15.08.2006

AU CENTRE COMMERCIAL AVEC HOUELLEBECQ

Peut-être sommes-nous voisins. C’était la deuxième fois ce vendredi 11 août que je rencontrais Michel Houellebecq aux alentours de la place d’Italie, mon quartier d’enfance. La première fois, au café, j'avais respecté la distance réglementaire. Ce vendredi, vers 17 heures, je l’ai croisé devant le magasin Darty, au premier étage du centre commercial Italie-2, qui dix ans plus tôt s’appelait encore Galaxie.

J’ai salué l’homme. Il s’est vaguement souvenu de mon nom. Son visage, amusé, semblait chercher le souvenir d’une bonne farce. Je lui ai rappelé en souriant qu’il avait assassiné en trois mots l’un de mes romans, dans une interview au magazine Technikart en 2001, probablement sans m’avoir lu. Je suis peu rancunier : je pardonne souvent les offenses, surtout les pires. C'est plus fort que moi. D'ailleurs, dans cette affaire, il était difficile de distinguer la part de l'interviewé de celle de l'intervieweur.

J’ai alors mentionné l’article que je venais de lire le matin même dans Libération, selon lequel Houellebecq allait changer d’éditeur, quitter Fayard et Lagardère. Il n’avait pas l’air au courant. Il m’a répondu quelque chose comme (je cite de mémoire et en abrégé) :

– Ah bon ?... Il faut que je lise Libé...
– L’article dit que vous êtes effondré.
– Ce n’est pas nouveau... Je suis sinistre...
– Pourtant, pour créer, il faut toujours un fond d’espièglerie, non ?
– Je ne crois pas...

Houllebecq a continué de parler, laconiquement mais avec une certaine cordialité – toute relative. J'ai évoqué le fado, cette musique portugaise en apparence déchirante, désespérée, mais qui doit être chantée avec un fond de puissance jubilatoire, par-delà les larmes. Hélas, l'auteur semble toujours aussi schopenhauerien. Sans se départir d’un sourire peut-être ironique, il a réaffirmé son intérêt pour le philosophe allemand :

– La vie est sinistre...
– Cette société, oui, ce qu’elle devient, je suis d’accord, mais pas la vie elle-même.
– La société n’a pas beaucoup changé depuis la seconde guerre mondiale... Depuis que l’Amérique a établi sa domination... Peut-être la Chine pourra résister un peu...
– À observer la sauvagerie avec laquelle ils se "développent", ça ne pêut qu’empirer avec la Chine. Le taoïsme, philosophie du flux, semble en parfaite harmonie avec le capitalisme.

Houellebecq s’est alors souvenu qu’il devait acheter Libé et nous nous sommes salués peu après, non sans avoir évoqué l'étrangeté d'une France en grande partie lepéniste et simultanément capable de se projeter dans une équipe de football composée de neuf joueurs noirs plus un Arabe. Nous sommes tombés d'accord, dans un moment de connivence perceptible, sur le fait que Franck Ribery était un individu, comment dire ?, intéressant.

Je préfère par nature Nietzsche à Schopenhauer, et bien des choses nous distinguent, Houellebecq et moi, à commencer par les chiffres de ventes de nos livres, mais il n'est pas désagréable de parler avec un homme sensible bien que retors. Et j'espère que Technikart s'abstiendra à l'avenir de lui faire parler de mon style ; il semble avoir trop de soucis pour avoir le temps de lire mes romans – ce en quoi il ne diffère pas de 99,9% des Français. Car d'habitude, contrairement à Amélie Nothomb, Marc Lévy ou Frédéric Beigbeder, on ne me trouve pas au centre commercial à côté de Houellebecq.

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