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03.06.2006

Éclosion

C’était un mercredi soir et les feuilles des arbres avaient jauni, s’étaient enroulées sur elles-mêmes, puis déroulées en soupirant. Il n’était pas loin de neuf heures et l'eau jaillissait des trottoirs en geysers boueux. Tu étais assise sur le sable. La nuit venait de tomber, et tes yeux de se relever du chaos.

Ta véritable naissance était en cours, issue de ton imagination et de ton expérience. Tu étais à mi-vie et tu avais bien failli te dissoudre dans le magma des aveuglements scénarisés, ou te laisser rigidifier par un mot d'ordre mimétique, résigné. C’était une sensation de feu à présent, douce comme la veinule d’un être aimé dont on suce la chaleur, apaisante comme du lait coulant sur la peau d'un enfant.

Ce qu’il y avait sur l’autre rive n'était plus en question. Ta peau vibrait de désir en caressant les possibles. Pour découvrir un nouvel océan, m'expliquas-tu plus tard, il faut haïr un temps le monde connu, c’est-à-dire le voir pour ce qu’il n'est plus, s’y sentir étrangère et pourtant légitime, être à deux doigts de s'y noyer, y manquer d'air à force de déracinement.

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02.06.2006

La solitude de la femme urbaine

Alice passa lentement l’intérieur de sa main droite sur la paume puis les doigts de sa main gauche, frotta son pouce droit sur la chair recouvrant les muscles interosseux palmaires. Sa peau n’était pas sèche ; elle lui parut légèrement moite. Elle ferma les yeux. Il était difficile de se concentrer sur sa main à cause des bruits environnants. Il y avait toujours une machine non loin qui produisait un ronflement sourd, un conduit d’aération qui sifflait, ou bien un courant d’air qui tentait de s’infiltrer par une fenêtre. Parfois, de l’extérieur, émergeait un crissement de freins, le vrombissement d’un moteur poussé à plein régime ou le hennissement d’un klaxon.

Lorsqu’elle passait ainsi les doigts d’une main sur ceux de l’autre, Alice se sentait vivante. Elle avait les doigts longs et fins. Elle éprouvait une chaleur au niveau de la paume entremêlée de froideur plus près de l'extrémité des doigts. Parfois ses mains étaient plus sèches, plus blanches. Parfois sa peau avait une odeur de café, de vanille, de sucre ou de vinaigre. Parfois sa main avait une odeur d’homme, de parfum et de sueur. Sa peau était recouverte de fines ridules, comme de microscopiques racines qui s’étendaient à la surface, un réseau de lignes en apparence anarchique. Les veines tachaient la peau de teintes verdâtres, entre lesquelles apparaissaient de petits points rouges, des zones ivoire ou irisées. Alice aimait, de temps en temps, faire craquer les os de ses doigts, par exemple en appuyant le pouce au-dessus de la base de l’index.

Il ne lui semblait pas possible, elle qui habitait une capitale européenne, de s’abandonner complètement à ses sensations. Un citadin devait être un filtre. C’était évident lorsqu’elle gagnait à pied le lieu de son travail : il fallait se rendre hermétique aux bruits des moteurs, des perceuses, aux odeurs nauséabondes plus fréquentes que les parfums agréables. Les trottoirs puaient, les femmes exhalaient des fragrances agressives, les hommes sentaient la transpiration et le mauvais déodorant.

À trente ans, Alice croyait avoir assez d’expérience pour conclure que des sensations riches étaient ce qui maintenait un humain le plus proche de la vie. Pour quelqu’un qui vivait dans une grande ville polluée, c’était un peu comme rêver d’une oasis au milieu du désert. À première vue, l’une des rares sensations envoûtantes encore disponibles dans les grandes villes occidentales, c’était le sexe. Mais embrasser doucement la poitrine d’un homme, caresser son ventre, ses bras, ses cuisses, se laisser brûler par le désir montant, cela aussi devenait rare pour une célibataire urbaine, à une époque où tout allait trop vite, où l’urgence tenait lieu d’impératif catégorique, où les jours étaient des peaux de chagrin.

Le sexe en ville devenait pour beaucoup comme la nourriture, quelque chose qui devait rester intense tout en devenant un consommable secondaire. De la même façon que beaucoup ne mangeaient plus réellement, se contentant de sandwichs voire sautant des repas, beaucoup préféraient la masturbation à la contrainte de rencontres érotiques qui supposaient le courage du dévoilement et le risque de l'insaisissable. Alice cependant continuait à aimer le sexe et à se méfier des sentiments. Non qu’elle fût incapable d’aimer. Mais justement, elle plaçait l’amour au-dessus des sentiments. Le véritable amour, selon elle, était spirituel, empreint de sagesse et de distance. Les sentiments étaient des conventions populacières ou bourgeoises, souvent forcées et tristes.

Comme des milliers de citadins, elle aimait sa solitude. Comme beaucoup, elle avait oublié à quoi pouvait bien ressembler un monde commun.

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