 2004

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Le monde est une bouche, dit Arsenal, un ventre dont on ne sort qu’à la faveur d’une discipline dérégulée, porté par le courant d’une salive insensée, sur la barque crissant le réveil solitaire.

Le monde porte ses dents vers son Créateur absent, absent car intérieur au ventre, source vide des organes, creux des cavernes internes, espace entre les échafaudages qui nous tiennent. L’intérieur est l’extérieur, mais se regardent en chien de faïence, rendus fragiles par cette opposition.

C’est un envol qui se prépare, où les fous sortiront de leur recroquevillement pour se déployer immenses, aigles, condors longilignes. Auparavant exorbités, leurs yeux se fermeront car le spectacle sera intérieur, créé par leurs images réconciliées avec la vérité.

En attendant d’être crachés par la ronde infâme, espérant ne pas être digérés dans l’estomac de l’époque, espérant ne pas s’étrangler dans le rire que le parfum d’ambiance des obéissants ridicules distille, ils attendent le courant salvateur. Et si la nef tarde à passer, ils nageront.

Pourtant, il leur arrive de surestimer le ressac, l’inversion de l’inversion les guette, et il se pourrait qu’ils finissent à genou d’avoir inventé trop de vols hors-limites. Qu’ils se souviennent alors que leur structure est leur porte-voix, qu’ils se souviennent alors de tordre en cercles dilatés les barbelés qui les tiennent.

Leur corps est en attente de chair, mais qu’ils ne se donnent pas de cet aliment. Plus ils mangent, plus ils s’effritent. Seule l’inversion de l’extérieur et de l’intérieur les libérera, et alors ils seront leur propre navire.

On assistera à un vol groupé, ce qui jamais ne fut encore vu sur cette terre, un vol groupé sans dominance interne, où les seuls titres de gloire, indistincts, seront des poitrines déchirées longitudinalement, puis cicatrisées, signe d’une division surmontée.

Je suis l’autre, crieront en cœur les créatures volantes, libres et unies, singulières et se reflétant les unes les autres en feu de parcelles.

Ce rêve vaut bien un cri aspiré. Les yeux, d’ici là, cerneront de plus en plus concentriquement les limites vitales, au point qu’un faisceau de lumière isolera les essences des cadavres, avant de sucer le ciel, dans le but silencieux de le recracher ailleurs, pur.

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Indiscipline érotique

Voulant qu’avec moi tu t’élèves
Je plonge en toi ; coule la sève
De notre union ; entre tes lèvres
Ma langue fait œuvre d’orfèvre

Je bois ta source de jouissance
Je suis ton partenaire de transe
Je sens irradier de ton puits
Un cri que l’amour incendie

Portée par l’onde de mes reins
Tu oublies le chaos mordant
Je suis ton courant magicien

Ton territoire deviendra chair
Le puits se fera océan
En spasmes vifs, tu te libères

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Cathédrales

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Photo de Mimmo Jodice, "La Città invisibile", envoyée par Francesco Forlani à l'occasion de l'anniversaire d'Arsenal, en 2005.

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Nous habitions la vallée, entourés de bulldozers et de châteaux de sable. Il y avait des rires d’enfants et des lamenti de chat. Les femmes veillaient à ce que les chats ne durent jamais trop longtemps. Arsenal depuis quelques jours s’entraînait à la plongée.

Il avançait nu, avait juste gardé la montre qui lui venait de son ancêtre. Chaque jour, à deux ou trois reprises, il s’élançait de la falaise et s’effondrait sur la poussière, quelques dizaines de mètres plus bas, en un choc sourd. Une femme, tout en tordant le cou à un chat d’un geste sec, lui fit remarquer que là où il plongeait, il n’y avait plus beaucoup d’eau. Arsenal, encore recouvert de terre, les muscles douloureux, tenta de marcher fièrement tout en boitant : "Que m’importe qu’il y ait de l’eau, puisque je cherche à m’envoler."

Un tribunal fut réuni. Il s’agissait dans le village de statuer sur le sort de l’invité. Arsenal pourrait-il rester quelques semaines encore ? Ou devrait-il partir dès le lendemain, car certains prétendaient qu’il dévoyait la jeunesse par l'exemple de ses ridicules exploits sportifs ?

Mais avant même que le tribunal ne délibérât, Arsenal avait déjà cessé ses plongeons et entrepris de relier les huttes par des canalisations, édifiant de petites constructions étranges autour et entre les ruelles du village sous les moqueries des enfants, sans que personne ne sache encore à quoi pouvait bien servir ce tissage baroque.

"Tu ne plonges plus, Arsenal", constata le vieil homme qui contre sa volonté propre faisait office de juge. "Je ne plongeais que par hommage aux femmes qui m’ont pris pour cible. En vérité, vieil homme, et cela tu t’en doutais, je ne cherche ni à plonger, ni à m’élever. Je serais pour toujours l'homme invisible : celui qui traverse les murs." Tout cela parut bien compliqué au vieil homme, qui était fatigué de tout excepté de l’Ailleurs. "Pauvre vieillard, lui dit Arsenal avec cette bienveillance coupante qui avait consacré son impopularité auprès des hérons, tu as passé ta vie à songer à l’Ailleurs, au lieu de traverser l’Ici de tout ton corps."

"Pauvre Arsenal, répondit alors le vieil homme, une lueur malicieuse dans le regard, plus tu traverses, plus tu te retrouves au même point." Les yeux d’Arsenal foudroyèrent les pupilles du vieil homme : "Vieil homme, c’est ta croyance au mal qui engendre le Mal, tu aurais dû lire ça dans tes livres. Viens plutôt m’aider à construire une cathédrale. Ces canalisations et ces murs que tu ne comprends pas, ce ne sont que les fondations."

À ces mots, le vieil homme, les mains sur la tête, commença à courir dans le village en criant : « Chassez-le fou furieux, il veut nous plonger dans l’obscurité ! Il veut envelopper notre village dans des voûtes humides. Chassez Arsenal, nous n’avons que faire d’un nouveau Dieu, et nos femmes n'ont pas besoin d'un ténébreux ! Notre village est à ciel ouvert ! » Alors les hommes et les femmes du village se soulevèrent et l’on vit Arsenal courir sous un flot de pierres, riant aux larmes du nouveau tour qu’il venait de jouer. Dans quelques heures, les habitants du village s’apercevraient que les canalisations et les habitacles construits par Arsenal cachaient un réseau de traitement des déchets.

Lorsque la nuit arriva et qu’il fut de nouveau seul, assis à mi-hauteur d'une colline, Arsenal détourna le visage de la lune, fixa l’horizon de la ville proche et se demanda s’il n’était pas temps d’abandonner son goût pour la farce. Et assurément il le ferait, lorsqu’il saurait comment construire une cathédrale sans aucun mur, à ciel ouvert.

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